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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 17:14

Jean-Despujols---la-pensee---avant-1929.jpgLire, oui mais comment - en syllabique, en globale, de manière syllabique durant l'enfance, de manière globale une fois adulte ?  Stanislas Dehaene débroussaille les idées reçues et apporte des réponses sans équivoque. 

 

Lisez ceci  :

A BIRD IN THE

THE HAND IS WORTH

TWO IN THE BUSH.

 

Ce type de test montre combien il est difficile de voir la redondance du « the » pour le lecteur « expert ».

 

C'est que notre système de décodage adulte est ultra performant. 

Pour preuve, un bon lecteur – non pas un très bon lecteur, non, juste un  lecteur ordinaire - peut lire en moyenne 400 à 500 mots par minute.(1) 

 

Contrairement aux idées reçues – et dieu sait si Stanislas Dehaene en balaye bon nombre - ça n’est pas la « forme » du mot – autrement dit l’ « aspect global » - qui joue. Pour preuve, vous lisez aussi bien que vite  :  trois - TROIS ou TrOiS ,

 « c’est – explicite le chercheur - que notre système visuel ne prête aucune attention au contour du mot ni aux lettres montantes ou descendantes : il ne s’intéresse qu’à la reconnaissance invariante de la suite des lettres (2). »

 P-44-fig-1.2--Les-neurones-de-la-lecture-JPG

 

Ceci est de première importance.

Mot---Sihouette.JPGD’abord parce que cela invalide nombre d’exercices dits de « discrimination visuelle » largement sur-utilisés dans les fichiers.

 

Mais il y a pire.

Explications : 

 

Suivant les expérimentations de Jonathan Grainger et Carol Whitney, deux chercheurs en psychologie, il semblerait  que les mots soient codés par bigrammes. 

Stanislas Dehaene commente  : « Il s’agit d’expériences d’amorçage, dans lesquelles on examine si la présentation d’une première chaîne de caractères facilite la lecture d’une seconde… On sait par exemple, que la présentation d’une amorce partielle telle que « jrdn », facilite tout autant la lecture du mot « jardin » - alors qu’une amorce aux lettres mélangées telles que « jtrdvn », « jdrn » ou « dnjr », n’a aucun effet. Cela signifie que les chaînes « jrdn » et « jardin », à une certaine étape du traitement visuel, partagent le même code. » Pages 209 – 210.

 

Chez les élèves de CLIS, ce type d'écrit dénué de voyelles se rencontre régulièrement à un certain stade de la lecture. L'élève écrit : « La vtre rle s la rte » et lit : « La voiture roule sur la route. » 

Naturellement une semaine après, ils se montrent souvent incapables de se relire.

(Les syllabes semi-complexes (oi et ou) sont évidemment plus difficiles à acquérir.)    

 

Néanmoins, poursuit le chercheur, cette lecture par bigramme est si puissante « que l’on puet mmêe lrie des parhess etnèiers dans lsequllees les ltteers de cahucn des mtos ont été mlénaéegs de pocrhe en prchoe, suaf le pmerèrie et la drneèire. » (1) p 210. Cet effet, je l’ai explicité dans l’un de mes articles (syllabique versus globale).

 

Quel code résisterait à une telle salade de lettres ? » Interroge-t-il avant que de poursuivre : « C’est en réfléchissant à cette question que Jonathan Gainger et Carol Whitney en sont venus à proposer que les système visuel des lecteurs code la position relative des lettres, et qu’il le fait en repérant les bigrammes.

 

 « Comment lit-on ? » 

 

Stanislas Dehaene répond à cette question sans détour : lors de la lecture, notre reconnaissance des mots n’est pas « globale ». 

representation-schematique-du-modele-de-McClelland-et-Ru.jpgNotre cerveau analyse les « myriades de petits fragments » qui composent l’objet visuel, en l’occurrence le mot. Puis, trait par trait, notre cerveau va recomposer des lettres, les associer, repérer des combinaisons qui vont le conduire à discriminer le mot « exact ». Ce processus – résultat d’années d’apprentissages - est si rapide qu’il peut laisser accroire à une lecture immédiate et globale (3).

 lecture-codage-lettres.gif

Que nous apprennent ces recherches ?

 

1er enseignement  :   L’apprentissage de la lecture fonctionne du simple au complexe. 

 

Nous en avions le sentiment de ce B. A. ba (4), Stanislas Dehaene confirme cette intuition de manière ferme et définitive :

« Au sein de la voie graphème phonème, les premières connexions à se mettre en place concernent les lettres isolées dont la prononciation est régulière. Progressivement, l’enfant apprend à prononcer les graphèmes plus rares et plus complexes. Il  repère les groupes de consonnes et apprend comment les combiner pour former une chaîne comme « bl » ou « str ». Il mémorise, enfin, des terminaisons ou des morphèmes particuliers dont la prononciation fait exception : la conjugaison « -ent » qui termine les verbes et ne doit doit pas se prononcer an, la terminaison « tion » qui se lit « sion », les mots irréguliers comme « femme » ou « oignon »… Le lecteur expert est avant tout, un fin lettré qui connaît quantité de préfixes, de racines ou de suffixes et les associe sans effort à leur prononciation et à leur sens. » p 271.

 lecture-en-parallelegif.jpg

Alors, où est le piège dans lequel il s’agissait de ne pas tomber ? 

 

Il s'agissait simplement de ne pas confondre la lecture experte de l’adulte et celle de l'enfant. 

Or les scientifiques, les experts de la lecture sont adultes par définition. Leur erreur a consisté au décalque de leur compétence de lecture experte sur les procédures de l'enfant. Stanislas Dehaene résume les résultats de ses nombreuses recherches et expériences.

 

Ce qui est trompeur, c’est que chez l’adulte, la longueur des mots n’influe en rien sur la rapidité de lecture. 

Ceci est un fait. 

Mais à partir de ce fait, les chercheur ont établi une interprétation erronée, ils en ont déduit que le lecteur ne tenait pas compte des lettres. Cette hypothèse a été invalidée par l’IRM. 

En réalité, les lettres sont traitées en parallèle, d’une manière si rapide que ce traitement passe inaperçu.

Nous en faisons l’expérience dès lors que nous lisons des mots nouveaux, notamment dans le cas d’une langue étrangère. En ce cas, pas de mystère : nous décodons le mot syllabe après syllabe. 

 

Au reste, ajoute Stanislas Dehaene, le temps de lecture des enfants est bien conforme à cette hypothèse de lecture syllabique.  « Pendant les années d’apprentissage, le temps de lecture est strictement proportionnel au nombre de lettres, et cet effet de longueur met plusieurs années à disparaître. Ainsi est-il encore plus évident chez l’enfant que la lecture n’est pas globale. » P 296.

 

2ième enseignement : Non seulement nous ne lisons pas de manière globale mais utiliser des méthodes globales pour lire est néfaste !

 

Mais il ne suffit pas d’avancer cet argument pour en valider la véracité.

 

Encore s’agit-il de le prouver.

 

Au prochain épisode… Quel suspens ! 

 

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(1) « … la plupart des bons lecteurs… lisent aux alentours de 400 à 500 mots par minute. » Les neurones de la lecture. p 42.

(2) p 43, Stanislas Dehaene : C’est ça que l’on appelle le problème de l’ « invariance perceptive ». 

(3): « … les opérations que réalise notre cerveau n’ont rien de commun avec une quelconque reconnaissance « globale » de la forme des mots […] L’objet visuel est explosé en myriades de petits fragments que notre cerveau s’efforce de recomposer, trait par trait, lettre après lettre. Reconnaître un mot, c’est d’abord analyser sa chaîne de lettres et y repérer des combinaisons de lettres (syllabes, préfixes, suffixes, racines de mots) pour enfin les associer à des sons et à du sens. C’est seulement parce que ces opérations ont été automatisées par des années d’apprentissage et se déroulent en parallèle, hors de notre conscience, qu’a pu persister pendant tant d’années l’hypothèse naïve d’une lecture immédiate et globale. […] p 28-29

 

(4) : « Lorsque nous ânonnons B.A. – BA, le planum temporale apprend progressivement à reconnaître les correspondances entre  la sonorité et l’apparence des lettres. A l’âge adulte, ces liens entre graphèmes et phonèmes s’automatisent et prennent la forme d’un véritable réflexe de conversion des lettres en sons. » p 152.

« … la communauté scientifique. Pour les uns, le passage par le son est essentiel – le langage écrit, après tout, n’est qu’un sous-produit du langage oral et nous devrions donc toujours passer par la voie des sons, ou voie phonologique, avant d’en retrouver le sens. Pour les autres, le passage par la phonologie n’est qu’une étape initiale, caractéristique du lecteur débutant. Chez le bon lecteur, la lecture efficace passerait par une voie directe ou voie lexicale, en ligne directe depuis la chaîne de lettres jusqu’au sens du mot. Aujourd’hui, un consensus se dégage : chez l’adulte, les deux voies de lecture existent et sont activées simultanément.» p 53.

      ----------------------------

Les neurones de la lecture.

 

Cliquez pour avoir accès à la conférence. 

 img-1-small480.jpg

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Pour aller plus loin...   

(Médiation phonologique, Accès lexical et contrôle oculomoteur en lecture.)

 

Lille 3.


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Published by Le chêne parlant - dans lecture - écriture
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commentaires

Sébastien Lemoine 11/08/2017 20:33

Les résultats de Dehaene met en avant ce qui se passe dans le cerveau soit l'abstraction c'est à dire la décomposition et la recomposition des mots soit :

BA écrit (concret réel - extérieur à soi) B.A. (abstraction dans le cerveau) BA' lu (concret pensé - intérieur à soi).

Or, pour pouvoir décomposer faut-il encore percevoir globalement les choses (BA). C'est ce que mettent en avant les psychologues comme Claparède qui montrent que l'enfant perçoit de manière globale (BA BA'). Cependant, leur perception est encore flou comme le fait remarquer Piaget. Il y une difficulté de faire passer le concret réel (BA réel/écrit) de l'abstrait (B.A.) au concret pensé (BA perçu/lu). L'apprentissage de la lecture est un apprentissage de l'abstraction.

Et l'apprentissage de la lecture est d'autant plus facile si le contenu rentre dans le cadre des « centres d'intérêt » c'est à dans ce que l'enfant a déjà acquis par l'expérience et son regard sur ce qui l'entoure. On automatise beaucoup mieux les choses lorsque l'exercice passe par des phrases variés et non par une épellation de mot, une dictée de mot ou des répétitions mécaniques et linéaires.

De ce fait, la lecture est d'abord globale (BA écrit). L'analyse (B.A) se fait a posteriori pour ainsi être retranscrite rapidement (BA lu).

Virginie 16/05/2012 18:45


Cher Frédéric,


« S’asseoir dans une vénérable bibliothèque, à une place qu’on souhaite toujours la même tant lire est une activité cérémonielle qui exige le respect d’un rituel. Savourer la paix, le silence
et la clôture qui l’espace de quelques heures vous soustrait au vacarme d’un monde agité. Attendre les ombres bienveillantes qui déposent devant vous, comme la promesse du jour, les livres en
piles. On peut y voir une image assez ressemblante du bonheur. »


Mona Ozouf citée par Alain Finkielkraut (Réplique).


 


Quand Madame Pommies, ma maîtresse de CE2, nous laissa la liberté de lire pour peu que nous eussions terminé notre travail, ce fut un bonheur sans nom.


Des mots, des perceptions, je me laissais emporter par l’écrit, la force des images, l’imprévisible flamboyance des univers inédits, débordants de miel et de ciel, provocateurs, explosifs,
faisant voler en éclat bien des mornes réalités. 


Lire le monde - sans être dupe. 


Accompagnée – toujours - de l’ombre vaine de la vie.


Madame Pommies mourut deux ans plus tard, d’un mélanome non détecté dans le dos.


Je lui dois cette vérité : Lire est une force majeure.


 


Hommages lecturiens depuis ma librairie, sous un ciel piqué de nuages épars.


 


Virginie. 

Frédéric Schiffter 16/05/2012 09:27


Chère Virginie,


 


Je me souviens de mes instituteurs qui nous lisaient des histoires à la veille de chaque période de vacances. La plupart du temps, il s'agissait des aventures de Delphine et Marinette, de Marcel
Aymé. D'autres fois, c'était des passages de Don Quichotte. D'autres fois encore, tel ou tel épisode de l'Iliade. Nous étions tout ouï. Le
maître ou la maîtresse sortait de son registre. Nous les surprenions dans leur amour des mots, comme s'ils nous dévoilaient une part de leur vie secrète. Car, en ce temps-là, les maîtres d'école,
aussi gentils fussent-ils, comme nous les qualifions, nous les enfants, étaient des êtres distants, voire transcendants. À les écouter ainsi dérouler des formes de vie imaginaires aussi prenantes
que si elles fussent réelles, nous saisissions le pouvoir évocateur des mots — leur pouvoir tout court. Pareilles séances de lecture à haute voix suscitèrent chez moi le désir de retrouver dans
les livres cette autre manière d'user du langage — parallèlement à l'exercice plus corseté de la dictée. La rédaction, dès lors, prenait un autre sens, ainsi que la récitation. C'est à ce stade
de ma scolarité que je pris conscience de la définitive supériorité des lettres sur le calcul. L'avenir me donna raison puisque la technoscience inventa des machines à calculer, mais jamais
aucune à composer de la poésie. 


Pardonnez ce moment d'attendrissement sur mes toutes jeunes années d'apprentissage de philosophe sentimental.   


Mes hommages transatomaniaques et piscinophiles (houle trop forte aujourd'hui),


 


Frédéric


 

Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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