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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 05:04

Ernest-Pignon-Ernest.jpg

 

« La dernière démarche de la raison n’est-elle pas de reconnaître

qu’une infinité de choses la surpassent ? »

Pascal. 

 

 

Le citadin entre dans la torpeur du trajet à but précis, la conscience clouée au sol, la pensée semi-comateuse. 

Flâneur d’une vie sans progrès, errant entre les murs dévorés par le vent, l’homme trace sa route sur des kilomètres de bitume - gisements nécrosés n’amenant aucune subtilité, aucune question, aucune envie, aucun principe, aucune conclusion.

La Ville est un condensé de tout ce que peut produire l'apocalypse de la croissance. En périphérie, des grues rouillées s'alignent en cavalerie d’outre-tombe. Au centre, des architectes élèvent au rang de monuments des structures bétonnées où s'entassent les travailleurs précaires prêts-à-dépenser à temps plein, cubes vaniteux contre lesquels des pots d’échappements vomissent des gaz étouffants à doses régulières - certains plus rapidement que d'autres - creusant une fosse commune. 

 

Le marcheur urbain passe, l’œil flottant à la surface du bâti, dénué de volonté apparente, anesthésié, pris d'une torpeur rugueuse, le regard soudé aux murs ou en Dialogue avec ses pieds.

Puis, au détour d’une pensée négligente. Au soir d’un parcours fade. 

L’effraction heurte – jette toute la réalité du monde à la figure. 

 Ernest-pignon-Ernest---Naples.jpg

« L’art doit surgir là où on ne l’attend pas, quelque part dans quelque carrefour. » nous confie Ernest Pignon Ernest citant Jean Dubuffet.  

 

Ce n’est pas qu’une question de surprise, bien sûr. Il y a une autre dimension, n'est-ce pas ?  

Lentement, les yeux se jettent sur le cadre de papier, pénètrent dans le domaine broussailleux de la représentation. Les combinaisons du neuf et de l’ancien, du simple et du complexe, du sacré et du païen restaurent les couleurs des pensées daltoniennes. 

 

“Je fais remonter à la surface enfouie les souvenirs oubliés, je réactive leur potentiel symbolique” 1*.

 

L’image de soie fragile franchit les friches de l’oubli. Le dessin devient impression, émanation des lieux même, bruisse d’un écho particulier, comme si chaque parcelle, chaque centimètre de brique, chaque atome, avaient été instruits, habités de l’endroit. 

Le sens gît ici. 

 

« Il fallait que je saisisse les lieux. Me saisir de tout le potentiel poétique la force suggestive des lieux… ou des évènements et de l’exacerber.  Je prends les lieux […] J’essaye de comprendre l’espace. 

Je provoque des espèces d’interactions. Ma palette, c’est le souvenir du lieu – dans sa qualité plastique et son potentiel suggestif. »  

 

 La représentation réverbère le soleil en pluie d’encre brume, aérienne. L’idée coule sur le bitume en clapotis léger, foulés à l’air, fouettés au soleil. 

 

Description viscérale :

 

La façade se ravale de l’identité des autres, se fait chair, sang, eau. Le long ciment sans éclat, la tôle anodine, la poutre tordue prend des proportions inattendues. Le moindre pylône aux fils d'acier hirsutes se charge d’une présence, vrille d’un éclat imprévisible, d’une mémoire trouble. Doucement, personne ne sait exactement comment, les noirs terreux deviennent des passages profonds, impriment les humeurs de la terre… La lumière danse dans la sphère de l’homme, roses auroriens, rouges éprouvés, crie d’une existence à peine audible, bleus de l'intérieur, marécages putréfiés,  tourbillons rauques.

 PIGNON-ERNEST-SAINT-BARTHELEMY.jpg             Pignon-Ernest--Naples.jpg

 

 

« Je parle de la souffrance des hommes. »

 

Le dessin vient contrarier les perceptions. L’esprit comme foudroyé, sursaute, se lève tout de go. Argumente. Comment comprendre cette intrusion ? 

« Un entrepôt devient poétique »

 

Le passant fixe avec une insistance gênante ce qui l’affecte… La vue ripe sur l’image, en lutte contre soi-même. 

Anéantir ses propres réflexes de touriste 3*. 

Surmonter son vide. Le mural pousse de la mort des autres.

Rien n’émeut davantage l’anorexique de la pensée que l’évocation des idées. Ca raisonne étrangement. D’énormes coulures plongent vers le sol. Propositions d’encre de brume, noires, profondes, absorbantes, traversantes. L’écho d’une  invective. Ce débris fibreux, tel un soûlard pointant un autre soûlard (plus saoul encore) d’un doigt meurtrier est une matière organique vagabonde et avide, combinaison de fibre, de chair et d’acier. Nécessité brûlant d’une existence en déliquescence, disparaissant en grande hâte. 

 

« Quand je dessine – tout devient très noir. Je dessine la lumière qui circule dans le dessin.

Je suggère un mouvement à l’intérieur du dessin » 1*

 

Chose surprenante, en dépit de vents violents en cet endroit exposé du front de mer, ces quelques crains drus, broussailles désordonnées, fragments éparpillés protégés par les riverains - car l’homme du quartier sait distinguer la réserve éperdue de sacré, sait ce qui ajoute 4* -  étaient parvenus à supplanter le vide. 

 

« Bouleverser le regard qu’on a sur les choses, c’est un peu le rôle de l’art et de la poésie. » 

 

Ainsi parla Ernest Pignon Ernest.

 

 Au rythme d’une lucidité hachant le crâne en menus intervalles de plénitude. 

 

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Bouleverser le regard... Montage du 'Chêne'.

.   .

 

      Ernest Pignon Ernest - Extases - Conférence avec Régis Debray du 29 mai 2013 

Palais des Beaux Arts de Lille

 

 

 

      --------------

 

1* Ernest Pignon Ernest.

2 * ... Régis Debray - fragments choisis :

Un franc tireur  qui fait groupe. Le tout à l’ego domine également le monde de l’Art.

Rassemblement. Pionnier du Street Art. 

Réintroduit de l’ancien dans le moderne.

Il réveille les morts – vengeur des torturés, des sans grades. 

Monté Christo des formes communes

Sacré Chœur avec les fusillés de la commune

Plasticien de la fraternité

Allégorie de la désolation

Solitude, c’est-à-dire l’inverse de la fraternité

Temps préalable au temps

Soubassements géologiques

Extase : volonté d’un corps de se désincarner

Algérie : restitution d’une mémoire perdue.

Œuvre d’effraction.

 

3* Régis Debray – Le bel âge – Café voltaire - Flammarion.

 « C’est la différence, si l’on préfère, qu’on peut trouver dans un lieu saint entre un pèlerin et un touriste. Les deux peuvent arriver et se côtoyer au même moment à Saint-Jacques-de-Compostelle. Le touriste est arrivé en car, avec son Guide bleu et des sous en poche, une providence pour les restaurateurs, et il visite ce qui, au fond, ne le visite pas lui-même et envers quoi il n’a pas de compte à rendre. Le pèlerin arrive à pied et en sueur, avec bourdon et coquille mais sans fifrelins. Le premier repartira comme il était venu. Le second en reviendra différent, avec une sensation d’accomplissement personnel couronnant un long travail de soi sur soi. Et bien sûr, nous sommes tous à la foi pèlerins à perpétuité, ce serait le cor au pied ad vitam aeternam, on rendrait vite son tablier.  

Il y a le même écart entre un voyage culturel et un pèlerinage qu’entre l’objet patrimonial et le défi excitant, le fétichisme du vestige et l’envie de revanche. Le patrimoine, c’est l’ensemble de tout ce qui reste à voir ; une histoire, l’ensemble de tout ce qui reste à faire. Et quand on ne sait plus quoi faire, on s’absorbe dans l’inventaire des bijoux de famille. » p 47.

 

 

4* les habitants des quartiers prennent soin des œuvres. 

 

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SITES 


Ernest Pignon Ernest. Site. 

 

Régis Debray. Site. 

 

Vidéo - Un film de Julie Bonan. "L'Art et la Manière".

Une image de Jean Genet.

 

l-art-et-la-maniere---film-de--JPG

 

 

Extases. Richard Michalska.

 

Naples: Classical Street Art by Ernest Pignon-Ernest

 

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Published by Le chêne parlant - dans Arts conférences
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commentaires

Review Omni Tech Support 05/06/2014 13:39

These are some wonderful portraits that keep on haunting you. Such artistic wonders are created by great artists and their contributions to the society are large. No one else can shake the world in the manner you do. Thank you.

Le chêne parlant 10/06/2013 18:41


Cher Nuage,


 


Vous savez combien Georges Mathieu m’intéresse. Ces volutes d’écriture, indéniablement. 


 


Votre père le connut et fut de ses amis – dites-m’en plus, que je puisse en faire une matière vive, la sortir de l'un de mes 80 tiroirs.  


 


Belle soirée à vous, très amicalement, Virginie.

Nuageneuf 10/06/2013 11:24


Bien chère Virginie,


 


Monsieur le marquis ayant tout dit ce que je vous répète depuis longtemps - il a même bissé - je m'abstiendrai donc de trisser (Cyrano : -Fait-il que je trisse ?).


 


Aujourd'hui, sur le Nuage, pour vous chère Virginie, on pense au grand et doux Georges Mathieu.


 


Bien amicalement,


 


Jean-Michel

Le chêne parlant 09/06/2013 20:24


Dans cette réalité virtuelle qu’est le blogue, les appréciations du lecteur – si lecteur il y a – tombent comme des gouttes de soleil dans la brume.


 


Grand merci de ces quelques mots lancés depuis vos tilleuls.


 


Sous un soleil oblique, amicales pensées, 


 


Virginie.

delorée 09/06/2013 18:14


Chère Virginie, bien que passant de façon régulière sur votre blog, je ne dis rien, car il n'y a rien à dire, jamais, mais juste du plaisir à prendre, ce que je fais en passant sur votre blog, et
cela je tenais à vous le dire: je vous assure de mon assiduité silencieuse.


Le jour où vous passerez à proximité de mes terres, suivez mes chèvres, et nous boirons ensemble un thé sous le tilleul, si cela vous sied, naturellement. Si cela vous sied naturellement.


Et maintenant je vous quitte, car il me faut mourir à nouveau.


Deloramicalement


delorée

Le chêne parlant 08/06/2013 11:58


Exaquètely, dear Alfonso.


 


On peut s'y essayer au Thot. 

Alfonso 08/06/2013 07:47



Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
  • Contact

Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

Contributions et Partenariats.

Contributions gracieuses : Magazine Slow-classes. Numéro 1 Faire Mouche en géométrie et 2. Le moulinet à vent : mettre des mathématiques dans les voiles. ....... SLOW CLASSES : Slow Classes __________________________________________ Partenariat gracieux Philosophie Magazine. Philomag ________________________________________

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