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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 18:43
Ben Sandler - photographer  -

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Ben Sandler - photographer  - 

 

Métier difficile que la vente où l’on doit trouver la cadence : mise en rayon rapide de la marchandise, encaissements, lessivages, piétinement du parquet, et ce à minima deux fois quatre heures d’affilée.
Je sais de quoi je parle. 
Ce ne fut pas tout à fait déplaisant néanmoins : à chaque situation sa diversité d'expériences.  


Fréquemment, des clientes abandonnaient un tas de chiffons au fond des cabines. 
Parfois, elles balançaient les vêtements sur les portants. Un jour, l’une d’entres elles rata ma figure de peu. J’aimais à discuter  avec ces femmes hautaines, toujours surprises ô combien, qu’une simple travailleuse manuelle puisse posséder de tels diplômes.   

 

Christophe Huet

Christophe Huet

Christophe Huet - Asile-paris.com

 

J'examine l'écran myope des lunettes de Sartre.
Le philosophe s'épanche sur le papier ; dissout d’un trait le malheureux serveur - réduit d'un coup à un rôle de marionnette. 

J’entends les foulées rapides de l’employé. J’écoute le bruit tonitruant de chacun de ses mouvements.
Le garçon est certes vif, bruyant, précis, rapide, mais ne joue pas. Il ne s’amuse pas, il gagne sa vie. Ne triche pas, mais remplit son contrat. Chacun de ses mouvements empressés sont des victoires. Chaque foulée experte, une lutte. Il garde les yeux ouverts, bien ouverts pour répondre aux besoins du client. Courbé sur un café, il attend – au garde à vous – les directives du patron. Stoïque, il compte les semaines qui le séparent encore du jour de paye.

Christophe Huet - Les Echos

Christophe Huet - Les Echos

Jean-Paul Sartre, pendant ce temps, domine, embrasse la scène. Du haut de son esprit boursouflé pose un regard distant sur les gesticulations du pantin.  
L’intellectuel serre la pointe bille du stylo sur la feuille. Pris d’exaltation, griffe sans relâche l’épais carnet de ses visions clairvoyantes. En une chevaleresque entreprise de monstration, de dénonciation de l’aliénation, le penseur met en vue – rend visible - l’imbécillité en acte : celle qui consiste à subir sans maudire, pire, à se réjouir et à jouir de son médiocre conditionnement. 


Le surplomb glacial de Sartre est celui du conquérant sur le vaincu. 
La vanité du connaisseur du monde sur l’ignorant. 


L’esprit malin décharge toute sa supérieure logique sur la poitrine du médiocre professionnel : pas de quartier : fonction Full auto.

 

Christophe Huet - http://www.christophehuet.com/

Christophe Huet - http://www.christophehuet.com/

« Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule [...]. Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. » Sartre.

« Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule [...]. Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. » Sartre.

Philomag 

Le garçon de café. 

« Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule [...]. Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. » Sartre.

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Les Nouveaux chemins de la connaissance d'Adèle Van Reeth :

Jean-Paul Sartre (1/4) : Le garçon de café : L'Etre et le Néant 

Jean-Marc Mouillie, maître de conférences en philosophie à l' université d’Angers
 

Je suis un intellectuel.

« J’ai connu de grandes ambitions, des rêves démesurés – mais tout cela, le garçon de course ou la cousette l’ont connu aussi, parce que tout le monde fait des rêves : ce qui nous distingue, c’est la force de les réaliser, ou la chance de les voir se réaliser pour nous.
Dans mes rêves, je suis semblable au coursier et à la cousette. Je ne me distingue d’eux que parce que je sais écrire. Oui, c’est par un acte, par une réalité totalement mienne que je me différencie d’eux. Dans mon âme, je suis semblable à eux. »

Considération 18 – Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquillité. p 52.

Article à lire : L'express.

Suite du texte :

§ 2 : Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s'applique à enchaîner ses mouvements comme s'ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s'amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n'y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d'investigation. L'enfant joue avec son corps pour l'explorer, pour en dresser l'inventaire; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser.

§ 3 : Cette obligation ne diffère pas de celle qui s'impose à tous les commerçants : leur condition est toute de cérémonie, le public réclame d'eux qu'ils la réalisent comme une cérémonie, il y a la danse de l'épicier du tailleur, du commissaire priseur, par quoi ils s'efforcent de persuader à leur clientèle qu'ils ne sont rien d'autre qu'un épicier, qu'un commissaire-priseur, qu'un tailleur. Un épicier qui rêve est offensant pour l'acheteur, parce qu'il n'est plus tout à fait un épicier. La politesse exige qu'il se contienne dans sa fonction d'épicier, comme le soldat au garde-à-vous se fait chose-soldat avec un regard direct mais qui ne voit point, qui n'est plus fait pour voir, puisque c'est le règlement et non l'intérêt du moment qui détermine le point qu'il doit fixer (le regard "fixé à dix pas").

§ 4 : Voilà bien des précautions pour emprisonner l'homme dans ce qu'il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu'il n'y échappe, qu'il ne déborde et n'élude tout à coup sa condition. Mais c'est que, parallèlement, du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le, verre est verre. Ce n'est point qu'il ne puisse former des jugements réflexifs ou des concepts sur sa condition. Il sait bien ce qu'elle "signifie" : l'obligation de se lever à cinq heures, de balayer le sol du débit, avant l'ouverture des salles, de mettre le percolateur en train, etc.

§ 5 : Il connaît les droits qu'elle comporte : le droit au pourboire, les droits syndicaux, etc. Mais tous ces concepts, tous ces jugements renvoient au transcendant. Il s'agit de possibilités abstraites, de droits et de devoirs conférés à un "sujet de droit". Et c'est précisément ce sujet que j'ai à être et que je ne suis point. Ce n'est pas que je ne veuille pas l'être ni qu'il soit un autre. Mais plutôt il n'y a pas de commune mesure entre son être et le mien. Il est une "représentation" pour les autres et pour moi-même, cela signifie que je ne puis l'être qu'en représentation.

§ 6 : Mais précisément si je me le représente, je ne le suis point, j'en suis séparé, comme l'objet du sujet, séparé par rien, mais ce rien m'isole de lui, je ne puis l'être, je ne puis que jouer à l'être, c'est-à-dire m'imaginer que je le suis. Et, par là même, je l'affecte de néant. J'ai beau accomplir les fonctions de garçon de café, je ne puis l'être que sur le mode neutralisé, comme l'acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de mon état et en me visant comme garçon de café imaginaire à travers ces gestes... Ce que je tente de réaliser c'est un être-en-soi du garçon de café, comme s'il n'était pas justement en mon pouvoir de conférer leur valeur et leur urgence à mes devoirs d'état, comme s'il n'était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit quitte à me faire renvoyer.»

Jean Paul SARTRE,
"L'Etre et le Néant",
Paris, Gallimard, 1976, coll. Tel, pp. 95-96.

Cde4.com

La coquette :

"Voici, par exemple, une femme qui s'est rendue à un premier rendez-vous. Elle sait fort bien les intentions que l'homme qui lui parle nourrit à son égard. Elle sait aussi qu'il lui faudra prendre tôt ou tard une décision. Mais elle n'en veut pas sentir l'urgence : elle s'attache seulement à ce qu'offre de respectueux et de discret l'attitude de son partenaire. Elle ne saisit pas cette conduite comme une tentative pour réaliser ce qu'on nomme « les premières approches », c'est-à-dire qu'elle ne veut pas voir les possibilités de développement temporel que présente cette conduite : elle borne ce comportement à ce qu'il est dans le présent, elle ne veut pas lire dans les phrases qu'on lui adresse autre chose que leur sens explicite, si on lui dit : « Je vous admire tant », elle désarme cette phrase de son arrière-fond sexuel, elle attache aux discours et à la conduite de son interlocuteur des significations immédiates qu'elle envisage comme des qualités objectives. [...] Mais voici qu'on lui prend la main. Cet acte de son interlocuteur risque de changer la situation en appelant une décision immédiate : abandonner cette main, c'est consentir de soi-même au flirt, c'est s'engager. La retirer, c'est rompre cette harmonie trouble et instable qui fait le charme de l'heure. Il s'agit de reculer le plus loin possible l'instant de la décision. On sait ce qui se produit alors : la jeune femme abandonne sa main, mais ne s'aperçoit pas qu'elle l'abandonne. Elle ne s'en aperçoit pas parce qu'il se trouve par hasard qu'elle est, à ce moment, tout esprit. Elle entraîne son interlocuteur jusqu'aux régions les plus élevées de la spéculation sentimentale, elle parle de la vie, de sa vie, elle se montre sous son aspect essentiel : une personne, une conscience. Et pendant ce temps, le divorce du corps et de l'âme est accompli ; la main repose inerte entre les mains chaudes de son partenaire : ni consentante ni résistante - une chose."

Les nouveaux Chemins de la connaissance. Le garçon de café : L'être et le Néant.

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Published by Le chêne parlant - dans philosophie
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commentaires

stéphanie 20/05/2016 01:55

Bonjour,
Je voulais savoir, est ce que le garcon de café est un modèle d'humanité selon Sartre? oui ou non et pourquoi? j'ai de la misère a comprendre
merci.

le chêne et le Néant 26/12/2013 21:36

Cher Frédéric,
Vous venez de sauver le soldat Sartre. Courageux.
Il y a en effet dans le mouvement du garçon de café, une posture délibérée. Les oscillations machinales d’un homme. Ce qui nous sépare – je crois – est dans l’interprétation que Sartre fait des motivations du serveur**. Ce garçon est-il pris d’une exaltation à prouver qu’il n’est « qu’un » garçon de café ? Il me semble lire, derrière les mots de Sartre – naturellement, il s’agit d’un implicite, d’où la difficulté à saisir la chose – une dépossession du serveur à intellectualiser l’étendue de sa situation, à s’en saisir, à s’en extraire. En effet, pourquoi sinon ce dernier n’userait-il pas de sa liberté ? Pourquoi semble-t-il au contraire s’enfermer – s’enferrer ? - dans sa condition en la mimant ?
Le cafetier essaye de se réaliser dans sa condition de serveur, de se rendre identique à l’image que l’on se forge de son métier. Il joue mais « se joue pas de… ». Le garçon de café s’amuse-t-il par parce qu’il a choisi de ne pas pouvoir faire autrement ? En toute mauvaise foi ?
Se masquer sa liberté n’est-il pas d’une part manquer de courage, j’y vois là un lien avec l’excellent livre de la Philosophe Cynthia Fleury*, d’autre part de puissance de pensée ?

* Dont j’objecterais qu’il est toujours plus facile d’avoir du courage en étant philosophe, chercheur et professeur qu’en étant serveur à la chaîne .
** Il s’agit certes d’un exemple « support » de sa philosophie mais en le rendant « parlant » Sartre lui confère des intentionnalités qu’il s’agit d’interroger.

Bonnes fêtes de fin d’année à vous tous,

Virginie

Alfonso 26/12/2013 12:36

Très chère Carole : vous le savez, ça se complique un peu vers la fin à la Colinière : 1 mort tout de même.

Joyeuses fêtes à tous

Frédéric Schiffter 26/12/2013 15:05

Erratum: Un freudien verrait là une conduite névrotique

Frédéric Schiffter 26/12/2013 15:00

Vraiment, Carole, je ne vois pas en quoi Sartre donne une vision "matérialiste" ou "utilitariste" du garçon de café — qu'il devait par ailleurs connaître personnellement. Ce n'est pas son propos et c'est étranger à sa philosophie. "L'Etre et le Néant" est une œuvre qui défend la conception du sujet libre contre, précisément, les philosophies de la détermination — spinozisme, freudisme, marxisme. L'existence est une négation de l'être. Entendons: par la conscience qui est choix, je nie — dans une certaine mesure — ce qui me détermine. Exister c'est nier par le choix, ce que Sartre appelle la "néantisation", les déterminismes — ce que Sartre appelle l'être. Un marxiste dirait que le garçon de café, exploité, contraint de vendre sa force de travail, aliène sa liberté, plus, même, sa personnalité. Son existence est chosifiée. Pour Sartre, le garçon de café en se conformant à la gestuelle "être garçon de café" ne s'aliène pas, même s'il est forcé de gagner sa vie en faisant ce boulot chronophage et, à la longue, dépersonnalisant. En faisant le choix de mimer l'être qu'il n'est pas et qu'il ne peut être, il affirme toujours sa liberté — fût elle limitée dans ses modalités d'expression. Il ne coïncide pas avec sa fonction. La chosification est impossible, même si souvent la conscience ment à elle-même pour alléger le poids de sa liberté. Prenons l'exemple de la coquette. Elle désire séduire, autrement dit, elle désire être désirée. Mais, comprenant qu'elle sera pour son partenaire un OBJET de désir, et non un sujet, alors elle se défile. Mais, si elle se défile, elle ne sera plus désirée. La solution, de mauvaise foi, que trouve la coquette est de se comporter comme si elle n'était pas un objet de désir malgré la main qu'elle abandonne. "Je refuse les avances que je vous demande instamment de me faire. Cette main qui est dans la vôtre, ce n'est pas moi." Un freudien verrait à une conduite névrotique: un désir qui refoule la jouissance qui peut advenir. Pour Sartre, telle est la coquetterie: jouer devant l'autre la comédie de l'objet du désir. Or il n'y a qu'un sujet pour jouer librement — sciemment tout en prétendant le contraire — cette comédie. Il n'y a que la conscience pour tricher avec elle-même — sans jamais se duper. Tout Sartre est là.
S'il n'y avait pas la conscience, cette faculté de néantiser l'être (social, familial, psychique), les humains seraient de simples mécanismes répondant à des stimuli internes et externes.

Au départ de ce débat, il y a un funeste préjugé contre Sartre, mais rien qui témoigne d'une lecture attentive de ce qu'il écrit en qualité de philosophe.

On voulait lui imputer à crime d'avoir élaboré une pensée hautaine, de bourgeois nanti, que sais-je, on s'aperçoit que tout cela n'est que du pipeau, mais on ne veut pas en démordre. C'est un peu décourageant.

Je vais donc laisser tomber la défense de Sartre.

Quant à Orwell, cher Axel, j'ai dit qu'il avait été peut-être un délateur. Le texte que vous citez me semble confus après plusieurs lectures. Ça ressemble à une contribution brouillonne de Wikipédia. Je ne sais rien sur ce sujet, donc, et, d'ailleurs, cela m'est égal. Concernant la littérature d'Orwell que j'ai pratiquée autrefois, elle ne m'a jamais vraiment intéressé, même si j'admets qu'elle puisse séduire.

Enfin, cher Pascal Klein, il me semble que l'intrusion des personnages "populaires" dans la littérature, cela fait belle lurette qu'elle a eu lieu. Ils grouillent dans l'Ancien et le Nouveau Testament, chez Pétrone, les fabliaux du Moyen-âge, Cervantes, que sais-je encore, et qu'ils y ont une place de premier plan. Quand Sartre décrit les faits et gestes du garçon de café ou les simagrées de la coquette, c'est parce qu'il les a sous les yeux — à quelques mètres de sa table attitrée du café de Flore. Ce sont des tableaux phénoménologiques réalisés sur le motif. Mais le fait est que Sartre est peut-être le premier philosophe à proposer de pareilles illustrations vivantes de ses concepts.

Bien à vous tous,

FS

k.role 26/12/2013 10:50

Il ne faut pas lire ce qui n'est pas écrit, être objectif, appliquer à sa lecture les règles strictes de la droite raison. Or, si l'astronome peut observer les étoiles avec objectivité, le lecteur, lui, est soumis aux aléas du langage humain, et de sa propre subjectivité, l'écrivain aussi, même s'il s'en défend. Quand on lit de la philosophie, il faut au maximum se débarrasser de ses "préjugés", pour ne pas commettre d'erreur d'interprétation. Il faut aussi sans doute, pouvoir repérer les préjugés de l'auteur, ceux dont peut-être il n'avait pas conscience, les préjugés de son époque, les marquages idéologiques : ce qui fait que malgré tout, la philosophie ne sera jamais toute la vérité, rien que la vérité.
N'importe qu'elle oeuvre écrite est soumise à interprétation, c'est d'ailleurs ce qui en fait, sa richesse, sa raison d'être...

Pour ce qui est de l'observation du garçon de café par Sartre, il faut la prendre dans son contexte phénoménologique, comme le rappelle Frédéric, mais on a aussi le droit de penser qu'un tel contexte est aliénant : il donne une vision strictement utilitariste et matérialiste de la personne du garçon de café.
Quand à l'affirmation de Pascal Klein, selon laquelle, il aurait fallu attendre Sartre pour que l'on parle des petites gens, dans la littérature. Je m'inscris en faux. Est-ce délibérément qu'il oublie Zola, et bien avant lui au théâtre, Shakespeare, Molière, Beaumarchais, n'ont cessé de nous décrire des paysans lucides, des valets fin stratèges, des bouffons spirituels, des servantes pétillantes d'intelligence... Dans ce théâtre il ne s'agit pas d'affirmer que "le peuple" est bon en lui-même et qu'il faudrait le défendre contre ses salauds de bourgeois, mais de prétendre que ce ne sont pas les institutions sociales, ni les supériorités de classe qui fondent les mérites, les vrais : ceux de l'esprit.

Bonnes fêtes à vous tous et merci pour vos stimulantes réflexions.
Carole

Pascal Klein 26/12/2013 23:41

Chère Virginie,

Les cardinaux détestaient Molière. Louis XIV dut interdire la représentation du Tartuffe et de Don Juan sous l'influence de l'archevêque de Paris. Je me demande si Lolita de Nabokov trouverait preneur de nos jours.
Comment ne pas donner raison à Sartre? "La censure est une salope."

Bien à vous et bonnes fêtes à tous,
Pascal

Le chêne parlant 26/12/2013 21:31

Cher Pascal,
En vous lisant, les noms du « Mariage de Figaro » de Beaumarchais, « le Paysan parvenu » de Marivaux et de la querelle du Cid me sont venus à l’esprit.
Dans les deux premiers ouvrages, un valet et un paysan y tiennent la dragée haute.
La querelle du cid fait référence à la censure dont Corneille fit les frais. Un long débat déchira les intellectuels de l’époque. Ils reprochèrent au dramaturge de ne pas respecter les unités de lieu de temps et d’action : règles incontournables du théâtre classique. D’autres trouvèrent malséant et peu plausible que Rodrigue épousât Chimène dont il venait de tuer le père en duel.
L’ironie veut que Corneille se fût basé sur une histoire réelle pour écrire sa pièce.
A l’époque la censure ne faisait-elle loi ?
Molière ne se joua-t-il pas de la cour en créant ses personnages secondaires ? Pauvrets sans conditions réalisant maintes fourberies ?
Voici donc, mises en vrac, quelques remarques mêlées…

Bonne soirée à vous, bien amicalement, Virginie.

Pascal Klein 26/12/2013 12:06

Carole,

Où ai-je dit qu'il a fallu attendre Sartre pour entendre la voix de la plèbe en littérature? Est-ce délibérément que vous surexploitez mon propos? Je me suis contenté de dire qu'au moment où Sartre rédigeait ses textes, le Tiers-Etat venait fraîchement de faire son entrée en littérature, du moins en qualité de personnage principal. Zola est un auteur tardif du XIXème siècle et le naturalisme représente les dernières braises du projet balzacien.
Par ailleurs, vous semblez dire que la littérature serait généreuse d'une généalogie flatteuse envers les petites gens douées de finesse et de pétulance. Mais les serviteurs, les valets et les paysans ont des rôles accessoires dans le théâtre classique. Ils font partie du décor. Citez-moi une pièce de théâtre classique où un valet a un rôle majeur. Prenons Don Juan de Molière. Vous considérez que Sganarelle parce qu'il tente de tenir la dragée haute à Don Juan mérite considération? Pensez-vous que la classe paysanne bénéficie d'un supplément d'âme parce que Molière restitue leur langage?
Dans Le Roi Lear, le bouffon fait preuve de lucidité et de clairvoyance au regard de Lear s'enfonçant dans la folie. Le bouffon devient loquace parce que son maître est progressivement déchu. Pour reprendre une expression sartrienne, il ne fait que jouer son rôle, ni plus ni moins. Concernant Beaumarchais, vous songez peut-être à Le Paysan parvenu. N'ayant pas lu cette oeuvre, il m'est impossible d'en dire quoi que ce soit.
Puisque nous en sommes à disserter sur Sartre, je me permets de vous apporter la contradiction sur votre dernier propos. Vous dites que dans le théâtre classique, les auteurs ont prétendu défendre les mérites de l'esprit, faisant fi des institutions sociales et de la supériorité de classe. Sartre dit très exactement l'inverse dans Qu'est-ce que la littérature? Dans cet essai, il écrit qu'à l'âge classique les écrivains étaient aristocrates et s'adressaient à d'autres aristocrates, par quel biais? par le biais d'une écriture élégante et raffinée qui se trouvait être la langue aristocratique. Dans ce texte, l'auteur considère que la littérature classique est codée selon des formes, des tics de langage et des motifs propres à la classe dominante. Selon cette grille d'analyse, nous comprenons mieux pourquoi les organisateurs de la fête de l'Huma préfèrent inviter des chansonniers à la mode que monter Le Cid de Corneille ou Le Mariage de Figaro.

Bien à vous et bonne fête de fin d'année
Pascal K.

Axel 26/12/2013 10:14

Pour ceux que le sujet intéresse, il se trouve une fort belle et complète biographie d’Orwell, commise par Bernard Crick – faisant référence.
Sans concession, elle permet de saisir toute la complexité de l’auteur de 1984. D’un caractère ombrageux et entier - je dirai d’un abord rugueux, peu sympathique - il fut homme de conviction. Ce qui force l’admiration – du moins chez moi – c’est qu’Orwell les mit au diapason de sa propre existence (j’ai fâcheuse tendance à mettre en vis à vis ce qu’on fait avec ce que l’on dit ; et agir en conformité à ses paroles aura toujours ma préférence, question de cohérence – j’exclus néanmoins les cas extrêmes ou le manque de lucidité forcené rend imbécile).

Sur la période Birmane (1922 – 1927)
Né au Bengale en 1903 d’un père travaillant au département d’opium du gouvernement en Inde et d’une mère, fille d’un marchand de tek opérant en Birmanie, le futur écrivain, trop juste pour prétendre à une bourse universitaire, passera les examens du Bureau Indien. Il s’embarquera à l’âge de 19 ans, en octobre 1922.
« Etait-il penché au bastingage, regardant s’éloigner derrière lui la vieille Angleterre, etc. dans un esprit à la Kipling, fait d’aventure, de fièvre et de dévouement ? Ou bien s’obstinait-il à faire le seule chose qui paraissait alors possible en suivant les traces de son père pour accomplir son devoir, tout en nourrissant de sombres pressentiments car il savait que cela ne lui plairait pas ? ».
Quoi qu’il en soit, de ces « cinq années d’ennui au son des clairons », il revint dégoutté de l’impérialisme britannique. Bernard Crick écrit à ce sujet :
« Il en vint à rejeter l’impérialisme alors qu’il se trouvait encore en Birmanie mais cela ne se fit probablement pas d’un seul coup, plutôt graduellement ; dans le même temps, il accomplissait son devoir avec dégoût. En effet, son anti-impérialisme n’impliquerait jamais un antipatriotisme. Au début, il dut éprouver une admiration mêlée pour ces hommes arborant rubans et décorations, quand bien même il partageait si peu les valeurs et les goûts qui étaient les leurs. De plus, l’armée britannique et les services coloniaux avaient l’habitude des excentriques solitaires qui lisaient des livres, et les toléraient dans une certaine mesure. Parfois, dans les postes isolés, c’était la seule chose à faire si l’on ne voulait pas se détruire avec l’alcool, les femmes ou l’opium ».
Reste que profitant, après cinq de service, d’une permission il donna sa démission. Et écrira en 1929 :
« … le gouvernement de toutes les provinces indiennes qui sont sous sa domination est nécessairement despotique car ce n’est que grâce à un certain nombre de coups de sabre que l’Empire britannique peut espérer contrôler une population de plusieurs millions de sujets. Mais un tel despotisme reste caché. Il se déguise sous le masque de la démocratie. (…)
Pour résumer, si les anglais ont rendu un quelconque service à la Birmanie, celle-ci a dû le payer au prix fort. (…). Leur relation avec l’Empire britannique est celle du maître et de l’esclave. le maître est-il bon ou mauvais ? Là n’est pas la question : il suffit d’affirmer que son autorité est despotique et, disons le mot, intéressée ».

Sur le« scandale » lancé en 1996, en bref :
Il est bon de noter que « La fameuse liste, déclassifiée en 2003 » était justement déjà mentionnée dans la biographie de Crick (1980 pour la première édition) – on mesure la portée du scoop. Là encore la réalité se révèle bien plus complexe que ne pourrait le laisser penser une condamnation hâtive.

Dans une petite synthèse sur cette affaire on peut lire :
« Ces articles français oublient de mentionner plusieurs informations essentielles. D'abord, Kirwan, belle-sœur de l'écrivain Arthur Koestler, était une amie intime d'Orwell, dont elle avait repoussé la demande en mariage en 1945, alors que l'écrivain était veuf depuis quelques mois. Ensuite, la remise des informations a eu lieu à l'occasion d'une visite de Kirwan à Orwell, peu avant la mort de ce dernier, qui était déjà dans un sanatorium. Kirwan lui confie alors qu'elle travaille pour un service gouvernemental chargé de recruter des écrivains et des intellectuels susceptibles de produire de la propagande antisoviétique. Orwell, après lui avoir donné les noms de quelques personnes de sa connaissance lui paraissant aptes à être recrutées, propose de lui indiquer, à titre privé, les noms d'autres personnes qu'il est inutile d'approcher, en raison de leurs convictions politiques. »


On peut encore lire ailleurs ceci :

« l’invention d’une pseudo-affaire Orwell. Grâce à un journaliste en mal de scoop, une lettre privée à une amie est devenue la soi-disant preuve qu’Orwell aurait offert spontanément aux Services secrets britanniques une liste noire d’écrivains soupçonnés d’être des cryptocommunistes (…)
La traduction de la lettre d’Orwell à son amie Celia Kirwan, à l’origine de cette lamentable manipulation, permet d’emblée de renvoyer au néant la prétendue preuve archivistique de la «délation»…
(…)
Enfin, on peut aussi replacer l’affaire dans son contexte français.(..) Le fait de rabaisser Orwell au rang d’un délateur de bas étage, «c’était une manière de montrer qu’il était aussi égal que d’autres dans l’infamie» (3)… Calomnie évidente, mais rumeur souvent efficace, afin de réduire la portée de la critique sociale toujours actuelle d’un auteur qui n’a pas encore trouvé sa place dans le public français, en dehors d’une référence fréquente, et le plus souvent fallacieuse, à son 1984 … »

http://www.fundanin.org/jacquier.htm

Le chêne Jingle Bells 26/12/2013 08:29

Cher Alfonso, cher Frédéric,

La violence peut être contenue dans les mots, aussi vive et froide qu’un soufflet.
Les lectures divergent – soit.
Seule l’argumentation est souveraine en ces lieux.

Reste à vous souhaiter d’excellentes fêtes de fin d’année, sous les auspices de la philosophia et de la pensée.

Bien à vous,
Virginie

Alfonso 25/12/2013 22:11

Je peux écrire : Frédéric Schiffter est un clerc : un clerc balnéaire, détaché ( je ne crois qu'il aime que je dise ça : mais ceux sont les étranges idées qui viennent à la surface). Il défend ici les vrais valeurs : raison, vérité, justice (je trouve que c'est bien : c'est devenu plutôt rare quelqu'un qui parle comme ça). Je peux écrire que le docteur S. dit à Virginie qu'elle peut ne pas aimer Sartre mais pour de vrais raisons, pas de faux procès donc, la vérité toute la vérité; ne pas faire dire à Sartre par exemple ce qu'il n'a pas dit.
Sartre a trahit : descendre dans l'arène c'est trahir.
( Des clercs ont trahit à Tchernobyl : c'est la supplication ; maintenant des poules attaquent des renards à coup de dents et les enfants ne vont pas très bien, là-bas)
Je peux écrire : Il ne faut pas désespèrer Virginie.
Je peux écrire aussi : je préfère avoir tord avec Virginie que raison avec le docteur S.
C'est les pensées qui me viennent pendant le réveillon : au milieu des autres, des trucs comme ça viennent toquer sous mon front : c'est comme ça. Cet après midi j'ai fouaillé dans les livres : maintenant je relis à la fois encore un livre de plus : Morts sans sépulture. Et toujours Le bal au Kremlin.
Je peux écrire : Le garçon que nomme Pessoa est le même que le garçon de café de Sartre : le garcon du poète, le garçon du philosophe.
Je peux très bien ne pas envoyer ce commentaire, je peux aussi très bien envoyer ce commentaire : j'aimerai tant qu'il en sorte quelque chose ou même rien; en fait je ne sais pas : je trouve qu'il se passe un truc important ici.

Frédéric Schiffter 25/12/2013 23:05

Concernant mon dernier commentaire. Montaigne ne dit pas qu'il battait ses valets mais, coléreux, qu'il les admonestait violemment afin de les humilier. À d'autres maîtres de maison qui contenaient leur envie de frapper leurs domestiques mais qui n'arrivaient pas à trouver la quiétude, il conseillait de leur envoyer "une buffe à la joue". Cf. De la Colère L II Chap.XXXI Une bonne claque, ça soulage. Et puis la valetaille ça sait encaisser les coups.

Cher Alfonso,

Quoi que vous pensiez de la question débattue ici, la galanterie vous oblige à dire que vous préférez avoir tort avec Virginie que raison avec moi. Comme tout le monde, les personnages presque fictifs se doivent d'être galants.

Le chêne Montaignien 25/12/2013 17:10

Cher Frédéric,

La figure du garçon de café est effectivement universelle. Nous l’avons tous côtoyés. L’image est forte.
Cet homme est un employé. Nous ne sommes travailleurs de nature, ce dernier a donc à le devenir, à « l’incarner ».
Bien.
Ce qui interroge, c’est ce que Sartre entend comprendre des intentions du garçon – autrement dit de sa conscience. Il s’agit de saisir l’écart séparant deux expressions quasi semblables et pourtant diamétralement opposées : la « conscience du serveur » de la « conscience de serveur ».
Cette dernière étant péjorative.

Selon Sartre, le garçon de café oublie d’être lui-même, joue un rôle. Le philosophe argue du jeu, de l’imitation, appelé encore « Faire semblant » enfantin. Il écrit : « le jeu est une sorte de repérage et d'investigation. L'enfant joue avec son corps pour l'explorer, pour en dresser l'inventaire; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser. » La chose est effectivement possible en situation initiale. En effet, nous nous approprions une fonction nouvelle aussi par observation, imitation, reproduction de certains de ses schèmes opératoires.
Soit.
Seulement, cette conduite ne saurait perdurer à long terme. Une fois les gestes du métier maîtrisés, le garçon de café (du moins la plupart d’entre eux) les effectue en pleine conscience de ces derniers, en sachant ce qu’il fait. Il en connaît les tenants et les aboutissants.
Cette interprétation erronée de la cognition humaine s’apparente à l’analyse de Piaget parlant « d’autisme » chez le nourrisson. Cette interprétation de l’intelligence du bébé non seulement la sous-estime mais lui affecte une nature distincte de la nôtre ; Posant ainsi une différence de nature en place et lieu d’une différence de degré.
Pour accentuer le trait, Sartre n’est pas sans attribuer à ce serveur automate des fonctions mécaniques à peines plus élaborées que celles vues par Descartes en ses animaux machines.

Exagération ? Interprétation fantasque ? Délire de blonde (méchée tout de même) ?

Passons au texte suivant, celui de « La coquette » reproduit plus haut.

Sartre rapporte son observation en une écriture ciselée.
Le philosophe écrit : « Elle ne saisit pas cette conduite comme une tentative pour réaliser ce qu'on nomme « les premières approches », c'est-à-dire qu'elle ne veut pas voir les possibilités de développement temporel que présente cette conduite : elle borne ce comportement à ce qu'il est dans le présent, elle ne veut pas lire dans les phrases qu'on lui adresse autre chose que leur sens explicite, si on lui dit : « Je vous admire tant », elle désarme cette phrase de son arrière-fond sexuel… » etc.
Encore une fois, non seulement, l’interprétation du philosophe augmente la part d’impensé et d’inconscience de son objet d’étude mais par un jeu de balancier sous-estime son intelligence, la dépossède d’aptitudes cognitives (Celles que lui possède, naturellement.). La mésestime.
Explications.
A mon sens la coquette est, au contraire, extrêmement lucide. Elle a parfaitement saisit les intentions de son interlocuteur.
Raison pourquoi sa conscience la taraude. Elle mesure les enjeux :
Soit elle coupe court et comme Sartre le décrit, elle casse l’instant. Soit, elle décide de ne rien dire et de laisser faire, alors allongera-t-elle le moment passé en sa compagnie mais augmentera-t-elle d’autant l’ambiguïté des sentiments qu’elle nourrit à son égard. Elle ne veut réaliser l’acte charnel. Comment le dire ? Ce mensonge la meurtrit. L’homme la presse. A contre cœur, elle lui abandonne sa main. Non une chose mais - une pierre.
Lourde du mur à venir.
D’un futur de plomb.


Bien à vous,

Virginie.

Frédéric Schiffter 25/12/2013 21:08

Chère Virginie,

Vous nourrissez à l'évidence à l'égard de Sartre une défiance que vous êtes allé chercher je ne sais où — ailleurs, en tout cas, que dans son œuvre. Au reste, une œuvre, bien lue j'entends, empêche de se défier d'un auteur ou, au contraire, d'éprouver à son égard une opinion favorable. Une œuvre bien lue permet de comprendre et de connaître la pensée de celui qui l'a écrite, non de lui apposer un double imaginaire — conforme au préjugé qu'on en a.
Concernant Sartre, comme vous nourrissez une antipathie contre lui (pourquoi? mystère et boule de gomme), vous voulez déchiffrer entre les lignes des ses textes, un peu comme on fait, je crois, chez les freudiens, un sens latent qui en contredirait le sens manifeste. Ainsi, dans le passage du garçon de café, Sartre, sous prétexte de décrire comment une conscience en vient à nier sa liberté, exprime en fait son mépris des serveurs et, partant, du bas peuple en général. Pourquoi, sinon, a-t-il pris cet exemple? Dans le paragraphe sur la coquette, Sartre ne cherche pas à analyser comment le désir, qui est une modalité de la conscience, se nie aussi lui-même en passant de l'élan à l'inertie, mais laisse parler sa misogynie. Pourquoi sinon, derechef, a-t-il pris cet exemple? Vous voyez donc clair dans les intentions de Sartre: il ne s'agit pas pour lui de philosopher mais de formuler de façon un peu savante et littéraire ce qui ne serait, en somme, que ses opinions de bourgeois.
Comme le bonhomme est malin et doté d'un certain talent, il use d'un "style ciselé" pour maquiller la défense et l'illustration de vieux clichés.

Concernant Montaigne, qui, à ce que je crois comprendre, trouve plus de grâce à vos yeux que Sartre, cela ne vous empêche pas, là encore, de lire sous sa plume un sous-texte. L'idée que vous vous faites d'un Montaigne ayant des conceptions sur la religion neuves pour son époque est naturellement fausse. Montaigne était, comme bien des gentilshommes du parti catholique modéré de ce temps, pratiquant bien que non croyant, du moins c'est probable, et je ne connais pas de texte de lui où il aborde la question religieuse de front — sauf ceux où il expose son scepticisme mais surtout à l'égard de la rationalité et de la science qu'il hérite des Grecs, de Sextus Empiricus et de l'Ecclésiaste.
Quant à la question de savoir si Montaigne était meilleur que Sartre sur le plan des relations avec le petit peuple, tout ce que je peux répondre, c'est que, de son aveu même, Montaigne battait "ses gens", ce qui n'était pas le cas de Sartre qui se laissait taper — au sens pécuniaire du terme—, par le premier venu.

Une dernière chose, sur "la fierté" ou l'"orgueil" des deux philosophes. Étant donné votre prévention — sans objet — contre Sartre, j'hésite à vous inviter à lire le dernier paragraphe de "Les Mots". Vous pourriez y démasquer je ne sais quelle autre vilenie de cet "esprit boursouflé".

Bonne soirée,

Frédéric

Le chêne du parc du château de Montaigne 25/12/2013 14:23

Cher Pascal Klein,

Le travail d’un philosophe « intellectuel » ne consiste-t-il point justement à dépasser les clichés de son époque ? A ne point servir les mêmes plats ?

Montaigne avait cette humanité extravagante, cette rare faculté consistant à être davantage épris de l’esprit de l’autre que du sien propre. Une sotte humilité. Une rareté. Une antiquité, autant dire.

Bonnes fêtes à vous, bien amicalement, Virginie.

Le chêne plus Montaignien que Sartrien 25/12/2013 18:15

Cher Pascal,

Votre argument suivant lequel, à cette époque il n’existait pas de portrait flatteur des petites gens vient – il me semble – amoindrir sinon légitimer les écrits de Sartre.

J’y ai repéré – peut-être à tord – une rhétorique souvent entendue lorsque je soulignais à des oreilles amies les comportements critiquables d’un penseur ; l’exemple le plus courant étant celui de la misogynie. On me rétorquait alors : « Oh, tu sais, à l’époque, ils l’étaient tous. »
Ca me laisse coi.
Comment, expliquer alors qu’à la même époque, sinon précédemment, d’autres, n’avaient pas soutenu les mêmes thèses ?

Pour en revenir à Montaigne – la fierté n’est pas l’orgueil - ce dernier aimait les gens, se cherchait plutôt qu’il ne s’estimait.
« La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu que quand elle combat nostre presomption et vanité, quand elle reconnoit de bonne foy son irresolution, sa foiblesse et son ignorance. Il me semble que la mere nourrisse des plus fauces opinions et publiques et particulieres, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soy. »
Essais, II, XVII, cité en exergue au chapitre "Socrate" de Montaigne, une vérité singulière", p. 217.
Il ruminait. Ses positions à l’égard des religions étaient atypiques pour l’époque et sortaient des sentiers battus. Mais, bien sûr, je ne m’accorde pas avec tous ses écrits. Et je n’hésiterai pas à souligner une contradiction, si je devais en faire état lors d’un article.

Encore une fois, j’en reviens au gouffre séparant le concept de charité et celui de don. Quand vous faites charité d’intelligence – vous concédez à partager quelque chose que vous possédez à d’autres qui en sont dépourvus - c’est totalement différent que de prêter ses forces, ses idées, ses doutes, ses savoirs à des égaux.

Sartre est fulgurant sur bien des pensées, son écriture est ciselée, pourtant derrière l’intelligence subtile, certains points me questionnent. J’entends un tintement .
Une dissonance qui me cloche.


Bonne soirée à vous, bien amicalement, Virginie.

Pascal Klein 25/12/2013 16:23

Chère Virginie,

Je ne suis pas sûr de bien comprendre vos questions. Qu'appelez-vous au juste les clichés de son époque? Montaigne répondait à juste titre aux siens. En pleine Renaissance, il fut nourri de culture gréco-latine comme c'était l'usage et s'inspira des Anciens pour agrémenter son propos. Il croyait en Dieu comme ses congénères et ne répugnait pas à l'influence du néo-platonisme mis à la mode par Marsile Ficin. Bref, Montaigne était un homme de son temps qui épousa, si je puis me permettre, les clichés intellectuels de son époque.
Quant à Sartre, gorgé de culture antique par le biais de son agrégation de philo, il a désiré mettre au tiroir ce pan de philosophie au profit d'une lignée allemande bien plus profitable. C'est sans doute pour cela que Sartre vous paraît moins aimable que Montaigne.
Cependant, il n'est pas sûr que ce dernier soit plus humain que Sartre. Peut-être était-il meilleur observateur, moins enclin au propos théorique, moins soucieux d'élaborer un paradigme du regard. Mais de là à lui prêter une humanité extravagante, je n'en mettrais pas ma main à couper. Montaigne fut magistrat et maire de Bordeaux. Outre que ces fonctions fassent état d'une ambition plutôt que d'une sotte humilité, ses partis-pris politiques dénotent-ils un souci d'humanité envers autrui?
Par ailleurs, la feuille de route que s'était fixé Montaigne dans Les Essais consista à se peindre sous toutes coutumes et non de s'éprendre des autres.
Il en va de même pour Sartre. L'affaire Dreyfus donna naissance à la notion d'intellectuel engagé dans la vie politique. Première Révolution russe en 1905, parachevée en 1917 par une seconde qui instaura un régime communiste en Russie. Front populaire mené par Léon Blum en 1936 prenant des mesures en faveur de la classe ouvrière. Les clichés du temps de Sartre devraient vous plaire Virginie.
Je partage cependant votre défiance. La cuisine du Sud-Ouest est bien plus succulente que la saucisse de Francfort.

Bonnes fêtes de Noel et merci pour votre accueil.
Pascal.

le chêne 24/12/2013 17:27

Chers K.role, Frédéric, Pascal Klein… et les autres,

N’ayant point le loisir, ce soir, de vous répondre dans la complexité réclamée par le sujet, permettez de vous souhaiter à tous un bon réveillon.

Bien à vous, Virginie

Frédéric Schiffter 24/12/2013 21:11

Cher Pascal Klein,

Je vous donne raison sur bien des points. À part ses développements sur la honte, la mauvaise foi, la coquetterie, le regard, d'autres encore qui sont frappés au coin d'une analyse des plus fines, l'Être et le Néant semble traduit de l'allemand — la première partie, surtout. Heureusement, l'écrivain n'est jamais trop loin et corrige le phénoménologue.

La Nausée me semble aujourd'hui — pour moi — illisible. Le Mur, c'est du bon. mais je l'ai déjà dit.

Bien à vous, et j'en profite pour saluer au passage l'hôtesse de ce blogue de qualité.

FS

Pascal Klein 24/12/2013 20:18

Bonsoir Virginie,

Je dispose d'un peu de temps avant les célébrations. Si j'ai bien lu votre billet, vous semblez tenir rigueur à Sartre de n'observer aucune forme de dignité ou d'humanité chez le garçon de café, la caissière de supermarché, la lavandière.
Si vous me permettez, la présence de corps de métier du Tiers-Etat en littérature était très récente au moment où Sartre rédigeait ses réflexions au café de Flore. Je ne connais pas de portrait flatteur de cordonnier, de paysan ou de camelot. Si les gens de terroir ont une réelle présence dans la Bovary de Flaubert ou les nouvelles de Maupassant, ce n'est pas pour autant qu'ils bénéficient d'un surcroît d'humanité. Je ne connais guère que la célébration du marin pêcheur ou du dur-à-cuir dans les romans d'aventure.
Concernant Sartre, vous déclarez: " Le surplomb glacial de Sartre est celui du conquérant sur le vaincu. La vanité du connaisseur du monde sur l’ignorant."
Toute sa vie, Sartre a cherché à comprendre comment devient-on écrivain, comment devient-on ceci ou cela. Car répugnant à sa condition de bourgeois parisien, il cherchait à comprendre, par ce qu'il appelle une psychanalyse existentielle, comment lui-même était devenu ceci ou cela. Là où vous pouvez lui objecter un reproche est qu'il était davantage doué pour fouiner chez les autres ( Flaubert, Mallarmé, Baudelaire) qu'en son for intérieur.
Il n'y a pas chez Sartre une volonté de conquête mais un violent prurit à se déprendre de ses origines bourgeoises. Raison pour laquelle il gobera volontiers tout ce que lui dira Khrouchtchev sur la réussite du communisme et épousera avec beaucoup d'aisance les thèses de Mao.

On me somme de rejoindre la table.
Joyeux Noel.

Axel le cuistot 24/12/2013 08:50

« Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »

A ce que je lis, cette querelle franco-britannique, ou plus généralement insulaire / continentale, sur le fait de s’attribuer le titre d’intellectuel - j’aime beaucoup l’image de la egg-head - , semble relever d’une différence culturelle qui remonte à loin…


« L’autre soir, j’ai demandé à un commentateur qui est à mes yeux le type même de l’intellectuel britannique s’il se considérait comme tel. J’ai vu passer une lueur d’inquiétude derrière ses lunettes, puis il m’a répondu : “Non, jamais de la vie !” Et pourquoi pas ? “Parce que j’ai peur d’être atteint du syndrome de l’imposteur.” »


Un autre article intéressant qui traite du sujet : Why don't we love our intellectuals?

On peut y lire, pratiquement en conclusion :
« A big surprise is the relatively poor showing of thinkers whom one would expect to be making a significant impact on public discourse – philosophers (4%), scientists (4%), economists (3%) and politicians (2%) ».

http://www.theguardian.com/books/2011/may/08/britain-public-intellectuals


Au final, j’aime assez cette phrase d’Orwell – On peut y souscrire ou la ruiner ; mais elle me plait !
« Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires »


C’est pas tout ça, je vais finir par me faire taper sur les doigts si je reste devant l’écran… J’ai un gigot de cerf à apprêter ; avec airelle, cognac, ail… Des toasts à recouvrir, un coup de balai à passer, et vu la tempête dehors, après la panne d’électricité la moitié de la nuit, nous allons finir par nous prendre une tuile sur la tête…

Au boulot !

For bon réveillon à tous.
En toute amitié

Axel

Pascal Klein 24/12/2013 19:30

Je suis étonné cher Frédéric Schiffter que votre goût vous porte à préférer les nouvelles du Mur à La Nausée. Je pensais que ce roman schopenhauerien aurait votre faveur. Mais L'Enfance d'un chef, il est vrai, est un petit bijou, avec en filigrane le portrait de Drieu.
Sartre s'avère également un tailleur de costard hors pair. " Dieu n'est pas un artiste, Mauriac non plus."
Je me demande si ce n'est pas Sartre le fossoyeur d'une pensée française. En s'investissant v.r.p. de luxe de la philosophie allemande, n'a-t-il pas fait plus de mal que de bien? Ce que je trouve drôle est que Nietzsche a essayé de s'émanciper de la lourdeur teutonne en célébrant le génie français. Quand l'ami Jean-Paul nous revient d'outre-Rhin avec Husserl et Heidegger en bandoulière pour ankyloser de concept toute sa génération. La littérature semble résister davantage au diktat. Raison pour laquelle, au lieu d'un essai d'ontologie phénoménologique, nous avons Des Esseintes, un phénoménologue de goût.

Frédéric Schiffter 24/12/2013 16:10

Merci pour cette rectification, cher Pascal Klein. Cela dit, à La Nausée, je préfère Le Mur. Et, dans le recueil, la nouvelle intitulée L'Enfance d'un chef, que j'ai relue récemment, tient parfaitement la route. Sartre aurait dû rester dans le court. Tant en littérature qu'en philosophie. Dans ce registre, il est excellent. Esquisse d'une théorie des émotions, Le Mur, donc, mais aussi Huis-Clos, et, surtout, Les Mots, sont des chefs-d'œuvre.

Pascal Klein 24/12/2013 14:35

Ceci n'est pas très important mais ce n'est pas en 1937 que Sartre reçut le prix Eugène Dabit du roman populiste mais en 1940. Non pas avec La Nausée (1938) mais avec Le Mur (publié en février 1939).
Je consulte la liste des lauréats et je lis à la date de 1932: Jules Romains pour Les Hommes de bonne volonté. Effectivement, ça sonne plus populo que Le Voyage au bout de la nuit.
De même que si Sartre avait intitulé son recueil de nouvelles, "L'Enfer, c'est les autres", les membres du jury auraient peut-être hésité.

Bonne fête à tous.
Pascal K.

Frédéric Schiffter 24/12/2013 12:07

"Céline, auquel Sartre avait dédié son roman", bien sûr.

k.role 24/12/2013 03:30

Merci, Virginie et Frédéric pour votre conversation que je suis depuis 2 jours comme un bon feuilleton.

en relisant le portrait du garçon de café par Sartre, j'ai plutôt l'impression d'être devant un mauvais acteur : il sur-joue, il en fait trop (geste appuyé, un peu trop rapide...etc..) du coup, je me disais que pour un intellectuel, se mettre délibérément au service des masses, être engagé à la manière de Sartre, n'est-ce pas aussi, en faire trop. puisque son service est déjà effectif dès lors que par son œuvre, "il prend la liberté, la responsabilité, de traduire les contradictions sociales." comme dit Frédéric.... Peut-être que cette attitude, du coup à des intonations méprisantes à l'égard des personnes à qui il s'adresse même si son intention est bonne, même s'il la justifie intelligemment. De fait, lorsqu'il emploi le mot "peuple" et "masse" pour désigner les quelques ouvriers rassemblés autour de lui pour l'écouter, ça me fait bizarre. Quand on considère que les autres font partie de la masse, ça veut dire que soi-même on s'en distingue, on s'en exclu, non ?

bien à vous

Carole

Frédéric Schiffter 24/12/2013 12:02

Chère Virginie,

Faut-il connaître la rue, comme vous dites, pour gagner à vos yeux son brevet d'intellectuel authentique, ou, mieux, d'homme bon? Hitler aussi a traîné dans le caniveau. D'où vous vient cette idée franciscaine d'auréoler les gens ou, au contraire, de leur coudre une rouelle d'infamie en fonction de leur origine sociale? Cela me fait penser aux "maos" des années soixante-dix, les petits camarades de Sartre, justement, qui voulaient expier le péché d'être nés fils ou filles de notaires ou de médecins en allant "s'établir" en usine. Orwell, comme Sartre, était issu de la moyenne bourgeoisie, coloniale, qui plus est. Il fut flic. Et peut-être même fut-il une donneuse à la fin de sa vie au moment d'une chasse aux sorcières au Royaume Uni. So what?



Je m'évertue à vous exposer — brièvement, soit — quelle est la conception de l'intellectuel selon Sartre, et vous me "répondez" par des citations. Autrement dit vous usez de l'argument peu amène d'autorité en vous abritant derrière Michéa. Vous vous dites qu'en m'envoyant au nez des phrases de ce philosophe, je serai impressionné par un fond si bon. À vrai dire, chère Virginie, à mes yeux, la 'common decency' illustre assez bien une modalité de ce que je nomme le gnangnan.

Personnellement, et je le dis assez précisément dans mon "Bluff éthique", la conception sartrienne de l'intellectuel, comme, du reste, tout autre conception de l'intellectuel, m'est étrangère. L'écrivain ou le philosophe n'a qu'un engagement à mes yeux: écrire et philosopher. Ça plaît au peuple? Tant mieux. Ça ne lui plaît pas? Tant pis. D'autant que j'ignore ce qu'est le peuple. Tout ce que je constate, c'est que ce n'est qu'une idée fantasmatique sur laquelle Michéa opère une cristallisation morale et dont les carriéristes de la politique ou des marchands de sagesse vantent les prétendues vertus (de Marine Le Pen à Michel Onfray en passant par Mélenchon). Quant à, pour y revenir, ce concept de "common decency" emprunté à Orwell, je partage l'avis de Frédéric Lordon qui le juge bien "filandreux" et qui consiste, dit-il, en une "essentialisation du peuple bon".

Encore une fois, votre "argumentation" s'appuie sur les mauvaises références.

En citant Michéa, vous voulez me prouver qu'Orwell était un homme bien et Sartre un salaud d'intellectuel parisien qui regardait le peuple de haut et à qui il faut régler son compte. Cela est digne d'une sanchopancette d'Onfray. Pas de vous.
Michéa se situe autant dans la lignée d'Orwell que de celle de Sartre qui disait, avant Onfray et de manière plus radicale, qu'il fallait apprendre des masses car elles ont toujours raison (pour la gouverne de Carole, on parlait ainsi après-guerre, à commencer dans les milieux populaire politisés). Cela s'appelle du populisme. Encore une fois, pas vous...

Pour finir, je vous signale que Sartre reçut le prix du Roman populiste en 1937 pour "La Nausée", en pleine période du Front Populaire, prix, était-il stipulé, qui couronne les "auteurs qui préfèrent les gens du peuple comme personnages, et les milieux populaires, à condition qu'il se dégage de l'œuvre une authentique humanité". De fait, le jury n'avait pas songé à décerner le prix à Céline (auquel Sartre avait à dédié son roman).

Joyeux Noël,

Frédéric

le chêne parlant 23/12/2013 17:07

Cher Frédéric,

Le terme « tête de turc » suppose une hostilité et une mauvaise foi qui ne sont pas miens. J’ai lu – bien sûr – La nausée, Les mots, Les mains sales, etc.
Bien des phrases sartriennes me touchent et m’affectent.
Je me souviens de ce passage, lu en 1992 :
« Tirez sur moi, je vous dis. C’est votre métier. Ecoutez donc : un père de famille, c’est jamais un vrai père de famille. Un assassin c’est jamais tout à fait un assassin. Ils jouent, vous comprenez. Tandis qu’un mort, c’est un mort pour de vrai. Etre ou ne pas être, hein ? Vous voyez ce que je veux dire. Il n’y a rien que je puisse être sinon un mort avec six pieds de terre par dessus le tête. Tout ça, je vous le dis, c’est de la comédie. (Il s’arrête brusquement.) Et ça aussi c’est de la comédie. Tout ça ! tout ce que je vous dis là. Vous croyez peut-être que je suis désespéré ? Pas du tout : je joue la comédie du désespoir. Est-ce qu’on peut en sortir ? » Sartre, Les mains sales.
Néanmoins, certains points philosophiques me semblent critiquables.

Dans La vidéo, Monsieur Sartre s’exprime « non pas pour que les intellectuels donnent des conseils au peuple ». Le philosophe ajoute : « mais au contraire pour que «les masses prennent une forme neuve. »
Qui procure cette forme neuve aux masses ? Sinon Sartre.

Les mots prononcés par Sartre lui-même, m’imposent une certaine méfiance. Plus qu’un écart entre les idées mises en avant et la réalité des mots prononcés, j’y sens des éléments de fausseté. Pire, un mensonge de classe. Lorsque Sartre parle aux masses, au peuple, il s’en exclut de fait.

Comme le riche pratique la charité, Sartre offre ses services ‘intellectuels’ aux petites gens – pas trop futés.
Ce n’est pas un don, c’est une aumône.
Ce n’est ni altruiste, ni bienveillant, ni désintéressé, c’est condescendant.

Il ne se bat pas avec eux - il parle pour eux.

Bien à vous,

Virginie.

Nota : L’article d’Olivia Gazalé est écrit avec élégance et érudition.
Vous avez raison de me reprendre sur ce titre de « journaliste ». Espérons que la présidente des « Mardis de la philo », maître de conférences à Sciences-Po, auteur de « Je t'aime à la philo » aux éditions Robert Laffont, n’en prenne pas ombrage.

Nota 2 : Ceci dit, je vous suis, Sartre s’est trompé sur toute la ligne en politique. Je ne sais si c’est pour cette raison qu’Orwell prononça cette phrase assez drôle :
« je pense que Sartre est une baudruche et je vais lui régler proprement son compte. »

Le chêne parlant 24/12/2013 05:39

Cher Frédéric,

Orwell connut la rue, la privation, la faim. L’écrivain défendait la common décency.
Si l’on se penche sur les écrits de Michéa, la common décency a à voir avec « L’apprentissage de la réciprocité et de la bienveillance – fondements de ces « règles élémentaires de la vie en société » - exige, en effet, tout un système de relations en face à face, à la fois stable et durable… […] les habitudes ainsi acquises de common decency. Sans cet apprentissage premier du don, de la fidélité et de la gratitude – et donc sans le cadre anthropologique initial qu’il suppose – nos affinités électives elles-mêmes (telles qu’elles se noueront librement au cours ultérieur de notre vie se verront presque toujours soumises aux lois non dépassées de l’égoïsme infantile. »

Orwell s’opposait aux ‘intellectuels’ dont il fustigeait les idées ‘totalitaires’, leur avide désir de contrôler les esprits - soit leur « ambition de forger des consciences ».
Il ne manqua pas de pointer de la plume ceux qui, « comme Swifft, sont à la fois très critiques à l’égard des élites et animés d’un profond mépris pour le peuple » lit-on dans cet article de JC Durbant.

http://jcdurbant.wordpress.com/2011/06/10/198462e-quand-orwell-degonflait-la-baudruche-sartre-let-the-french-keep-the-word-well-be-content-with-the-thing/

Bien à vous,

Virginie

Frédéric Schiffter 23/12/2013 23:55

Chère Virginie,

Un bout de phrase a disparu de mon précédent commentaire " : — car tantôt fidèle, tantôt infidèle à ses valeurs culturelles qu'il incarne peu ou prou".

Dans son "Baudelaire", Sartre vise indirectement la notion de révolte telle que l'expose Camus. La révolte du dandy romantique, individualiste et aristocratique, choque peut-être le bourgeois, mais, au fond, l'arrange. La révolte n'est pas révolutionnaire. Elle reste dans le domaine esthétique. Cela crée des polémiques, des scandales, mais cela ne remet pas en cause la domination de classe de la bourgeoisie. La révolte est une grimace d'artiste, pas un engagement révolutionnaire.

À cette figure de l'artiste révolté coupé des masses, et même, dédaigneux à leur égard, Sartre oppose la figure de l'intellectuel révolutionnaire qui apprend l'humilité auprès du peuple et à repenser à la faveur d'une pratique militante et son statut social et sa vision du monde. En fait, l'intellectuel, selon Sartre, accomplit la maxime de Marx (Thèse XI sur Feuerbach): "Jusqu'à maintenant les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde, il s'agit désormais de le transformer". Encore une fois, je ne sais pas pourquoi vous construisez un Sartre-fiction.

Vous prétendez n'avoir aucune hostilité à l'égard de Sartre, mais enfin vous trouvez drôle la phrase d'Orwell qui parle de lui régler son compte...

Je ne comprends pas bien...

À vous,

Frédéric

Frédéric Schiffter 23/12/2013 19:52

Chère Virginie,

Si vous lisiez de Sartre "Qu'est-ce que la littérature?", et même, son "Baudelaire", vous constateriez que votre jugement à son égard mérite d'être nuancé. Mais quelque chose me dit que vous en avez décidé autrement — pour une raison qui m'échappe.

Pour Sartre, l'intellectuel c'est l'écrivain, ou le philosophe, qui s'engage dans un combat qui transcende son statut privilégié de créateur tantôt fêté, tantôt méprisé par la classe dominante — à ses valeurs culturelles qu'il incarne peu ou prou.
Dans son œuvre, il doit prendre la liberté, la responsabilité, de traduire les contradictions sociales, et, dans sa vie, il se met matériellement au service des masses — mais déjà le premier point fait de lui un serviteur du peuple.



Voltaire et Zola furent les modèles de Sartre. Voilà deux écrivains qui instrumentalisèrent leur notoriété pour servir des causes jugées perdues et périlleuses — des cas judiciaires, et, au-delà, politiques.

Sartre, à tort ou à raison, n'eut de cesse de soutenir les luttes estudiantines et ouvrières sachant que le pouvoir gaulliste et pompidolien hésiterait à le poursuivre — de peur d'enflammer la situation insurrectionnelle post-soixante-huit. Sur la vidéo que vous montrez, on l'entend ironiser sur la pusillanimité de je ne sais quel ministre qui refuse de le faire arrêter, préférant s'attaquer à des anonymes. Philosophiquement, sa "Critique de la Raison dialectique" témoigne, selon lui, de cet engagement. Littérairement, ce sont ses "Chemins de la liberté".

Je n'aime guère Sartre pour des raisons que je ne puis développer ici — notamment politiques. Mais je trouve la sentence d'Orwell particulièrement sinistre et crétine.

Bonne soirée,

Frédéric

Alphonso de la Plantacion 23/12/2013 09:54

Et Alberto Augieri. Où est passé Alberto Augieri ?

Frédéric Schiffter 23/12/2013 11:00

Chère Virginie,

Olivia Gazalé n'est pas journaliste mais professeur de philosophie — une femme tout à fait charmante, d'ailleurs.

Sartre n'écrase naturellement personne, surtout pas les garçons de café du Flore ou des Deux Magots avec qui ils se saoulaient souvent et qui étaient ses copains.

Encore une fois, mais il faut lire L'Être et le Néant, Sartre veut montrer que la conscience, toute conscience, cherche plus souvent à nier qu'à affirmer sa faculté de "néantisation", c'est-à-dire sa capacité intrinsèque à "nier" un rôle qui la statufie ou la chosifie. La liberté c'est choisir, dit Sartre. Or le choix le plus simple, le plus facile, le plus lâche, c'est choisir de ne pas choisir et agir comme si l'on n'avait pas d'autre choix que de ne pas choisir. D'où la complaisance de la conscience dans le comportement stéréotypé dans lequel elle s'imagine — à tort — abdiquer sa liberté. Comme, selon Sartre, rien n'est plus difficile que d'être "condamné à la liberté", de faire des choix et de les assumer et d'en rendre compte — Sartre est un éthicien de responsabilité —, on opte pour la conformité à un rôle objectivant. Qui suis-je? Les choix que j'aurai effectués et qui m'auront engagé. Ces choix qui me conduisent ici ou là, en amour, en politique, en amitié, en matière professionnelle, etc., définissent, tant que je vis, provisoirement, mon être-au-monde et, donc, ma liberté — même si elle aura toujours visé le degré zéro du choix. Cela vaut pour le garçon de café comme pour l'intellectuel.

La petite vidéo que vous affichez dit tout le contraire de ce que vous avancez. Du haut de son tonneau, Sartre harangue les ouvriers et en appelle à un front commun "masses-intellectuels" soulignant que l'intellectuel doit prendre en considération et théoriser les luttes sociales pour les servir et non demeurer dans sa tour d'ivoire élevée et glaciale d'où il spécule sur le bien du prolétariat. Cet ouvriérisme lui a été souvent reproché par ses pairs car il sortait de son rôle — stéréotypé — de philosophe. C'est d'ailleurs la raison pourquoi il avait défini l'intellectuel comme un "traître à sa classe" et son engagement comme un devoir de trahison de classe, sa classe n'étant pas celle, vous vous en doutez, à laquelle appartiennent les garçons de café.

Pourquoi voulez-vous absolument faire de Sartre votre tête de Turc de Noël? Personnellement, je ne suis pas sartrien. Mais ce n'est pas sur l'opinion fondée sur un contresens selon quoi Sartre prenait de haut le populo que je le critiquerais — plutôt sur son glissement du nihilisme au marxisme (de La Nausée à Critique de la Raison dialectique).

À vous,

Frédéric

Le chêne parlant 23/12/2013 08:10

Cher Frédéric,

Certes, je vous suis, Sartre dit bien : « Toute sa conduite nous semble un jeu. »
Je reprends la citation en son entier :
«Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule [...]. Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café.»

Cependant, pour reprendre l’analyse d’Olivia Gazalé, « Il cherche à se persuader lui-même qu’il se confond si parfaitement avec sa fonction qu’il est sa fonction. ». Le serveur n’a à se persuader de rien, il sait qu’il n’est pas cette fonction.

La journaliste ajoute :
« Le rêve de toute conscience est de coïncider avec elle-même, de se donner la consistance indubitable d’une chose et d’abolir ainsi son angoissante liberté. »
Ici, encore, le garçon de café ne cherche pas à coïncider avec sa fonction de cafetier, il ‘joue un rôle’ pour sauver sa peau.

Continuons :
« C’est ce que Sartre appelle la mauvaise foi. Par sa conduite exagérément stéréotypée, le serveur veut s’arroger une essence pour échapper à son propre néant. Il « se la joue » garçon de café, comme d’autres jouent au policier irréprochable ou à l’employé modèle, pour se consoler du sentiment de leur propre vacuité. »

Ce texte est truffé de : ‘veut s’arroger’, ‘son propre néant’, ‘il se la joue’, ‘propre vacuité’. Ces expressions parlent d’elles-mêmes.

Tout est dans le regard. L’écrit. La mise en vue. La connaissance du grand Philosophe entend éclairer la médiocrité manifeste du pauvret contemporien.
Démonstration critique grandiose, Sartre dénonce, opère un déplacement. Crache le visible caché à la figure du supposé ignorant. Lequel, médusé de tant de lucidité, devrait idolâtrer le Grand Homme, genou faisant, venir baiser les pieds du génial cerveau.

La pensée critique du Philosophe paraît au service de l’humain de base.
Rien de plus faux.
Le penseur, saisit de cet espoir explicateur et émancipateur ne défend que lui-même, exprime et renforce sa propre puissance. Se place au-dessus.

Pour le dire autrement, Sartre méprise le sujet de sa dissertation, soit le serveur.
Il l’écrase. Nie sa capacité de saisir le sens de sa situation, donc de se saisir en tant que sujet. Sartre est un « intellectuel ». Il le clame, le proclame. Cette figure se construit en opposition à celui qui ne l’est pas.

L’employé, on l’aura bien compris, en est exclu.

Le surplomb glacial de Sartre est bien celui du conquérant sur le vaincu. Du laborantin sur son cobaye. La vanité du connaisseur du monde sur l’ignorant.

Une politesse – ou devrais-je dire la petitesse ? - du maître sur l’esclave.

À vous,

Virginie

Frédéric Schiffter 22/12/2013 23:03

Chère Virginie,

Vous allez me trouver l'esprit bien contradictoire ces temps-ci, mais votre billet intente un bien mauvais procès d'intention à Sartre.

Ce passage de L'Être et le Néant où figure la description d'un comportement stéréotypé, celui d'un garçon de café, vise à réfuter l'idée que ledit garçon de café est aliéné. Avec la notion de "mauvaise foi", Sartre entend tordre le cou à une conception objectiviste de la conscience. La conscience est toujours liberté. Sa liberté peut aller jusqu'à nier sa liberté. Pareil déni est la mauvaise foi. Le garçon de café sait qu'il n'est pas garçon de café. Il joue un rôle. Le rôle d'un rôle. À supposer qu'il perde de vue qu'il ne fait qu'interpréter un personnage aux gestes attendus et mécaniques, il n'en demeure pas moins que son inconscience n'est que pragmatique et opportuniste.

Il me semble qu'Olivia Gazalé lève toute ambiguité à se sujet. Il n'y a rien de condescendant dans le regard de Sartre sur le garçon de café. Il l'observe en phénoménologue.

En tout cas, c'est avec ce concept de mauvaise foi que Sartre cherchait à réfuter la notion freudienne d'inconscient qui, si on l'accepte dans sa radicalité, tend à nier toute latitude à la conscience, et, donc, à la liberté.

À vous,

Frédéric

Alphonso de la Plantacion 22/12/2013 13:42

Alors vous étiez, vous aussi, au bord de la piscine tôt ce matin là !

le chêne parlant 23/12/2013 07:42

Cher Alphonso,

Si près de la Riverside, également, très tôt et très tard.

Dr Schiffter 22/12/2013 18:45

Mon cher Alfonso,

Quand on est un personnage presque fictif, l'honnêteté, le contraire de la mauvaise foi, exige que l'on cite ses sources: http://lephilosophesansqualits.blogspot.fr/2011/02/mes-vacances-alienees-tenerife-2.html

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  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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