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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 17:15

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 2666 douleurs muettes.

Parfois, quand des commentateurs manquent de lucidité (englués sans doute dans leurs obsessions) – ce qui fut le cas d’un texte rédigé à propos du maître livre de Roberto Bolaño, 2666  – il faut savoir planter de la plume sur la table. Question de droiture intellectuelle.

 

Quel est l’intérêt d’une critique si ce n’est de toucher l’essentiel, de restituer la saveur d’un texte tout en le revisitant. Ca consiste à le servir sans concession, saisir sans répéter, décrire sans singer. Bref… proposer un point de vue, introduire un regard, un parti pris incisif ; c’est une forme qui agite sans disqualifier, déménage sans briser, ajoute – par les liens historiques, culturels, qu’elle ne manque pas d’établir - sans déshonorer l’esprit de l’auteur. 

 

En gros, une critique réussie embrasse sans s’amouracher, chérit sans aduler, est l’ennemie du mime, du fade et du plat, ne saurait tomber dans la facilité mais surtout, elle ne distord pas l'oeuvre.

 

Que nous dit Bolaño dans 2666 ? 

 

Sous le gravier de son écriture sont enterrées des femmes, de très jeunes femmes, des filles de rien, des ouvrières des maquiladoras, des écolières, des étudiantes. 

 Quelques petites piqûres -Frida Kahlo - 1935

Leurs meurtres coulent comme un fleuve, sans murmure, c’est le flux des oubliées, sans traces,pleines d’entailles, le courant ordinaire des dépouillées de tout jusqu’à leur existence, assassinées par des individus cachés derrière les vitres fumées de leurs 4 X 4 ou de leurs berlines noires ; une machine infernale, bien huilée et organisée -  trop humaine.  

 

Ces âmes broyées, sans nombre, ‘sans nom’ martyrisés sont la matière même du roman. Leurs ombres s’ajoutent les unes aux autres sans qu’aucune ne prenne forme. Privées de toute substance, elles sont néant. Rien de plus facile – dés lors - que de s’en débarrasser, tuer ce qui n’est pas saisissable, nier ce qui n’existe pas. Tout est permis quand la mort est un amas putride, une décomposition, un gaz volatile.   

 

Roberto Bolaño qui a (ce fait est essentiel) beaucoup enquêté sur le nazisme et la seconde guerre mondiale – oriente notre regard vers ces lucioles, expose leur chimie organique à notre flamme.

Un meurtre après l’autre, par touches, par succession de crimes ajoutés – une chaussure précédant une jupe retroussée, une tête décapitée suivant un sein arraché - 2666 dépeint la réalité sadique. La banalité du mâle. 

L’un des héros de cette fresque est un écrivain allemand dénommé Hans Reiter ou plutôt… Benno von Archimboldi. 

Et comment ne pas penser que ces corps amoncelés forment une figure, à la manière de celles crées par le peintre maniériste du XVIème siècle Guisepe Arcimboldo ?

Miroir dérangeant !

Car on éprouve un sourd malaise à contempler le profil de ce "Juriste".  On le pressent  plus qu’on ne le distingue – sous l’esquisse de peau, se devine la  purulence, ce grain indistinct, taché d’ombres, grouillant de vers. 

 arcimboldo-eve-h-copie-1

Le Juriste - 

 

 

Sont-ce des êtres humains ?

 

Dans le roman de Roberto Bolaño ces personnages ont le faciès de ceux qui se conduisent en seigneurs. Le cynisme de ceux qui se sentent au delà de la loi commune. L’Histoire se répète. Bégaye.

Des assassins rompus à l'art de transformer la victime en coupable "Elle l'a bien cherchée, la salope !" d’échapper à la justice – et – ultime obscénité de considérer la vie de ces filles, des plantes à piétiner, puis à arracher.

Dans cette histoire racontée sous forme d’enquête, sans dolorisme, où le lecteur se transforme en enquêteur, l’écrivain philosophe dépasse l’aspect fugitif de la malchance, décrit en nuance l’exercice d’anéantissement, le nauséabond, la jouissance, nous ouvre au monde des tortures ordinaires – mais également à ceux de la peinture, des lettres et de l’écriture – tout en subtilité, exhibe les viscères de l’âme humaine..

 

 

L’horreur avancée. 

                           … comme un Holocauste terrifiant.

 

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Bouju17Vanessa200.jpg  SITE D' ENRIQUE VILA-MATAS


 Excellente Critique d' EMMANUEL BOUJU

 

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« l’impératif catégorique  des camps  n’est  pas simplement  de  réduire des  humains  à l’état d’animaux,  mais  de  les  ramener à  l’état  les  plus  inférieurs de  l’animalité, au  grouillement anonyme de la vermine, dans l’indistinction des individus ; ou à l’état le plus délabré de l’animalité, « des bêtes malades et dolentes ou encore à une nourriture pour la vermine, des nids à poux » Antelme, 1957, p 288. 

Bolaño, transforme un fait divers en  « symptôme » et « avertissement politique » nous dit Alberto  Bejarano, Doctorant en philosophie à l’Université Paris 8 Vincennes – Saint – Denis. 

Or, ajoute-t-il, l’écrivain chilien  Roberto  Bolaño  (1953-2003)  n’a  pas  fait une  simple  « transposition »  d’un fait divers.  Bolaño  construit  dans  son  roman  2666 (2004)  un  récit  apocalyptique  sur  la violence « totalitaire » et la violence « suicidaire* ».

*Le terme violence « suicidaire » est-il pertinent ? 

Le suicide du latin sui, « soi » et cidium, « acte de tuer », c’est l’acte de celui qui se défait comme dit Montaigne

C'est un acte volontaire puissant ou désespéré, on peut y voir une faiblesse, comme Chateaubriand « Les suicides, qui ont dédaigné la noble nature de l'homme, ont rétrogradé vers la plante, ils sont transformés [dans l'Enfer de Dante] en arbres rachitiques qui croissent dans un sable brûlant." [ Le génie du christianisme, ou Les beautés de la religion chrétienne]

ou l'action ultime d'un exercice, celui de sa liberté - lequel ne saurait être dénué de noblesse. L'excellent article de Jérôme Leroy à propos du suicide d'Henry de Montherlant, parle d' "un suicide de Romain, un suicide d’affirmation de soi, c’est le même à vingt siècles d’écart, que celui de Caton d’Utique ne voulant pas survivre à la victoire de César et se tuant avec sa propre épée. Montherlant écrit d’ailleurs : « Lucrèce apporte une conception métaphysique nouvelle dans le monde romain, et la seule qui convienne à un homme de raison. Sénèque, un art de vivre par la sagesse, qui est nouveau également pour les Romains. Pétrone, un art de vivre par le libertinage gracieux, dont la littérature latine n’a pas d’équivalent. Tous trois se suicident. » 

 

Paul Lafargue s'étant suicidé avec sa femme à l'âge de 70 ans a fait l'objet de ces ambivalences critiques envers son geste auguste. 

 

Les brutes épaisses du livre, quant à elles, n’ont rien du  désespéré ni du type éclairé par l'orage. Au contraire, ce sont des hommes aisés financièrement, policiers véreux, narcotrafiquants, fils de notables ou lettrés, des hommes vigoureux et convaincus de leur bonne fortune - défaisant la vie des autres pour mieux jouir de la leur. Ces intelligences rustres sont dénuées de liberté, embourbées dans leur bestialité.

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Published by Le chêne parlant - dans Littérature
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commentaires

canadian seo 16/02/2015 07:19

Ca consiste à le servir sans concession, saisir sans répéter, décrire sans singer. Bref… proposer un point de vue, introduire un regard, un parti pris incisif ; c’est une forme qui agite sans disqualifier, déménage sans briser, ajoute – par les liens historiques, culturels, qu’elle ne manque pas d’établir - sans déshonorer l’esprit de l’auteur.

Le chêne et son ombre 16/02/2015 18:31

Etre pluriel dans son singulier, non ?

argan oil on amazon.com 21/10/2014 08:25

aux autres sans qu’aucune ne prenne forme. Privées de toute substance, elles sont néant. Rien de plus facile – dés lors - que de s’en débarrasser, tuer ce qui n’est pas saisissable, nier ce qui n’existe pas. Tout est permis quand la mort est un amas putride, une décomposition, un gaz volatile.

Entre nuage et soleil 21/10/2014 11:34

Donner de la densité à la matière biologique suppose l’apport d’un terreau nourricier.

S’opposer aux pluies acides.

boise personal injury attorneys 08/10/2014 10:02

‘sans nom’ martyrisés sont la matière même du roman. Leurs ombres s’ajoutent les unes aux autres sans qu’aucune ne prenne forme. Privées de toute substance, elles sont néant. Rien de plus facile – dés lors - que de s’en débarrasser, tuer ce qui n’est pas saisissable, nier ce qui n’existe pas. Tout est permis quand la mort est un amas putride, une décomposition, un gaz volatile.

la fibre et la plume 08/10/2014 15:59

Rendons alors aux à l'insaisissable la valeur d'un non.

The speaking oak 10/12/2013 07:48

Dear "snore stop"

Many thanks for your comment and for visiting this blog.
It is always interesting to have some feedback.

All the best.

snore stop 09/12/2013 12:06

I am lucky to be here on your blog and read about the powerful discussion and sharing about the crime and discrimination in the society against the weaker sections of the society and gender. This is a lesson for all to learn and rise over prejudice.

Le chêne voisin 21/10/2012 16:29


Chère Françoise,


 


Je vous souhaite la bienvenue sur ce blogue tout en vous remerciant de votre touchant message.


Sachez, Frankie, que je vous suis depuis notre Marquis de l’Orée. J’apprécie votre spontanéité et vos envolées rafraîchissantes.


 


Excellent week-end à vous. Une voisine qui se réjouit de votre visite. 

françoise pain 21/10/2012 13:43


bravo blog très riche et dense , merci de votre générosité

Virginie. 07/10/2012 20:18


Cher Nuage,


 


Je sais. Je sais les torrents et les averses… Et les ouragans aussi.


 


Je vous suis infiniment reconnaissante de vos commentaires. 


 


Très amicalement, Virginie.

Virginie. 07/10/2012 20:15


Cher Frédéric, 


 


Merci de votre commentaire élogieux. Comme tous les grands romans, 2666 est la pierre d’un édifice universel.


 


On trouve disséminé dans ses pages une pensée complexe, une philosophie, une matière à penser. Le livre est loin de se résumer à une collection de crimes – c’est ce qui le rend si déroutant et
fait aussi tout son intérêt. 


Pour le plaisir, voici un passage savoureux (du moins l’est-il à mes yeux). 


 


« Le lendemain, tandis que ses élèves écrivaient, ou tandis que lui-même parlait, Amalfitano commença à dessiner des figures géométriques très simples, un triangle, un rectangle, et à chaque
sommet il écrivit le nom, disons, dicté par le hasard ou la lassitude ou l’ennui immense que ses élèves et les cours et la chaleur qui régnait ces jours-là dans la ville produisaient sur lui.
Comme ceci :





 


Lorsqu’il revint chez lui, il découvrit la feuille et avant de la jeter à la poubelle il l’examina pendant quelques minutes. Le dessin 1 n’avait pas d’autre explication que son ennui. Le
dessin 2 semblait une suite du dessin 1 mais les noms ajoutés lui semblèrent démentiels. Xénocrate pouvait être là, cela ne manquait pas d’une certaine logique étrange, Protagoras aussi, mais que
faisaient là Thomas More et Saint-Simon ? Que faisaient là, comment s’y trouvaient Diderot, et Dieu du ciel, le jésuite portugais Pedro da Fonseca, qui fut un commentateur de plus parmi les
milliers qu'eut Aristote, mais qui même avec la plus grande des bienveillances ne pouvait être autre chose qu'un penseur très mineur ? Le dessin 3, au contraire, avait une certaine logique, une
logique d’adolescent taré, d’adolescent vagabond dans le désert, avec des vêtements en lambeaux, mais des vêtements. Tous les noms, on pourrait l’avancer, étaient ceux de philosophes préoccupés
par l’argument ontologique. Le B qui apparaissait au sommet supérieur du triangle incrusté dans le rectangle pouvait être Dieu ou l’existence de Dieu qui surgit de son essence. Alors seulement
Amalfitano remarqua que le dessin 2 comportait aussi un A et un B et il n’eut plus aucun doute que la chaleur, dont il avait perdu l’habitude, le faisait délirer pendant qu’il faisait ses
cours. » pp 225 – 227.


 


Un caillou lancé à  pleine vitesse sur les vendeurs de cacahuètes.


Rien de plus facile – en effet - que de créer des concepts – de les lier ensemble pour en faire un système. Je devais en faire un billet, mais ce dernier tardant à venir… 


Sinon, je n’ai jamais lu Truman Capote, ce livre que vous évoquez est-il à lire de sang froid, ou non ? 


Fort bonne soirée dilettante, un Chêne parlant qui s’en revient de la double exposition « Fables du paysage flamand et Babel. »

Nuageneuf 07/10/2012 11:36


Bonjour Virginie,


 


Toutes mes félicitations pour votre étude où la sensibilité se distille par petites touches. Il est stupéfiant de lire comment vous décrivez certaines choses. Vous comprendrez que je ne puisse, -
ne souhaite - pas commenter plus avant. Trop aigu.


Merci encore.


 


 



Frédéric Schiffter 07/10/2012 11:10


Chère Virginie,


Je m'étais dit que je lirais ce livre de Bolaño, mais comme je venais de terminer De sang froid de Truman Capote, j'avais mon comptant de récit sanguinaire. Bien sûr, le massacre
des filles dont parle Bolaño est plus terrifiant que le "fait divers" dont parle Capote. Mais ce qui est intéressant, c'est la généaologie sociologique des crimes. D'un côté des nantis qui tuent
pour le plaisir, de l'autre des mal lotis qui tuent par "nécessité". Le meurtre doit donner ou augmenter un sentiment de puissance ou de jouissance. Tout cela, effectivement, comme vous le
signalez, est à rapprocher des considérations d'Hannah Arendt sur la banalité du mal.


Merci pour cette page. Plaisante petite gifle sur le front bas de l'ignorance satisfaite d'elle-même et peu avare, hélas, en commentaires. 

Signe des temps. 07/10/2012 06:32


Diable !

Cédric 06/10/2012 22:23


 


Les hasards sont amusants à constater, même s'ils ne sont que des hasards : je viens d'écrire le 2666.

Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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