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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 14:18

"C'est par la boulimie de la matière que Rubens échappe

3graces_rubens.jpg à la rhétorique creuse des peintres de cour. 

Tout se passe comme si les empâtements 

et les giclées de la couleur

 avaient peu à peu entraîné le virtuose, 

loin des pompes mytologoco-chrétiennes de son siècle, 

dans un monde où ne compte plus que la substance pure... 

Les fesses des Trois Grâces sont des sphères."

 (Marguerite Yourcenar, 

les Archives du Nord, Gallimard, 

Paris 1977, p 83).

 

      R.C. Vaudey

à son bel hommage

à Rubens.

 

Au sortir du lit, la jeune épouse de Rubens se drape négligemment et, ‘dans la légère fourrure qui  l’  habille, étale l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde.’ *

 

 

 

pieter-paul-rubens-the-fur-cloak-helene-fourment-.jpg

 

Peter Paul Rubens – Hélène Fourment Vienne Kunsthistorisches Muséum.

 

A regarder cette peinture droit dans les yeux, on y trouve un je-ne-sais-quoi de particulier… Une singularité... 

 

La trajectoire de l’œil suit le visage d’Hélène Fourment, fixe un instant ses yeux d’ange… longe ses formes voluptueuses. La composition contient des détails stupéfiants. Ca n’est ni la langueur démesurée du bras, ni cette peau d’ours enveloppante, pas plus que la familiarité du modèle avec le peintre. Alors quoi ?  Les détails du grain, la blancheur de la peau, sa lueur, le caractère organique de la chair ?  

 

On se sent attiré par d’infimes détails. Ces largesses montrées, déposées sur la toile. Quelles sont-elles ?

Ces matières accumulées traits après traits, ces épaisseurs habituellement moquées, gommées, cachées,  expressément effacées, Rubens leur accorde un espace – visible - choisit de les laisser  fleurir. 

 Sandrine-Vezilier-Marguerite-Yourcenar.jpg

De fait, souligne La Directrice du Musée Départemental de Flandre, il n’existe aucune forme de séduction ici, aucun désir de plaire. 

Sandrine Vézilier expose les principes de la peinture de Rubens : les corps sont saisis comme ils sont. Le nu pour le nu. La matière est rendue telle quelle, révélée. Il n’y a pas d’idéalisation. Ici, tout est représenté, même le déplaisant, même les chairs adipeuses. 

 

Marguerite Yourcenar, dans l’éclat du texte lu par Sandrine Vézilier … 

 

 

 

Rubens , c’est le mouvement saisissant de la peau contre la pause.

 

C’est l’inclination du sentiment qui s’oppose aux convenances, aux critères esthétiquement lisses, au dogme des conventions. Le détail contrarie le tout. De la répulsion première on passe à l’interrogation, de la réserve à la surprise, du déplaisant à l’étonnement.

 

Cette peinture d’une précision insensée agit non comme un miroir mais comme une photographie. Nous ne pouvons nous réjouir de cette contemplation, impossible de nous identifier à ce modèle - là.

 

L’extrême précision de Rubens est donc un témoignage fugace - le moment irréversible où l’intime prend place, où les chairs encore gorgées de vie sont en place, où la mort rode, où la matière du discours dévoile l’espace intime, le fil d’une histoire. 

 

La fibre s’oppose au côté figé, impersonnel de la pose. Le réel s’infiltre.

Peu à peu, les formes se révèlent – s’incarnent, se marquent, s’inscrivent dans le temps d’une vitalité, d’une tonalité, d’un caractère. Les muscles lâches d’Hélène Fourment, abandonnés, sont autant de formes en délicatesse, en mouvement, tout en mollesse. La chair adipeuse soigneusement reproduite est une présentation ambivalente à la fois érotique, à la fois terriblement proche du réel épais. Rouge. Pétillant. Chaud.  

Le tissu de l’épiderme prend chair – chaque repère infime, le moindre accident, sont autant de signes, de curiosités, d’indices, d’émanations sensibles, lesquels participent à la charpente d’une personnalité, à la lumière d’une humanité, composent une signature…  non pas celle de la texture humaine mais d’un modèle encore plus beau – parfait - de ses imperfections..

Cette femme là, aux accents disgracieux, est reconnaissable entre toutes, unique. La dysharmonie sert la création de sa singularité, fait son unicité, la tire de la foule, des anonymes, exprime son identité - marque son authenticité.

Hélène Fourment n’a pas d’égale - identique à elle-même -, la jeune femme est faite de ces petits renflements, de ces plis fâcheux, obstinément disgracieux. Sa distinction nous frappe. Son existence devient palpable. On entrevoit si nettement sa réalité qu’on ne peut en douter. On accède… à l’harmonie de sa vie… aux atomes singuliers, pleins et emprunts de sa  noblesse 2), celle que Rubens aimât 3).

 

La vérité de sa chair enveloppée, charnelle, décomplexée, offerte est cruellement chatoyante.

 

                   …  Présence magnifique d’une figure inesthétique qui chante.

 

 les-3-graces-Rubens-1636-1638.jpg   les-3-graces-rubens---detail---leger.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1) « Marguerite Yourcenar avait besoin d’avoir une érudition presque complète sur un sujet avant de le traiter. » Explique Sandrine Vézilier. « Elle a besoin de ces visuels. Absorbe, s’approprie puis, par émiettement, s’engage dans un processus de création. » La commissaire d’exposition ajoute : Si ce n’est Rubens qui - comme l’avance Marguerite Yourcenar – sera le premier à mettre en scène des féminités charnelles, décomplexées mais Van Hecke, au moins Rubens aura-t-il été un précurseur au sens d’une représentation nue, simple, sans appel au thème mythologique récurrent chez ses prédécesseurs. 

Marguerite Yourcenar - hélène Fourment -1Marguerite-Yourcenar---Helene-Fourment---2.jpg Marguerite-Yourcenar---Helene-Fourment---3.jpg

 

 

 

 

 

 

 

2) Le noble, c’est le « connu », rappelle Ortega y Gasset dans La révolte des masses, celui qui se distingue, sort de la foule.

3) «  J’essaierai de vous faire voir que l’expression est aussi une partie qui marque les mouvements le l’âme, ce qui rend visible les effets de la passion. » Le Brun p 83

 

  *« Le visage mouillé de sueur, mais le corps frais dans la légère toile qui nous habille, nous étalons tous l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde. » Noce Albert Camus.

 

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SITES 

rubens-interactif.jpg

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Published by Le chêne parlant - dans Arts conférences
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commentaires

omnitech support reviews 11/11/2014 11:37

wow... the wall painting resembles Da Vinci for the fact that he was simply skilled and expert in painting real life creatures. Besides, you could see and witness the similarity of things in both of their paintings. Good work though ?

The speking oak 16/11/2014 08:03

I actually appreciate the work of Leonardo da Vincy. He liked to cultivate secret.

Thank you for your visit.

solar panels for home 29/09/2014 08:18

En plus de diriger un grand studio à Anvers qui a produit des peintures populaires avec noblesse et collectionneurs d'art dans toute l'Europe, Rubens était un savant humaniste classique instruits et diplomate qui a été anobli à la fois par Philippe IV, roi d'Espagne, et Charles Ier, roi d'Angleterre.

sadsds 29/09/2014 07:09

sadsd

sadsds 29/09/2014 07:09

sdsds

Axel 10/12/2012 08:00


A propos de Lucrèce :
Il y a ce beau tableau anonyme du XVIe siècle au Pba de Lille : Tarquin et Lucrèce


 



Le roseau pensant 09/12/2012 20:53


Ca alors, cher Frédéric,


 


… ça alors… Pas plus tard qu’hier, la même idée à propos de Lucian Freud me traversa l’esprit. Je le dis à Axel qui trouva l’analogie intéressante. 


 


Lors de l’édification de cet article, je tombai presque par hasard sur cette excellente série d’émissions réalisée par le Musée du Luxembourg  et consacrée à l’œuvre de Cranach.


A y penser plus précisément, ceci a dû très certainement influencer ma réflexion : Beauté ‘archétypale’ versus beauté ‘incarnée’.


Soit : 


1) La beauté ‘archétypale’, esthétique, cela peut être n’importe qui  ; on peut s’y identifier. « Je m’y reconnais, elle m’inspire. » 


2) La beauté ‘incarnée’ à la Rubens est une personne ;  c’est à dire une personnalité clairement identifiée.





Lucas Cranach – Les trois grâces.


 


Chez Cranach, La figure de Lucrèce est
particulièrement intéressante. De quoi faire un article…  


 





Lucas Cranach – Lucrèce 


 


Les trois
grâces au Louvre.


 


Belle soirée à vous,


Virginie.

Frédéric Schiffter 09/12/2012 18:36


Chère Virginie,


 


Je ne suis pas très calé pour parler de peinture, cependant je dirai que la chair chez Rubens vient venger le rachitisme ou le lisse des sujets féminins tels qu'ils étaient représentés sur les
vitraux des cathédrales au moyen âge et, plus tard, chez les primitifs — du moins certains. De plus, baroque, Rubens n'hésite pas à verser dans l'hybris par manière de provocation,
ou, tout simplement, par goût pour la vie. Il me semble que Lucian Freud fait écho à son art mais version post-moderne, c'est-à-dire en peignant des corps dont la chair est désenchantée, vidée de
toute illusion sensuelle et hédoniste après les délires des sixtiz et des séventiz, années de la contestation libertaire jouissive et consumériste. Chez Rubens la chair n'est pas triste, chez
Freud elle prend la coloration de corps exposés dans des chambres froides. 


Mais bon, peut-être que ce rapprochement ou cette comparaison Rubens/Freud est saugrenue et qu'elle sort d'une cervelle en semi-hibernation.


 


À vous,


 


Frédéric


 

Virginie - le chêne d'automne 09/12/2012 15:30


Cher Mervyn,


 


Rimbaud semble mieux avisé en matière d’ivresse et de voyages que de
femmes. 


 


Laissons à Baudelaire ce goût des femmes damnées…


 


De ses yeux amortis les paresseuses larmes, 


L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, 


Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes, 


Tout servait, tout parait sa fragile beauté.


 


Bonne semaine au vent à vous, amicalement, Virginie.

Mervyn 09/12/2012 12:53


A regarder cette peinture droit dans les yeux, on y trouve un je-ne-sais-quoi de particulier… Une
singularité...


Vénus anadyomène


Comme d'un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu'il faut voir à la loupe...

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
- Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.

   Arthur Rimbaud - Cahiers de Douai - 1870



Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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