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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 05:02

      « La peinture a beaucoup de choses à nous apprendre, elle nous apprend à voir. »

Marguerite Yourcenar, à propos de ‘Les aveugles conduits par des aveugles’.

 Bosch-Jardin_des_delices-1504.jpg

 

Marguerite Yourcenar n’a jamais vraiment fréquenté l’école.

Elle prend connaissance de l’art par les livres et par de fréquentes visites au Louvre.  

 « L’art est une vision hallucinée de la réalité et la vie est là d’un coup. », dit-elle. L’écrivaine voit les peintres classiques comme des visionnaires. Elle explore ces legs du passé avec respect, avec tendresse, mieux, avec amour. « Boccace, Poussin prenaient racine en moi. » (1).

Elle savoure ce précieux héritage, ce témoignage providentiel. C’est la conserve d’une trace vive des mentalités, coutumes, croyances de l’époque. 

« Jérôme Bosch n’avait rien inventé - écrit Dino Buzzatti - il avait peint tel quel le spectacle qui s’offrait quotidiennement à ses yeux. […] C’était des hommes, des femmes, des enfants dans notre habituel et proche quotidien, mais mélangés à eux, avec la supériorité du nombre ; s’agitaient, fourmillantes, d’innombrables choses vivantes semblables à des coelentérés, à des huîtres, à des crapauds, à des poissons irascibles. […] Ils aboyaient, vomissaient, mordaient, bavaient, s’embrochaient… » (2) 

 

La romancière alimente ses écrits de recherches documentaires extrêmement poussées. Epuise toutes les œuvres picturales ou statuaires disponibles – quitte à se déplacer pour en prendre connaissance in situ, Marguerite s’attache – tout comme Flaubert** - à parcourir tout ce qui concerne son sujet, à étudier tout ce que son personnage a vu de source sûre ou aurait pu voir. Derrière son bureau, une étagère est entièrement consacrée à ses classeurs. Livres de mémoire où elle rangeait ses précieuses reproductions de tableaux de Bruegel ou de Jérôme Bosch entre autres … qu’elle considérait d’un œil expert, émerveillé.  

 Bosch détail 3

Dans ‘L’œuvre au noir’, le personnage principal « Zénon » découvre une esquisse sur sa table. En voici la vue : 

(l.4) ...un de ces jardins de délices [On y reconnaît aisément le Jardin des délices terrestres de Jérôme Bosch] ‘Une belle entrait dans une vasque pour s'y baigner, accompagnée par ses amoureux.

           bosch---jardin-des-delices-detail.jpg           Bosch-detail-2.jpg

Deux amants s'embrassaient derrière un rideau, trahis seulement par la position de leurs pieds nus. Un jeune homme écartait d'une main tendre les genoux d'un objet aimé qui lui ressemblait comme un frère. De la bouche et de l'orifice secret d'un garçon prosterné s'élevaient vers le ciel de délicates floraisons. Une moricaude promenait sur un plateau une framboise géante’ .

 

Quoi de plus questionnant, étonnant que cette peinture du ‘ jardin des délices’ ?  

Cette exubérance, ce troublant mélange de séduction et de misères repoussantes, de délires grossiers, d’explorations monstrueuses ou féeriques. C’est un « paysage monde »  où sont célébrées les préoccupations et tentations humaines. Un fatras où se débattent des créatures entre ‘misère et vanité*’, bonheur et désarroi. Un « Ensemble fourmillant, grouillant et ricanant » souffle Flaubert à propos de – La tentation de Saint Antoine (3), la chose s’ajuste merveilleusement ici. 

 

 

Le regard se perd dans ce foisonnement, cette richesse de détails. Là un oiseau dévorant un homme. Là-bas un derrière déféquant des pièces d’argent. Au centre, des naïades voluptueuses. Là, encore, une truie déguisée en nonne. 

Les corps sont nus. 

Que cache ce vertige des membres accumulés, enchevêtrés, hybrides, angéliques ou démoniaques, cette fascinante liberté de mœurs, cette somme d’actions, cette démultiplication des désirs et des phantasmes ? 

La nudité physique est une mise à nue, une fausse exhibition dans un simple appareil. Une humilité qui montre l’essentiel. C’est le point de départ d’une vaste réflexion,  un art cru, apocalyptique des représentations humaines. Un questionnement des relations. 

 

On peut voir dans ce flot, cette prodigieuse accumulation, des querelles, des alliances – la quotidienneté des envies, le commandement des possessions - le mouvement sans limite des satisfactions et mécontentements. 

Derrière la  peinture fantastique et fantasque – derrière toutes ces vues -  se cachent des représentations réelles. Des paraboles, issues de la bible, des proverbes, des expressions de l’époque. Le jardin, bien sûr… protecteur, celui de l’Eden où Eve croqua la pomme du savoir. Jardin plein de signes et de codes, de symboles et de farces. 

Une vision cosmogonique du monde ? 

Une vue d’aujourd’hui ?

Les dimensions sont paradoxales… Considérons l’œuvre avec attention. 

« plongé dans cette rêverie mêlée de veille et de sommeil qui prête aux réalités les apparences de la fantaisie et donne aux chimères le relief de l’existence » (4).

 

Le triptyque nous parle, nous répond (5). 

L’univers décrit ici n’est pas sans rappeler le nôtre. Les courses actuelles. Les actions vaines, la volonté de se dépenser en vides brassages… Les  dispersions en divertissements. Les dévorations des puissants cherchant à exploiter les faibles. 

 

Bosch.     La célébration des excréments des Hommes ?

Bosch.     Un regard complexe sur la nature Homo Sapiens ?

Bosch.     L’ inventaire de l’humaine condition ?

 

                                       Le monde des apparences cache parfois la laideur du monde. 

 

 

 

 Film de Lech Majewski pour public averti aimant le cinéma d'Art (avare en paroles) et Essai.

Le film vaut pour l'explication du tableau, ajoutons l'interprétation magistrale de Rutger Hauer.

Pour le reste, à vous de jeter votre propre regard sur l'oeuvre...

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(1) Grégory Vroman – Excellente conférence du dimanche 14 octobre à la Piscine de Roubaix.

 (2) L’opera completa di Hieronymus Bosh, Milan, Rizzoli, « Classici dell’arte », 1966

      * Montaigne.

(3) «… tout semble sur le même plan, écrit Flaubert à propos de la tentation de saint Antoine. Ensemble fourmillant, grouillant et ricanant, d’une façon grotesque et emportée, sous la bonhomie de chaque détail. Ce tableau paraît d’abord confus, puis il devient étrange pour la plupart, drôle pour quelques-uns, quelque chose de plus pour d’autres ; il a effacé pour moi toute la galerie où il est, et je ne me souviens plus du reste. » Gustave Flaubert, Voyage en Italie, 1845 in La tentation de saint Antoine, Claudine Gothot-Mersh, Folio, Gallimard, 1983, p 257.

      ** Flaubert lira 1500 ouvrages divers et variés avant d’écrire Bouvard et Pécuchet. "En août 1873 Il dira à Edma Roger des Genettes : "Savez-vous combien j'ai avalé de volumes depuis le 20 septembre dernier ? 194 !" En juin 1874, il se sent accablé par les difficultés de cette oeuvre, pour laquelle [il a] déjà lu et résumé 294 volumes !" Et, en janvier 1880, quelques mois avant sa mort, il se confie de nouveau à l'amie Edma : "Savez-vous à combien se montent les volumes qu'il m'a fallu absorber pour mes deux bonhommes ? A plus de 1500 ! Mon dossier de notes a huit pouces de hauteur." 

La première phase de documentation étant achevée, l'écrivain peut "passer aux phrases", c'est-à-dire l'écriture du roman." Flaubert, Bouvard et Pécuchet, GF Flammarion, Paris, 1999, introduction, pp 20-21.

(4) La peau de chagrin, Balzac, 1831

(5) - « A l’aube du XVIème siècle, les artistes flamands réinventent la notion de paysage en conférant à celui-ci un sens inédit. Il devient le réceptacle des idées humanistes qui se développent à cette époque. La nature se métamorphose et accueille des représentations fabuleuses, aux frontières du réel et de l’imaginaire, dont on a parfois aujourd’hui oublié le sens. Le spectateur est invité à se perdre dans un labyrinthe végétal et minéral qui lui permet d’explorer les limites du monde sensible et du monde spirituel. » Aurélie Filippetti, Fables et paysages flamands, Somogy, éditions d'art, Palais des Beaux arts de Lille.

 

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Guillaume Gallienne - Ca ne peut pas faire de mal.

Les Mémoires d'Hadrien, de Marguerite Yourcenar, à écouter en boucle. 

 

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      Pour compléter...


Le Jardin des délices de Jerôme Bosch – Jean Eustache. Les vidéos valent pour la présentation détaillée de l'oeuvre. Le commentaire compte peu.

Le Jardin des délices 2.

Le Jardin des délices 3.

Le Jardin des délices 4.      

 

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Published by Le chêne parlant - dans Arts
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commentaires

OmniTech Support scam 11/11/2014 13:02

Hats off to you Marguerite Yourcenar!! You are the best example of naturally taleneted artist. All of your works are breathtakingly beautyful and very natural. I am very happy to know about such a talented artist and his works.

The speking oak 16/11/2014 08:21

Dear OmniTech Support scam,

The memory of Hadrien is the best book of Marguerite. I’m agree with you, Marguerite Yourcenar is one of the best author of the all time

Thank of your visit.

Le chêne parlant 09/11/2012 20:23


Chère Malouinerigourd,


 


Je vous souhaite la bienvenue sur ce blogue.


Merci de votre message sympathique ; c’est toujours un plaisir de communiquer et de partager.


A bientôt…


 


Très amicalement, Virginie.

MalouineRigourd 09/11/2012 17:08


"les mémoires d'Adrien" de bons souvenirs de lecture


quant à la peinture de Bosch, merci pour la découverte des détails

Le chêne 24/10/2012 13:11


On ne saurait mieux dire… 


 


Dommage, car certains plans sont grandioses, plusieurs scènes - servies par des acteurs remarquables - époustouflantes. 


Cette critique ne s’adresse pas aux maigres paroles, sur ce point, difficile d’égaler l’excellent « Valhalla Rising ».


Ce qui est regrettable, c’est le traitement des personnages quand il est desservi par la caricature. Pour preuve, cette ménagère astiquant son parquet (à la brosse en fer) devant un parterre
d’enfants infernaux. Ou encore ces paysans sortis d’on ne sait où dansant la carmagnole au milieu des montagnes. Enfin, l’attitude outrancière et peu crédible de cette épouse de paysan martyrisé.


Dommage, dommage... pour ces beaux talents et cette idée magnifique.

Axel 24/10/2012 09:43


« BRUEGEL, LE MOULIN ET LA CROIX”

Il est vrai que ce film est esthétiquement parlant magnifique, et que les explications sur la composition du tableau de Breughel sont fort intéressantes ; de même que le contexte historique est
bien posé…
Pour le reste, il vaut mieux être en grande forme pour le regarder, sinon c’est la sieste assurée !
N’est-ce pas ?



(La bande-annonce est plutôt trompeuse. Et si j’étais méchant, je dirai que 80% des dialogues se trouvent dans cette sélection).

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  • : Le chêne parlant
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  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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