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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 14:21

Zadig de Voltaire - 1747« Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant,
et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu’il avait vu. »
Voltaire - Zadig (1) P 27.

 

La preuve, c’est ce qui reste vrai malgré les différents éclairages.
 

Il y a une volonté de croire dans l’histoire même qui nous est racontée.

 

J’ai eu l’occasion de rencontrer Claudine Cohen dans le cadre – très riche décidément - de Cité-philo. (Cité philo – 19/ 11/ 11  Claudine Cohen   - Alain Corbin  - Carlo Ginzburg « Reconstruire l’histoire : l’indice, la trace, la preuve. » )  

 

« Une belle rencontre » pour reprendre les termes de Sébastien Charbonnier.

 

Claudine Cohen est philosophe, historienne des sciences et écrivain, maître de conférences à l’EHESS. (Voilà pour la partie universitaire).  Mais ça n’est pas le plus important, car l’écrivaine est avant une personne pétillante – pleine de passions et d’envies - celles d’apprendre, de transmettre, de comprendre, de décortiquer les savoirs - comme on peut l'apercevoir sur la vidéo. 

 

Dans un livre passionnant qui se lit « comme un roman » (pour reprendre l’honnête critique de la journaliste de France Inter – à offrir pour Noël - absolument) intitulé  « la méthode de Zadig » l’historienne des sciences s’attache à décrypter les méthodes utilisées par les paléontologues. A s’interroger sur la fabrication des images. Bref à briser les fers des idées reçues qui nous scellent au mur du mensonge.  Evitons donc de tomber dans « Le … positivisme plus ou moins naïf qui prétendrait se borner à « laisser parler les faits » (1), p 250.

 

 

 

 

  « la méthode de Zadig » - explique Claudine Cohen, est la suivante - de même que le héros de Voltaire la chienne de la reine et le cheval du roi en chair et en os après avoir observé leurs traces dans le sable, de même le paléontologue utilise, à bien des égards, des méthodes conjecturales pour reconstruire les êtres éteints, l’histoire de la vie et de l’Homme, à partir de fragments dispersés. Non seulement l’observation et la rationalité, mais aussi la sagacité et l’intuition, la fiction et l’imagination, jouent un rôle nécessaire dans ces hypothèses. Si ces reconstitutions se sont transformées au cours de l’histoire, c’est qu’elles sont aussi tributaires des modes de l’imagination, des représentations philosophiques ou idéologiques, et des cadres changeants de la pensée scientifique elle-même. » (1) P 25

 

Claudine Cohen illustre ses propos d'anecdotes savoureuses.

 

En voici deux exemples frappants :

 

Le premier :

  

"Au début du Xxème siècle aux Etats-Unis, la peinture préhistorique devient un genre scientifique à part entière : Charles Knight, peintre des fresques paléontologiques et préhistoriques qui longtemps couvrirent les murs des galeries de paléontologie du Muséum d’histoire naturelle de New-York…" (1) p136.

 "… les énormes herbivores… - évoquet-elle -  au corps massif, pourvus d’un très long cou et d’une queue immense, étaient figurés comme des animaux quadrupèdes, trop lourds (on a évalué leur poids à 10 tonnes) pour se mouvoir sur la terre ferme, et passant l’essentiel de leur vie dans l’eau." (1) p 78.

 

Charles Knight - Snorkelling Brachiosaurus, 1957 Charles Knight - Snorkelling Brachiosaurus, 1957

 

Le second :

 

Anomalocaris Fossile"Le destin scientifique d’Anomalocaris, un animal des schistes du Cambrien moyen de Burgess (Colombie-Britannique) vieux de 515 millions d’années, à travers les différentes reconstitutions anatomiques qui en ont été tentées pendant près de cent ans, en est un exemple frappant.

 

 

 

Des fragments de cet animal furent d’abord interprétés séparément comme des organismes à part entière.

Une partie fut identifiée comme l’abdomen et la queue d’un crustacé pyllocaridien, une autre comme une méduse, tandis que d’autres étaient rangées parmi les concombres de mer, les vers et les éponges.

Des animaux complets, ou presque complets, étaient pourtant connus depuis le début du XXème siècle -  mais il fallut attendre une profonde révision des conceptions évolutionnistes, et une découverte particulièrement éloquente en 1985, pour que fût produite une description correcte de l’animal entier : un grand prédateur appartenant à une classe éteinte d’Arthropodes.
Selon Gould, cet exemple révèle non seulement l’imprédictibilité des formes vivantes et l’imprévisibilité de l’histoire de la vie, mais aussi l’incidence des préjugés et des cadres mentaux dans la manière de concevoir l’évolution." (1) pp 130 – 131.

 

Faune cambrienne selon Charles Knight (1940) "Faune cambrienne selon Charles Knight (1940). Stephen J. Gould a dénoncé dans La vie est belle (1989) les préjugés qui conduisirent les paléontologues du début du Xxème siècle à méconnaître la radicale étrangeté de cette faune : les organismes figurés comme une méduse, une crevette et une sorte d’éponge sont en réalité trois fragments d’un même animal." (1) p 131.


« En fin de compte, l’animal fossile inconnu ne se laisse jamais reconstruire déductivement que dans la mesure où il concorde avec des animaux connus. » ironise son contemporain Henry Ducrotay de Blainville." P 122 :

  

 

Voici le nouveau modèle d'Anomalocaris proposé...

Anomalocaris "Les préhistoriens savent qu’une grande partie de ce qui fait les comportements humains, la parole, les sentiments, les rapports entre les individus, les croyances, les rituels même, leur est inaccessible, sauf à projeter leurs propres cadres mentaux dans l'interprétation. Ils savent aussi que « la démonstration… n’existe pas » en préhistoire : les hypothèses tirées par exemple de l’expérimentation fournissent « simplement des probabilités » (3) , et démontrent, « non la réalité des faits envisagés, mais leur faisabilité » (3) ". (1) P 199.

 

"Reconstituer et faire vivre l’ensemble auquel ont appartenu ces restes disparates et muets, exige chez le chercheur perspicacité, sagacité, intuition, imagination, et requiert un sens aigu de l’analyse, une véritable stratégie du déchiffrement." (1) p 238.


« Il s’agit, selon Carlo Ginzburg, de faire usage du « paradigme indiciaire ».  « Dans ce type de connaissance [par déchiffrement d’indices] entrent en jeu […] des éléments impondérables : le flair, le coup d’œil, l’intuition. » (1) p 23. C’est-à-dire des « méthodes, qui se situent au niveau du particulier plutôt que du général, de l’individuel plutôt que de l’universel, mobilisant les sens et l’intuition plutôt que la pure rationalité, sont surtout opératoires dans les sciences humaines ; mais des savoirs tels que la médecine, l’archéologie, la paléontologie mettent en œuvre des méthodes semblables. Ces disciplines « indicielles » font appel, à côté de procédures formalisées et parfois qualifiées, à des méthodes plus qualitatives, qui visent à reconstruire une totalité à partir du déchiffrement de détails, d’indices ténus, et qui requièrent l’intuition, la sagacité, l’imagination du chercheur.
L’hypothèse de Ginzburg était celle d’un historien dont les travaux mettent en œuvre une démarche originale (la microstoria) en partie inspirée de ces réflexions. » (1) p 23 :


La méthode de Zadig - Claudine Cohen - Seuil 

" La trace, c’est le vestige fossile – mais c’est aussi l’empreinte, qui constitue un objet d’étude à part entière pour le paléontologue et le préhistorien." (1) p 24 :

 

On se construit de ses réflexions et - non moins - des interactions que l’on noue avec le monde.
Ce mode de construction de la connaissance, Edgar Morin dans son livre référence « science avec conscience » l’affirme très clairement :

 

« […] la connaissance ne se réduit pas à des informations ; la connaissance a besoin de structures pour pouvoir donner du sens aux informations […]  on se rend compte que si nous avons trop d'informations et pas assez de structures mentales, l'excès d'informations nous plonge dans un « nuage d'inconnaissance », ce qui nous arrive fréquemment quand nous écoutons la radio ou lisons nos journaux. » (2) p 92.
           Science avec conscience - Edgar Morin
L’accès à la connaissance renvoie précisément à une faculté, une disposition, un effort à comprendre un système... Et... bien sûr, comme la plupart des acquisitions motrices, cette capacité intellectuelle n’est pas donnée. Elle se construit, fait appel à la conscience. Or, la posséder suppose des contraintes (celle de persévérer dans la lecture d’un texte obscur, de se frotter à l’échec, de dépasser une difficulté passagère, ou encore de surmonter ses craintes de ne pas comprendre d’emblée...).
 

« C'est dire, du coup, que ce serait une grossière erreur
que de rêver d 'une science qui serait purgée de toute idéologie
et où ne régnerait plus qu'une seule vision du monde ou théorie « vraie ». »
Edgar Morin,
 Science avec conscience (2). p  24

 

 

Il s'agit de s'extirper du "meme".

" … La notion de « meme » formulée par le biologiste anglais Richard Dawkins a été reprise par certains anthropologues pour désigner des « unités d’information culturelle », idées, croyances ou pratiques, qui se transmettent entre les individus à l’intérieur d’une culture." (1)   P 250

 

 

Conquérir le monde, tomber, se heurter aux obstacles est un éclatant début, de quoi développer le courage de se relever, fournir les armes de son évolution future. L’enfant est saisit d’une incroyable volonté quand il compte marcher seul, veut se redresser. Rassemble tout son courage pour échapper à l’attraction du sol. Au fond, il fait preuve d’une indéniable témérité.

 

Une audace. Une effronterie. Une mise en péril, un danger qui forgent.

 

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(1) Claudine Cohen – La méthode Zadig, La trace, le fossile, la preuve – science ouverte, Seuil, Paris, 2011, isbn : 978-2-02-040298-9
(2) Édgar Morin, science avec conscience, éd du Seuil, point, 1990, ISBN : 2-02-012088-7.

(3) M. Lorblanchet, Les grottes ornées de la préhistoire. Nouveaux regards, Paris, Errance, 1995, p 223.) 

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commentaires

The speaking oak 16/06/2014 17:41

Dear microneedle roller before after,



Many thanks for your wise counsel.

microneedle roller before after 16/06/2014 14:22

It is really interesting to read about the methods used by paleontologists. I have read many books written by the historic writer Claudine Cohen. I passionately acknowledge that the important information provided is relevant to almost all people. Keep updating.

Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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