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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 08:54

« Kerouac a été dévoré par la gloire. 

Jack-kerouac.jpegElle a surgi si brutalement, il n'était pas prêt à y faire face.

 Sans compter l'alcool. 

J'ai passé une semaine avec lui vers la fin de sa vie, en 1967. 

Il a débarqué sur mon campus, à Chapel Hill,

et s'est retrouvé à dormir chez moi. 

La plupart du temps déjà, il n'avait plus sa tête,

et montrait des signes de maladie. 

Il restait bel homme, du genre star de cinéma, 

et pouvait encore se révéler très charismatique. 

Mais il sombrait de temps à autre dans des délires racistes 

et antisémites qui nous effrayaient. 

C'était pour moi un héros, 

mais un héros qui pourrissait de l'intérieur. »

 

A Jean-Pierre Dupuy,

à son « Formidable ! » 

aussi surprenant qu’intimidant -

A Frédéric Schiffter,

à leurs commentaires qui ne laissent pas de 

m’interroger et de me surprendre.

L’écrit nous hante. 

Insensé ? Pathologique ? Fuite de ce monde inhumain ? L’écriture limerait les griffes pesantes de l’existence, en adoucirait les angles et tranchants, changerait les lacérations des tripes en plaies duveteuses...

 

Ecrire, c’est quoi ?

Se retrouver face à sa liberté ? Détenir la puissance du tout possible – en instantané ?

Posséder une vérité ? Avancer dans une contrée - tête baissée - tout de suite ? 

 

On croit sentir cette légèreté de plume, cette facilité, chez Kerouac.

Jack Kerouac, c’est l’incarnation d’une absence de contraintes. De l’herbe prenant racine à la cime d'un chêne.

« Sur la route » de l’écrit, le voyageur rassemble ses souvenirs en vrac. Maintenant. L’écrivain emporte son roman en « prose spontanée », top chrono de trois semaines vagabondes, embarque vers le jour, marche, allume l’aurore des mots avec la clarté du ciel naissant – et, en un rouleau de 120 pieds de long (soit 36 mètres) ébranle les principes de composition, les modèles de travail, reprises, les lentes maturations intellectuelles – savamment creusées – incarnées par Flaubert. 

 

 

Le  «tapuscrit » semble accompli sans effort – ou presque ; à grand coup de benzédrine et autres démons substan-ciels, une performance de 6000 mots / jour, mémoire immédiate – quasi spontanée, sans relecture ni rature – incandescente et furieuse. L’inspiré danse sur les lignes - et, sans faux pas, conquiert le couchant. 

 

Est-il si aisé de créer ? 

Suffirait-il d’un zest de griffures sur bloc-notes usés – d’une aptitude - et zou… voir poindre l’œuvre ? Le grand Oeuvre.

kerouac_manuscrit_rouleau.png

                                                 Le divin atteint la postérité sur rouleau mythique. 

 

Tant de choses que l’on croit élevées sont proches du sol. 

 

Que cherchons-nous dans l’écriture ? 

Russel Banks considère ces questions littéraires avec le regard incisif de l’être déchiré, écrasé sous le poids de sa naissance ; l’œil du mec lancé – en pleine conscience – au beau milieu d’une vie déchaînée, turbulente et sans  concession. 

L’écriture m’a tenu loin des turbulences qui menaçaient ma vie, explique-t-il avec la sincérité volontaire qui le caractérise.

 

La matière est crue. L’exercice fait souffrir sans doute, sort des tripes, transfigure. 

La substance est fumée à la mesure de ses ingestions, la saveur de ses infirmités - l’éternel retour de l’impossible, structure des vagues, forces de ses imaginations écrasantes, forme d’un vécu battu aux vents… au bout du rouleau. Embruns d’expérience, d’une vie – nous…

 

Libération  ? Apaisement ?

« Il est évident que l’art m’a aidé  à organiser et à discipliner ma vie, à devenir quelqu’un de plus honnête, de plus intelligent, de plus imaginatif que je ne l’aurais été.- Confie Russel Banks - La littérature a donné un sens à mon existence, ou plus exactement, une direction vers laquelle tendre est une exigence d’ordre à respecter. C’était capital, car j’étais un jeune garçon violent, sortant d’une enfance agitée et marquée par le spectacle de l’alcoolisme, par le divorce de mes parents, par la pauvreté. J’étais le reflet d’un milieu brutal et impitoyable. Je répète souvent que si je n’avais pas découvert la littérature, je serais mort sur un parking à la sortie d’une boîte de nuit, lors d’une bagarre, à 3 heures du matin. Nulle exagération là-dedans, c’est ce qui aurait dû m’arriver. De plus, la littérature a une propriété spéciale, qui tend à vous rendre moralement meilleur.». (1). p 60.

 

Russel Banks voit la littérature comme une thérapie. Un pharmacon, un remède. Mais quelles en sont les sources ? Est-ce qu’on peut être né pour elle ? Comment possède-t-on ces qualités ? Puisqu’un «  futur peintre doit apprendre à regarder le monde, n’est-ce pas ? » (1)

 

Gilles Deleuze exalte l’idée de « Rencontre » (2). 

La rencontre accroît notre acuité, nous travaille, crée un choc. Un bouleversement. La démarche s’entend comme un cheminement au milieu du texte. L’autre, c’est sa syntaxe. Le philosophe évoque l’incomparable balade dans les jardins géniaux, dans de vastes paysages cérébraux. La lecture est l’expérience d’un autre, un saisissement – un rapport. Le stylet transperce la conscience – traverse de mille aiguillons – nous blesse et nous altère tout en aiguisant les sens. 

Gilles Deleuze se promène dans un espace coloré de spiritualité. Il le reconnaît volontiers – se plonger dans le sublime du texte lui suffit.

 

La lecture, au vrai,  nous possède – contamine – le virus affecte plus qu’il ne saisit.

 

Si Russel Banks fréquente les classiques … « Après avoir lu Don Quichotte de Cervantès, par exemple, vous n’avez plus la même manière de considérer les fous. Vous vous êtes ouvert à leur expérience du monde »,  dit-il, sa conception de l’écrit embrasse un continent plus vaste, se fonde également sur l’expérience ferme et trébuchante de l’autre. 

L’écrivain étudie le monde, le pense à partir de son bon sens et de l’intérêt qu’il porte sur le concret. Etend son esprit vers la vie solide et mouvante. Ses écrits s’originent dans son interprétation, son analyse du siècle, son  attention « au visible. ».

«  Eh bien – ajoute-t-il - un futur romancier doit de la même manière apprendre à être attentif à la vie intérieure des autres. C’est la condition sine qua non pour écrire de bonnes histoires. » 

 

Eprouver la nécessité d’écrire ne suffit pas – souvent, des interrupteurs sont nécessaires. 

Le contact des énergies dynamiques, la puissance des rencontres électriques, voilà l’enjeu.

Son interrupteur à lui c’est Algren qu’il rencontra à l’occasion d’un atelier d’écriture*… 

Algren « m’a entraîné sous un arbre [Excellent présage, non ?]. Il a feuilleté une quarantaine de pages de mon texte et m’a montré quelques lignes : « Voilà un bon paragraphe, gamin ! » Puis il a encore passé une cinquantaines de pages et m’a désigné une autre page : « Ces quelques phrases sont fantastiques, j’adore… » Il est allé jusqu’à la fin du manuscrit de cette façon. En tout, il avait trouvé six pages qui lui plaisaient. Il m’a dit alors : « Maintenant, il va falloir écrire un roman entier qui soit aussi bon que ces quelques pages. Mais ne t’inquiète pas, tu peux le faire, tu as le truc ! Si tu ne l’avais, tu n’aurais pas pu écrire ces passages-là. »  C’était comme s’il me donnait une autorisation, la chose la plus importante qu’un écrivain m’a apportée. 

[…] Ce fut le début d’une relation modèle. Il ne m’a pas montré comment écrire – ça, je devais l’apprendre par moi-même -, mais comment vivre en écrivain. » (1) P 61. 

 

L’engagement personnel, les passions, les qualités que nous développons - ou pas - ont souvent des départs inattendus.

Un mot – une phrase – un regard – un soutien – une rencontre peuvent générer des passions livresques, alimenter des appétences aux savoirs, des feux. 

 

Les cimes prennent racine partout - dans le limon, à la surface des pierres, au centre des murs au flanc d’une montagne.   

 

On est en plein dans les propriétés de la rencontre. Tout ce qui nous fait sentir le démon du présent, l’indicible apport d’une relation qui nous porte. 

Claude-Ponti-leger-1.jpgclaude-Ponti---leger-4.jpg

      Qui nous fait sentir ce dont nous sommes le mieux capable. 

              Claude-Ponti---12.jpg          claude-ponti---leger-2.jpg

Ce qui compte, c’est le mouvement de nos rencontres. 

 

 

      -------------------------------------

 

Carnet de route Busnel-Russell Banks

 

 

 

 

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(1) Russel Banks. Philosophie Magazine N° 62 – septembre 2012. 

 

« Dans un journal, je suis tombé sur une annonce pour la Bead Loaf Writers’ Conférence, un atelier d’écriture très réputé, qui se déroulait dans le Vermont et où il était difficile d’être admis. J’avais écrit un roman, j’ai donc envoyé le manuscrit aux organisateurs, qui m’ont proposé de les rejoindre pour étudier avec le groupe. J’ai pris un congé spécialement. A mon arrivée, Nelson Algren – qui jouissait alors d’une belle notoriété, ayant déjà publié L’Homme au bras d’or, adapté au cinéma par Otto Preminger, mais aussi La Rue chaude et le Désert du néon – m’a entraîné sous un arbre. Il a feuilleté une quarantaine de pages de mon texte et m’a montré quelques lignes : « Voilà un bon paragraphe, gamin ! » Puis il a encore passé une cinquantaines de pages et m’a désigné une autre page : « Ces quelques phrases sont fantastiques, j’adore… » Il est allé jusqu’à la fin du manuscrit de cette façon. En tout, il avait trouvé six pages qui lui plaisaient. Il m’a dit alors : « Maintenant, il va falloir écrire un roman entier qui soit aussi bon que ces quelques pages. Mais ne t’inquiète pas, tu peux le faire, tu as le truc ! Si tu ne l’avais, tu n’aurais pas pu écrire ces passages-là. »  C’était comme s’il me donnait une autorisation, la chose la plus importante qu’un écrivain m’a apportée. 

[…] Nous avons continué à picoler et à discuter ainsi trois jours d’affilée, si bien qu’à notre retour, les organisateurs de l’atelier étaient furieux. Ils ont licencié Algren sur-le-champ. Comme il ne savait pas où aller, je lui ai proposé de venir vivre chez moi, dans le New Hampshire. C’est ainsi que nous avons habité ensemble quelques temps. Le jour, je travaillais comme plombier. La nuit, j’écoutais les histoires d’Algren avec avidité. Ce fut le début d’une relation modèle. Il ne m’a pas montré comment écrire – ça, je devais l’apprendre par moi-même -, mais comment vivre en écrivain. » P 61. 

 

« L’intérêt d’Algren pour le monde, sa compassion pour les marginaux, les invisibles, pas seulement les opprimés, mais tous ceux que l’on ignore, que l’on ne regarde même plus, a été une source d’inspiration. L’attention aux autres, centrale dans sa conception du rôle d’un écrivain responsable, se manifestait non seulement dans son travail littéraire mais aussi dans sa personnalité. » Russel Banks – Philosophie magazine-  p 61  

 

« le « noochoc » est l’occasion d’apparition d’un élément différentiel qui crée un décalage, une vibration et permet à la pensée d’émerger à travers les fissures de la rencontre ». (2) p 49 :…

 

(2) « Pendant toute une vie, la rencontre a donc une double fonction : elle est ce qui garantit le déséquilibre permanent de la pensée grâce aux difficultés nouvelles qu’elle suscite – l’équilibre est à chercher ; elle est ce qui défait les certitudes en nivelant l’implication affective de chaque rencontre. » P 50 

Deleuze pédagogue – Sébastien Charbonnier – La fonction transcendantale de l’apprentissage et du problème – L’Harmattan. 2009 - Paris

ISBN : 978-2-296-10610-9

 

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Published by Le chêne parlant - dans Littérature
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commentaires

microsoft internet explorer 13/06/2014 09:03

That poem sounds like a mysterious riddle. It feels as if he was trying to hide something behind the words. I am not capable enough to interpret this poem, revealing the right message Russel has tried to convey. Thanks for sharing.

The speking oak 13/06/2014 19:26

Tenderness in the world ... No remedy.

I'm afraid.

Many thanks.

Cédric 27/09/2012 10:47


Bonjour Virginie,


 


A votre "vous savez...", il me faut répondre : non, je ne sais pas. N'ayant pas vécu ce que vous avez vécu.


 


On ne peut se baser que sur sa propre expérience. Et mon expérience me fait dire :  Le maximum de beauté, le maximum d'amour, n'est-il pas le minimum vital pour un être humain ?


 


Le maximum est le minimum. Le plus beau et le plus grand déploiement de ce qu'on est en tant qu'être humain me semble être le minimum pour qu'on vive. Celui qui n'autorise pas la plus belle
expérience de lui-même à se déployer se meurt. Et ça je l'ai vécu.


 


Le plus d'amour possible. Le plus beau possible. Ca n'est pas une direction choisie, c'est un état.


 


Belle journée à vous. Soyons le plus beau qu'on puisse être.

Le chêne. 26/09/2012 22:03


 « Aussi fugace soit-elle, la rencontre avec la beauté est une
expérience bouleversante. »  pour reprendre la deuxième de couverture du livre de Frédéric.


Je parle bien sûr  ici de l’expérience esthétique du beau qu’elle soit artistique, stylistique ou même issue de la pensée.


 


Bonsoir Cédric,


 


Vous savez, lorsque vous avez vu votre mère atteinte d’une cirrhose se transformer en cendres sous vos yeux, que vous n’avez pu embrasser votre père défunt - le visage dévoré par ses propres
chiens – offrir – lui offrir à elle, comme aux autres, mais aussi à elle - le maximum de beauté est le minimum humain vital.


 


C’est juste ça, une question de minimum humain vitalisant. 


 


Bonne soirée à vous et merci de votre message.

Le chêne. 26/09/2012 21:56


Cher Nuage,


 


C’est bien trop d’éloges mais j’avoue, votre message est un encouragement à poursuive. 


 


Très bonne soirée à vous.


 

Nuageneuf 26/09/2012 16:54


Bonjour Virginie,


 


Un nouvel article tout aussi brillant. Merci ! Jusque où irez-vous dans notre apprentissage, nous, vos élèves fidèles ?...


 


ps : le Peuple du Livre doit se réjouir de cet article, en ce jour de Kippour !...  

Cédric 26/09/2012 14:09


Rencontrer l'écriture.


Rencontrer la vie.


 


Un nouveau merci.

Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
  • Contact

Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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