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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 11:47

Quelqu’un aurait-il jamais cru Qu’un Lion d’un rat eût affaire ? « Ramasse dans tes filets ce qui échappe à tout filet ! »
Ray Kurzweil (1) P 97.


 

  

 

    

  

Le Lion et le Rat.

   

« Or ce n’est pas assez que notre éducation ne nous gâte pas,
 il faut qu’elle nous change en mieux. »
Montaigne, les essais (3) P 172.


En quoi consiste le travail de l’enseignant ?

 

Est-ce une transmission des savoirs anciens, brute, accompagnée du sempiternel « apprentissage par cœur » ?

 

Est-ce une capacité de « lecture des informations et savoirs divers » basée sur des « grilles de lectures » stéréotypées – validées – qui aboutiraient immanquablement à décrypter toute la culture humaine d’une manière ferme et définitive ?

 

Se contenter de l'un, ou de l'autre est bien sûr aussi réducteur qu'insuffisant. 

Entre la copie reproductive d’un savoir  plaqué et la lecture interprétative à travers un filtre prédigéré (par d’autres) n’y aurait-il pas la possibilité d'une voie médiane ?

 

yves citton 

Ecoutons l'Académicien Marc Fumaroli nous parler de ce savoir « validé par le temps », appelé communément « humanités ».

Pour lui, "Ce pluriel définit un choix éducatif. C’est avant tout un programme d’enseignement, c’est même, selon son acception dans la très longue durée européenne, le contenu par excellence de l’enseignement à donner aux jeunes gens appelés à devenir des hommes et des femmes civilisés." 

 

Des textes - des jugements, des pensées, des sensibilités d'autrui - à partir desquels l'on va exercer son esprit critique, confronter les points de vue, mettre en tension "entre-choquer  deux mots, deux paroles, deux époques, deux contextes, deux systèmes de valeurs, deux visions du monde" à fin de nourrir "L’interprétation inventrice" développée par Yves Citton. (1) p 91.

 

Avant toute chose, nous nous devons de connaître, d’apprendre, d’ « emmagasiner » des connaissances.
Tous ces savoirs (pratiques, expérimentaux, intellectuels) constitueront le substrat de notre humanité. Ce dont nous sommes faits.
 

Ainsi, interroge Yves Citton : « Aurai-je interprété de la même manière Tiphaigne, si je n’avais pas aussi lu préalablement Diderot, Spinoza, Hegel, McLuhan, Foucault, Baudrillard et Latour ? Tiphaigne, quant à lui, n’aurait certainement pas écrit le même livre, s’il n’avait lu Lucrèce, Lucien, Descartes, Montfaucon de Villars ou Swift. » (1) p 104.
 
C’est à partir de cet  héritage culturel exigeant et pertinent que nous allons baser nos réflexions. D’abord parce que nous ne pouvons pas réinventer un savoir vieux de plus de 3 000 ans (nous n’en aurions ni le temps ni la capacité intellectuelle pour ce faire). Nous devons donc penser – comme l’indique Etienne Klein, parfois en « méconnaissance de cause ». Ensuite, parce que ce savoir est parfois hors de notre portée, par exemple, en mathématiques (matière qui n’est pas mon fort – je dois dire), je suis bien obligée de faire confiance « aux experts » pour m’informer des dernières avancées astrophysiques.   

 

Samson aveuglé par les philistins, Rembrandt, 1636. 

Néanmoins, si nous sommes tous porteurs de « La tache de Mariotte » cette caractéristique  biologique qui rend une partie de notre rétine aveugle, cela ne nous rend pas incapables de "voir" pour autant. 

Aussi, en dépit de ce point aveugle exempt de photorécepteurs, de ce caractère défavorable, nous cerveau va-t-il mettre en place des stratégies de « compensation ». A partir de ces dernières, nous allons (re)découvrir le monde, nous allons nous le (re)présenter.
 

Des liaisons se créent, des rapprochements s’effectuent, une interprétation émerge et l’intelligence surgit.

 

L’intelligence ne serait-elle que l’occasion de se ressouvenir ?

 

Raphaël Enthoven cite un passage éclairant tiré de Hume…

«Puisque rien n’est jamais présent à l’esprit que des perceptions. Puisque toutes les idées produites proviennent de  quelque chose qui a été précédemment présent à l’esprit, il s’ensuit qu’il nous est impossible ne serait-ce que de concevoir ou de former une idée d’une chose spécifiquement différente des idées ou des impressions. Fixons notre attention hors de nous même autant que possible, hasardons notre imagination dans les cieux  ou jusqu’aux limites ultimes de l’univers. En réalité, nous n’avançons pas d’un degré au-delà de nous-même et ne pouvons concevoir aucune sorte d’existence hormis les perceptions qui sont apparues dans ces étroites limites. C’est l’univers de l’imagination et nous avons d’autres idées que celles qui y sont produites. » (Raphael Enthoven et Frédéric Brahami, professeur à l'Université de Franche-Comté - Besançon. Hume. L'imagination 3/4 : Hume, l'imagination entre fiction et raison Les chemins de la connaissance, France Culture, du 12-5-2010) 

 

Denis Diderot écrit dans « Le rêve de d'Alembert » : « L'imagination, c'est la mémoire des formes et des couleurs. Le spectacle d'une scène, d'un objet, monte nécessairement l'instrument sensible d'une certaine manière. Il se remonte ou de lui-même, ou il est remonté par quelque cause étrangère. Alors il frémit au-dedans, ou il résonne au-dehors. Il se recorde [Recorder : répéter, se rappeler.] en silence les impressions qu'il a reçues, ou il les fait éclater par des sons convenus. » (2) p 63.   Portrait de d’Alembert par Maurice Quentin de Latour  Yves Citton - tout comme Marc Fumaroli - souligne l’importance jouée par de notre héritage culturel :
 « … chacun de nous hérite de l’ensemble coagulé (indistinct et confus) de toute notre culture passée à travers le vocabulaire fourni par la langue commune, dans laquelle nous baignons depuis notre naissance, l’enjeu propre à l’interprétation (littéraire) consiste à isoler un fragment singulier de cette culture, afin de repérer dans les détails de ce fragment ce qui n’est pas passé dans notre conscience linguistique de façon explicite, mais qui contribue à jeter une lumière éclairante et nouvelle sur nos problèmes actuels. » (1) P 89.

 

C’est à partir de mes connaissances, expériences, savoirs de tous bords que je vais développer – comme l’indique Yves Citton : « mon activité interprétative ».

 

Cette dernière trouvant sa place :
«  Entre la fidélité du littéralisme et de l’historicisme, d’une part, et les réinventions interprétatives actualisantes casseuses de clichés, d’autre part, il n’y a pas contradiction, mais tension dynamique. » (1) P 90.

 

 Le professeur de littérature développe :  
« L’interprétation littéraire relève d’un  jeu de transduction dans la mesure où elle fait passer un texte ou une phrase non seulement d’une époque à une autre, mais aussi d’un domaine de savoir à un autre, d’une référence à une autre, à travers les différences, les disparités, voire les incompatibilités qui les séparent.
Ce jeu consiste à sélectionner un élément textuel, à le sortir de son contexte original, à le déplacer pour le faire entrer dans la résonance d’un contexte nouveau, et à laisser se propager les résonances qu’il induit, de proche en proche, dans ce nouveau contexte. » P 91.

P 97 : "…il s’agit de repérer ce qui est véritablement significatif (et réellement nouveau) , en ce qu’il va au-delà des clichés déjà disponibles dans mon état de conscience actuel. "

 

Il s’agit - encore - de passer d’une…
 « « reconnaissance spontanée » et de nous pousser à un travail de « reconnaissance attentive » qui, au lieu de nous faire retomber su du déjà-connu (remémoré), nous fait « pressentir » de nouvelles formes de syntaxe, de versification et de sémantique. » (1) P 99.

 

Quelle serait la génèse de l’invention ? :

 

« Le moment de l’invention (le surgissement d’une bonne idée nouvelle) est précédée en amont par tout un travail d’enquête (généralement livresque) et de réflexion (généralement collective) ; il est suivi en aval de toutes les opérations de vérification qui établissent qu’il ne s’agit pas d’une fausse bonne idée, mais d’une véritable découverte.
… c’est à partir d’une certaine intuition de départ qu’on aura dirigé l’enquête de ce côté-ci plutôt que d’un autre. En y regardant de plus près, on verrait que cette intuition de départ résulte elle-même probablement d’une enquête précédente, d’une ancienne question ou d’une vieille lecture… » (1) P 103.

 

Ray Kurzweil… « Ramasse dans tes filets ce qui échappe à tout filet ! » Autrement dit : « Repère l’irrepérable ! Comprends l’incompréhensible ! » (1) p 97.

 

Rappelez-vous Deleuze : Se nourrir de tout et donner à penser.  

Sinon ?

 

« Quand on n’est plus foutu de devenir soi-même,
on est le plus exposé aux gens qui vous font devenir ce qu’ils veulent que vous soyez ! »
 

Lucien Jerphagnon,
Philosophie magazine, n°42, spt 2010, p41.

 

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(1) Yves Citton , L’avenir des humanités, économie de la connaissance ou culture de l’interprétation ? La découverte, Paris, 2010, isbn : 978-2-7071-6009-6


(2) Denis Diderot, le rêve de d'Alembert, folioplus philosophie, barcelone, 2008, ISBN : 978-2-07-035769-7

 

(3) Montaigne, les essais, Quarto Gallimard, paris 2002, ISBN : 978-2-07-012242-4.


Yves Citton reprend le story Telling développé par Christian Salmon,

il n’hésite pas à citer ses « inspirations » et ses sources.

 

 

 

 

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Sites

 

Denis Diderot, "le rêve de d'Alembert" - Philippe Sollers .

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Published by Le chêne parlant - dans Littérature
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commentaires

Axel 14/01/2012 09:56

Voila une belle et vigoureuse mise au point sur un sujet qui visiblement inspire les pédagogies buissonières...

Je n'y vois point une réponse de Normand, mais plutôt une sage médiéteté (selon le meilleur d'Aristote) qui ne se laisse pas enfermer dans un système cloisonné.

Et pour reprendre certains accents "Finkielkrautiens" disons 'Quand même !... ;)

Virginie 14/01/2012 07:56

Ah, la fameuse opposition entre les Pédagogues et Républicains !
Encore une prison sémantique dans laquelle on veut nous enfermer.
Si être républicain, c’est vouloir le meilleur de la culture humaine, « les humanités », rester exigeant, alors oui, je me sens républicaine. Il ait des côtés "Finkielkrautiens" qui me plaisent –
tant pis pour les grincheux – et quand bien même de vils relativistes (incultes, ça va de paire) nous traitent de réactionnaires, ça les regarde. La médisance ne touche que celui qui l’énonce.

Si faire partie des pédagogues, c’est vouloir mettre du sens derrière les apprentissages, aller plus loin, expérimenter sa pensée, faire des hypothèses, essayer, se tromper, recommencer… Alors oui,
je suis « Pédagogiste ». Ceux qui dénoncent cette manière "Meirieusienne" de procéder sont aussi caricaturaux que les premiers.

Je devrais donc me définir comme : Pédagogue et Républicaine.
Il n’en est rien.
Je hais tous ces pseudo-penseurs qui cherchent à mettre l’humain en boîte. La réalité ne se peint pas en noir et blanc. Il y a le gris, les couleurs, les pastels, les fluos…
On peut prôner un apprentissage systématique dans certains cas (base nécessaire et indispensable pour certains savoirs) et militer pour l’usage des situations problèmes pour les autres.
On peut être d’un naturel calme, serein , et se mettre dans une noire colère dans certaines circonstances.

Il n’ait que dans les films américains ou les dessins animés pour enfants que les personnages soient à la fois : moches et méchants. (Dans la vie réelle, seule 60% des affaires criminelles sont
élucidées – autrement dit l’assassin ne porte pas son crime sur son front, ce serait trop simple.).

Conclusion : Ni Républicaine, ni Pédagogue – juste… je ne sais pas ?

PS : Le terme Pédagogue est un terme terriblement malsonnant.
En outre l’usage des deux termes impose un choix à l’exclusion de l’autre. Peut-on ne pas être républicain ?

A bon entendeur… :)

Axel 13/01/2012 10:47

Chère Chêne parlant,


Article tout à fait passionnant qui soulève, me semble-t-il, l'éternel débat dans l'éducation entre les Républicains et les Pédagogues.

Et en effet, bien arrogant qui pour affirmer penser ex nihilo.


Bonne CLIS, et à très bientôt

Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
  • Contact

Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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