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7 novembre 2014 5 07 /11 /novembre /2014 05:31

« Pulsations, modulations, alternances, rythme… 
Sait-on jamais si vous commencez à parler de la musique 
ou si vous achevez de parler de la nuit ?
»
Vladimir Jankélévitch 1*
 

Symphonie céleste - Le chêne parlant & Cie. 2014

Symphonie céleste - Le chêne parlant & Cie. 2014

Attrape-t-on jamais les fragrances puissantes et volatiles créées par les fleurs, les fruits, l’herbe fraîchement coupée, la menthe suave ? Le regard déchirant d’une âme perdue ? Les pleurs d’un enfant ?


L’émotion fugace d’une présence, d’un parfum. Là. Sans pourquoi.


Cet inconnu,  Qui est-il ?
Une réponse – un peu hâtive  - suggère d’écouter autrui comme la partition d’une voix divergente ; d’entendre dans ce concert de cordes, une mélodie désagréable ou merveilleuse – selon ; la vibration d’une différence, l’étrange palpitation d’une étoile lointaine. Autrement dit, la pulsation rythmique d’un soleil inaccessible, aux notes lisibles dans le ciel  sombre d’une nuit dénuée de lune 
                                                                                                           – un spectacle extérieur à soi, donc.

 

Peintures : Glyn Warren Philpot -Henry Thomas-1932

Glyn Warren Philpot-Henry Thomas-1932 - Tate Britain - Photo : Le chêne parlant & Cie

Glyn Warren Philpot-Henry Thomas-1932 - Tate Britain - Photo : Le chêne parlant & Cie

Glyn Warren Philpot-Henry Thomas-1932 - Tate Britain - Photo : Le chêne parlant & Cie

Glyn Warren Philpot-Henry Thomas-1932 - Tate Britain - Photo : Le chêne parlant & Cie

Et si nous nous trompions ?
Si cette « musique du soir, [naissant] là où les formes deviennent vagues, où les mots se font murmure, [était faite d’une rosée non pas étrangère mais polyphonique ? Singulière certes, tel le spectre lumineux et irisé d’une onde mais à la fois tellement nous-même, miroir de nos propres vagues, brillant et évoluant sur la paroi rocailleuse de notre univers, là où] « les parfums, les couleurs et les sons se répondent »… »
Et si ces notes dénuées de liens en apparence, étaient faites de la même étoffe ? 
« car c’est toute la musique, même la plus lumineuse et la plus ensoleillée, qui est nocturne en sa profondeur. » nous murmure encore le philosophe poète qu’était Vladimir Jankélévitch ; 
 

Après tout, les oscillations frissonnantes d’un Roland Barthes, d’un Montaigne, d’un Vladimir Jankélévitch, ne réveillent-elles pas en nous des sensations enfouies – les secrètes palpitations de mémoires à jamais liées  ? Un savoir d’intensités mêlées – démesuré – offert aux âmes éprises de liberté, aux esprits écharpés de laves humaines, ivres de présences volatiles  et de parfums volcaniques ? 


Aussi, le carbone diamantin de ces myriades de constellations – lesquelles sont des constructions humaines, visions  composées et décomposées au timbre changeant de nos esprits – ne constituent-elles pas un miroir ? Visible pour qui veut bien lever le nez de Paris à Londres, en passant par Berlin. 
Lueur  d’écrits vibrant de similaires tintements ?


                                    Vibrations d’une  voûte céleste unique, flottante et vertigineuse  ? 

 

La grande roue du monde - Londres 2014 - Le chêne parlant & Cie

La grande roue du monde - Londres 2014 - Le chêne parlant & Cie

1* Quelque part dans l’inachevé, NRF, Gallimard. 1978, P 208


« Le poème s’ouvre à la nuit, tresse le chœur des petites voix, renverse sur la table du ciel « le bleu fouillis des claires étoiles ». Et cette méprise n’est-elle pas justement la fée qui tranche les privilèges du droit fil, la mélodie qui entretient le doute, le minuit des mots ? » Verlaine – Art poétique. 
Quelque part dans l’inachevé, NRF, Gallimard. P 210.
 

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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 07:14

Les lettres du temps,

s'envolent parfois dans la tourmente de nos sentiments...

Au centre de l’acier,
Une plume griffe parfois le destin
Creuse d’une lame de silence
Arrache à la pierre,
Poussière après poussière,
Sable après vent,


Le souffle d’une ligne,
L’expiration d’un mot,
La respiration d’une lettre,
Le battement irrégulier
D’une ligne,
Où les grains symphoniques,
Emportent la mémoire, le verbe,


Jettent dans l’esprit,


Au-delà de la glace,
Par delà vide et espace,


La tourmente saccadée,
D’une poignée de terre,


La fibre
Mortelle
Vibration à vif,


De la lave
Et des sentiments.

Virgilia Keen

Dennis Ziliotto

Dennis Ziliotto

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13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 17:42

« Il est très intéressant qu’il y ait plusieurs manières de traduire, et plusieurs manières de faire entendre une langue dans une autre. Cela implique qu’une langue n’est pas simplement un moyen de communiquer : elle est aussi une culture, un monde de phrases, de rythmes qui diffèrent. » 
Barbara CASSIN, *

 


 

Hippopotame se sentant une âme quadrangulaire de papier mâché.

Hippopotame se sentant une âme quadrangulaire de papier mâché.

Sur la radiographie, les organes ressemblent à un paysage. 


Des vertèbres pleines, un tas de creux et de bosses tapis sous votre 18ème degré de surface.


En y regardant de plus près, on y voit des terres brûlées, des villes cathédrales, l’embouchure d’un fleuve, 7 pathologies emboîtées comme des poupées gigognes. En discutant avec le personnel médical, en essayant de lire l’écriture serrée, aussi illisible qu’un carnet d’écrivain, on voit tout le précis de la définition des maux ; une sorte d’attentive précision. Une affirmation posée sur le monde.

Silvia Grav - photography

Silvia Grav - photography

Silvia Grav - photography

 

En face de vous, le sourire vaguement rictusien du médecin, dit tout : on comprend immédiatement le sérieux de la situation. La pathologie a un nom, un nom précis - une réponse claire à une maladie claire. Un logos 1*



C’est l’inverse du flou, de l’étrangeté aiguë., de la singularité, du je ne sais quoi propre au patient. Un redressement de toutes ses molécules, de tous ses excès, bonheurs - sans aucun doute. L’état volatile d’une impermanence. 


Le jargon est employé en flopées de médications à vous faire avaler. Oublions l’incurable. Effaçons le potentiel négatif, proposons une réponse universelle – sûre. Englobons les variations de l’infime sous une étiquette paisible – assimilable par le plus grand nombre.


Cette éradication de toute ambiguïté, de chaque marque étrange, cet évitement de la prolifération des cellules pathogènes est l’inverse de la liberté.
 

Hippopotame jouissant - presque spontanément - des envolées de la littérature, le portant vers le haut. Gare à la verrière.

Hippopotame jouissant - presque spontanément - des envolées de la littérature, le portant vers le haut. Gare à la verrière.

* p 24.

 

1 * « : … l’illusion qu’entretenaient ces grecs, : ils imaginaient qu’il n’existait pour de bon qu’une seule langue, la leur. Ils l’appelaient d’un mot : logos.  Les autres, ceux qui ne parlaient pas comme eux, étaient des « barbares », ceux qui disent « blablabla », quelque chose qu’on ne comprend pas. Vous savez ce que sont les onomatopées, « crac », « plouf », « boum ». « Barbare », c’est le bruit que fait quelqu’un qui est désigné par son bruit – un bruit inintelligible pour des grecs qui ne le comprennent pas et ne cherchent pas à le comprendre. Logos, par contraste, signifie la « langue » en grec, mais aussi la « raison ». Aristote, l’un des premiers philosophes grecs, définit l’homme comme un animal doué de logos, c’est un animal qui parle-et-pense. Les grecs supposent donc que la langue qu’ils parlent se confond avec la raison, que le grec est la langue de la raison, de l’intelligence, la seule langue possible, et que le reste n’existe pas. » Barbara Cassin, Plus d’une langue, Les petites conférences, Bayard, 2012, Montrouge
Isbn : 978-2-227-48355-2 P 12-13 


P 20 : Pourtant, je crois que le mot travaille la chose, la fait être d’une certaine manière. Prenons Khaire, le mot grec qu’on utilise pour saluer. Il ne signifie pas du tout bonjour, ni good morning ou welcome, il veut dire très littéralement « jouis, prends plaisir, réjouis-toi ». Quand on se salue dans cette langue, on ne dit pas « passe une bonne journée » ou « que le jour soit bon », on dit « jouis », ce n’est pas pareil !

 

Barbara Cassin - 30 août 2014 -Tournai - Jardin de l'Évêché - lisant La Nostalgie : un surcroît de matière à chanter par le vent, à souffler en variations de lumière. Mon jardin.

Barbara Cassin - 30 août 2014 -Tournai - Jardin de l'Évêché - lisant La Nostalgie : un surcroît de matière à chanter par le vent, à souffler en variations de lumière. Mon jardin.

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 17:03
Book of Life (2000) by Robert and Shana ParkeHarrison, « … la chose la plus importante du monde est justement  celle qu’on ne peut dire. Auprès de cette chose-là rien ne vaut la peine. » Vladimir Jankélévitch. 1*

Book of Life (2000) by Robert and Shana ParkeHarrison, « … la chose la plus importante du monde est justement celle qu’on ne peut dire. Auprès de cette chose-là rien ne vaut la peine. » Vladimir Jankélévitch. 1*

Book of Life (2000) by Robert and Shana ParkeHarrison

 

A quoi tient l’amour que l’on porte à un être, à une matière ? 
Qui sait ? Qui peut savoir quand cela se produit et où ?


Dans la caverne de Homeland, Carrie Mathison est agent de la CIA, son travail consiste à débusquer les éléments  terroristes, à dévoiler les impostures, à dénicher la vérité au plus profond de la meule du réel.
Bourreau de travail, méthodique mais également intuitive - nous le verrons - la jeune femme trouve, au fil des affaires résolues, une place stratégique au sein de l’agence. 


Au détour d’une enquête épineuse, une personne de confiance l’informe de la collaboration d’un agent d’importance avec la partie adverse. Aussi, lorsque le sergent Brody surgit dans l’univers médiatique après 8 longues années de captivité en terre étrangère, à coup sûr, l’esprit bouillonnant de l’espionne ne fait qu’un tour. 


Persuadée de la culpabilité du militaire, de son retournement à l’ennemi, la machine à dépecer  Mathison entre en action. 


Phase numéro 1 : L’étude. 


Carrie en toute méconnaissance de chose mais fraîche de ses préjugés 2* et savoirs antérieurs,  écoute, s’imprègne de son sujet, se documente, dévore l’ensemble des informations disponibles. Bercée de l’objectif de résoudre l’affaire, l’analyste pèse avec méthode chaque mot,  ausculte chaque phrase. Lit. Considère les faits un à un. 
L’ex-prisonnier de guerre est passé au crible, le moindre événement est soigneusement consigné, clairement identifié, précieusement  enregistré. 


Comme Mathison opère avec son calme fougueux habituel - et qu’elle excelle à couper les fausses évidences en huit - elle croit progresser dans son étude. 


Rien n’est moins sûr. 
Si édifier une théorie consiste effectivement à entrer dans une logique, développer un regard avec « cortège et contemplation » 3*, le scientifique n’est jamais neutre. Son intellect est pétri d’idées et de savoirs reçus de sa vie antérieure. 

 

Francine Van Hove - les bonnes pages

Francine Van Hove - les bonnes pages

« C'est dire, du coup – nous révèle Edgar Morin dans science avec conscience, petit chef d’œuvre à l’intelligence coupante  - que ce serait une grossière erreur que de rêver d 'une science qui serait purgée de toute idéologie et où ne régnerait plus qu'une seule vision du monde ou théorie « vraie ». » 4* 


Pour le dire autrement - un problème de mathématique, un agent double, un individu sera toujours davantage que la somme des données accumulées sur lui. 

Les faits ne sont-ils pas la crête, le résultat visible, apparent, d’une foule d’opérations antérieures ? Et si l’on pouvait  pratiquer une auscultation méthodique en les imprimant sur papier ; cette succession  de points solides, proprement alignés à la file des jours, des semaines, des mois, parleraient… Révèleraient… Quoi ? 
Les palpitations d’un encéphale stimulé de champs électriques contradictoires. Un horizon ténu, un rayon vert - perçu par l’aiguillon de nos sens -  mais dont les forces mouvantes sans nombre demeurent cachées. 

Le visible pour le philosophe Michel Foucault n’est-il pas « L’écume – les nuages de l’existence propre » 5* ? 

 

Phase numéro 2 : La rencontre.


Comme pour chacun d’entre nous, Carrie Mathison est le fruit de son histoire et de sa culture. Puisque Brody est l’agent recherché, il convient d’en accumuler les preuves et le tour est classé. Dossier résolu. Retour à la case confortable des recherches sur table et lectures de données. 
Dans sa naïveté toute occidentale, c’est-à-dire foutrement simplificatrice, Carrie Mathison est persuadée qu’un entretien suffit.  Un échange verbal  avec le marine, un dialogue un peu poussés, provoqueront un silence embarrassé et de cette hésitation dans la réponse, l’erreur émergera. Alors, le paysage du coupable sera étalé au grand jour. Saul Berenson, un agent haut placé de la CIA, accepte – davantage pour faire plaisir à Carrie que par conviction de la duplicité de Brody - d’organiser l’échange. 


A première vue, rien n’a émergé de l’entrevue.
Nicholas Brody et Carrie Mathison ont tous deux joué leurs partitions. 


Ca donne un remarquable échange de platitudes, on ne peut plus convenues. Impeccables.    


Et pourtant, l’atmosphère dans la salle est déjà pleine d’influences souterraines. De regards esquivés. De silences troubles.


 De l’ordinaire, du banal,  surgit ‘Un infime changement d’état’. 



 

Mikhail Kiryanov - liens confus...

Mikhail Kiryanov - liens confus...

Phase numéro 3 : Le tissage de l’araignée - phénomène plus communément étiqueté :  « faire des liens ». 


Sur le fond gris des lignes vidéo, contre toute attente, aucune preuve n’émerge. Pire, rien ne fonctionne comme prévu : l’œil de l’experte a beau s’attarder sur l’écran, le film ne révèle rien de l’autosatisfaction visible chez la plupart des personnages médiatiques. Carrie ne trouve pas plus trace de la froideur mécanique propre aux vedettes programmées pour exécuter leur service. L’image est inversée. Le soldat adopte un comportement étrange, inattendu. L’étude se découpe sur image sensible Le son grésille non d’une froideur souterraine mais d’un indicible froissement. 
Au long des semaines, les contours du rescapé  se précisent : Brody porte les stigmates, autant de cicatrices, qui font l’inordinaire du blessé aux longs jours. 
L’homme appartient au monde de l’exil. Et ces féroces ruptures, pour Carrie - en font un autre moi.


L’escalier de la connaissance est à double révolution. 
Plus l’agent de la CIA scrute le phénomène, l’étudie, plus la nature indivisible, entière, unitaire du sujet se craquèle : sous l’uniforme, la carapace révèle une complexité insoupçonnée. 
Et tout à la fois plus les imbrications se multiplient, foisonnent, plus la force d’attraction de l’objet d’étude croît.


Ce dont elle n’a pas encore conscience c’est que peu à peu, l’objet d’observation devient sujet de prédilection.
 

Robert et Shana Parkeharrisson - Tonnerre

Robert et Shana Parkeharrisson - Tonnerre

Robert et Shana Parkeharrisson - Tonnerre

 

Pourquoi ?


Petit détour explicatif… 

John Perry, le philosophe auteur de La Proscrastination, 6* compare – au début de son article intitulé « Un match de boxe intérieur » -  le désir à l’envie de dévorer une crêpe à la cannelle. Pour ce faire, le touriste devra développer des compétences linguistiques (afin d’acheter sa crêpe), des croyances (l’idée selon laquelle la crêpe me fera du bien malgré mon régime en cours) – « ce mélange de désir, de savoir-faire et de croyances, qui est indispensable à toute action humaine, est ce qu’il appelle un « complexe de motivation ». »  6* 
Le philosophe s’inscrit ici dans la conception classique des volontés qui se percutent – le billardball universe - comme autant d’atomes - vision égocentrique et égocentrée sur sa petite personne et ses multiples motivations. 
Dans cette vision – réductrice – l’autre est toujours chosifié, objet de convoitise, jamais sujet. 6*


Dans la droite courbe de cette manière de voir : le triangle de la pédagogie, j’en parlerai. 


Egalement, la conception deleuzienne, évoque Sébastien Charbonnier 7* - du Paquet enveloppant le problème. On ne désire pas un problème, affirme Gilles Deleuze, on désire le papier qui l’entoure, comme un paysage à dérouler.  Le danger de cette hypothèse, ce n’est pas sa fausseté – car bien sûr l’éros 8* de la recherche est connu -, c’est son caractère partiel et radical. Mais n’est-ce point le lot de tous les tripatouilleurs de concepts et vendeurs de systèmes dénoncés par Nietzsche ? 
Deleuze enfonce le clou : « Le désir, ajoute-t-il dans D comme désir, c’est construire un agencement, ce n’est rien d’autre. » 


Calme, volupté, plaisir, luxure, circulez ? 


En matière de science, la recherche se bornerait-elle à mater une paire de fesses, ou peloter des seins fussent-ils ceux de la Vénus de Milo ?
 

La Naissance de Botticelli - nombre d'or.

La Naissance de Botticelli - nombre d'or.

Le mathématicien Cédric Villani exprime très bien cette  force souterraine irrépressible poussant l’individu à commettre ses recherches.  Pour lui, c’est l’entropie 9* - nul n’est parfait.  Rien à faire, Subitement, l’envie de connaître se mêle de sentiments,  prend le pas sur la raison. 
C’est là. « Quand j’entreprends quelque chose, révèle Cédric Villani à la journaliste Caroline Fontaine -, je l’entreprends complètement. » 10*


Et il y a une espèce de folie – une sorte d’autisme - à se consacrer si pleinement à l’étude. Toutes les régions de l’intellect brouillonnent du phénomène étrange. On pense le surgissement, on le mange, on le dort. 


« C’est vrai que, de l’avis de tous, il est capable de développer une concentration étonnante. – témoigne sa compagne.
Cela se produit dès qu’il touche un point épineux, travaille sur une équation particulièrement difficile. : «son esprit est tellement absorbé, qu’il faut lui demander un accusé de réception pour s’assurer que ce qu’on lui a dit est bien monté au cerveau ! Ce n’est pas grave, le tout est de le savoir... » 10*


Si le scientifique poursuit ses analyses malgré les difficultés, les échecs, la gadoue, ce n’est uniquement par plaisir d’admirer un  magnifique petit lot d’équations - fut-il à 5 inconnues - ou par orgueil d’être potentiellement le premier à la résoudre.
Non.
Alors quoi ?

 

Revenons à Homeland… 
Au fil de l’histoire, le cœur du spectateur palpite, chavire, se passionne pour Carrie et Brody. Le sériephage s’interroge sur le moment de leur rapprochement. Espère. Voit en chaque occasion la possibilité d’un monde. Si le télévore lambda apprécie ce type d’événement, cela va au-delà du voyeurisme ou d’un « midinisme » fleur-bleue-pâle, c’est qu’il pressent qu’il se joue là quelque chose - un essentiel. En physique, on appelle cela une singularité – non seulement une chose ne devant pas se produire, mais une anomalie – un évènement fondamental. 




Effectivement, les tentatives se rapprochent. Afin d’en savoir plus, Carrie simule une rencontre fortuite dans un groupe de vétérans fréquenté par Nicholas. Une autre fois, c’est Nicholas qui demande à lui parler. A nouveau, le métal éclatant des hypothèses [ID anticiper] est un guide aveuglant. Les perches tendues sont autant de coups d’épée dans l’eau.


Les deux personnages se ratent, se cherchent, se désirent, se ratent encore, se croisent 


                                                                                   – et, toujours ce manque. 


Une analyse superficielle consisterait à incriminer les scénaristes. Ces écrivains étoilés ont le zèle du suspens, l’art de savoir tenir le public en haleine, pratiquent leur métier de sapeurs de rencontres avec brios.  Après tout, les histoires simples offrent peu d’intérêt. La foule aime les retournements imprévisibles, les coups du destin, les situations perdues à l’issue heureuse et vice-versa. Une relation banale ne rencontrerait à coup sûr aucun succès. 


Mais on peut aller plus loin dans l’analyse.  


Qu’est-ce qui les entrave ? 


Pour saisir la complexité d’autrui ou d’un problème encore faut-il entrer dans son monde – être de son univers. En saisir la structure, les caractéristiques.


Si les deux mondes ne sont pas corrélés …   Quand chacun des concepts 11* de la pensée de l’autre contient des attributs différents, ça donne à peu près ceci :  
 

Chercheur en recherche - Insensé

Chercheur en recherche - Insensé

« Un sourd citait un sourd devant le juge sourd.
« Il m’a volé ma vache ! » criait le premier sourd.
« Permettez, lui hurla le second, cette terre
Appartenait déjà à mon défunt grand-père. »
Le juge statua : « Evitons le scandale,
Mariez le gars mais c’est la fille la coupable. »
A. S. Pouchkine, poème sans titre, 1830.
Pensée et langage 12*, pages 466-467.


A l’inverse, deux êtres partageant le même univers, vont communiquer un peu à la manière de Kitty et Lévine dans le roman « Anna Karénine » de Tolstoï, repris par Vygotski dans son « pensée et langage ». 


« Les romans de Tolstoï, qui est revenu à plusieurs reprises sur la psychologie de la compréhension, offrent des exemples frappants de ces raccourcis du langage extériorisé et de sa réduction aux seul prédicats. « Personne ne distingua ce qu’il (Nikolaï Lévine mourant) disait, seule Kitty comprit. Elle comprit parce que sa pensée était sans cesse à l’affût de ses besoins. » L. N. Tolstoï, Anna Karénine, Cinquième partie, chapitre XVIII. Nous pourrions dire qu’en suivant la pensée du mourant elle avait présent à l’esprit le sujet auquel se rapportait ce qui avait été compris de personne. Mais l’exemple peut-être le plus remarquable est l’explication entre Kitty et Lévine à l’aide des initiales des mots. « Je voulais depuis longtemps vous demander une chose. » […] « Je vous en prie, demandez. » - « Voici, dit-il, et il écrivit les initiales : Q, V, M A, R : C, N, E, P, P, C, S, I : A, O, J. Ces lettres signifiaient : « Quand vous m’avez répondu : ce n’est pas possible, cela signifiait-il : alors ou jamais ? » Il était peu vraisemblable qu’elle pût comprendre cette phrase compliquée. […] « J’ai compris » dit-elle, en rougissant. – « Quel est ce mot ? dit-il, en indiquant le J, qui désignait le mot « jamais ». – « Ce mot signifie « Jamais », dit-elle, mais cela n’est pas vrai. » Il effaça rapidement ce qu’il avait écrit, lui tendit la craie et se leva. Elle écrivit : A, J, N, P, R, A. […] Soudain il 

rayonna de joie : il avait compris. Cela signifiait : « Alors je ne pouvais répondre autrement. » […] Elle traça les initiales : Q, V, P, O, E P, C, Q, E, A. Cela signifiait : « Que vous puissiez oublier et pardonner ce qui est arrivé. » Il saisit la craie de ses doigts que la tension de son esprit faisait trembler, la cassa et écrivit les initiales de la phrase suivante : « Je n’ai rien à oublier et à pardonner, je n’ai pas cessé de vous aimer. » […] « J’ai compris », murmura-t-elle. Il s’assit et écrivit une longue phase. Elle comprit tout et, sans lui demander s’il en était bien ainsi, elle prit la craie et répondit sur-le-champ. Longtemps il ne put comprendre ce qu’elle avait écrit et souvent la regardait dans les yeux. Le bonheur lui ôtait toute lucidité. Il était absolument incapable de reconstituer les mots qu’elle avait voulu dire ; mais dans ses yeux ravissants, rayonnants de bonheur, il comprit tout ce qu’il fallait savoir. » 12 *p 464 – 465. 


Naturellement, la chose est plus aisée quand les deux entités sont issues du même monde, de la même sphère. C’est ce qui peut laisser à penser en la facilité de trouver l’âme sœur – ou l’esprit frère - dans son entourage. 
La rencontre n’est point de cet ordre. Aucun axiome ne saurait définir ce qu’il se passa entre Montaigne et La Boétie.
Ca advient. Ce n’est pas une addition, c’est une émergence*.  


En ce qui concerne Carrie et Brody, leurs caractères n’ont rien d’incompatible, bien au contraire. 


Simplement, la pensée est une partition et, malheureusement, jusqu’à présent, la musique intérieure de l’un est toujours en décalage avec celle de l’autre. 

 

Andrew Leipzig - Toxic love

Andrew Leipzig - Toxic love



Phase numéro 5 :  Penser, ou agir contre...


Travailler dans un domaine de recherche, c’est essayer d’effleurer la chaleur d’une flamme située 200 km, un jour de  soleil. 
Ca demande de dépasser sa propre ramure. D’entendre l’infime palpitation du vent battant au-delà des branches.
De rencontrer le rythme géométrique du ciment scellant les briques rouges de son propre entendement. Etre ce mur là. Cette faille. Ce grain prêt à chuter ou à voler – emporté par la bourrasque. 
Suivre la respiration du lierre. 
C’est plein d’inspirations floues, d’expirations troubles.  La symphonie des découvertes scientifiques se jouent au violon des stagnations,  des piétinements, du découragement. 
Il convient d’accepter de se tromper dans l’interprétation des signes.  
Ne pas s’effrayer d’entrer dans le monde de l’errance ; de pénétrer dans le labyrinthe de l’ignorance sans être certain de ne pas s’y perdre.


Pourquoi ce gouffre ? 


Pour saisir la complexité d’autrui, encore faut-il entrer dans son monde. En appréhender la structure, les caractéristiques. Voilà qui réclame un effort de décryptage. Or, peut-être cette avancée paraît-elle difficile, dérisoire, vaine  à la plupart ?
Sans doute lever l’énigme demande-t-il une dépense d’ énergie trop importante ? Mais c’est également – nous allons le voir - céder une part de soi à l’avantage de l’autre ; 

 

Reprenons.
Le problème de mathématique est fait de concepts complexes liés entre eux par une histoire, des liens physiques, des champs implicites, ce n’est pas qu’une équation, c’est un univers. Appelons cela un « paradigme » 13*. Or, pour que le mathématicien puisse le résoudre, il doit en saisir non seulement le sens  - cela suppose de  se dépouiller de ses préjugés, se débarrasser de sa culture, de quitter ses propres schémas de pensées… - mais plus encore de pouvoir l’embrasser de toute « son étendue ». 
Là est sans doute le plus difficile à appréhender, puisque, finalement, résoudre un problème complexe – c’est en épouser tous les paramètres – donc, en quelque sorte, l’avoir déjà résolu. 
Ca provoque une étrange impression, celle d’une connaissance déjà sue,  comme l’indique Platon en citant Socrate dans Le Ménon. Connaître, c’est en somme, se ressouvenir. 14*


C’est cette plongée irrépressible au bout de l’impossible qui fait la condition du chercheur, son charme et sa solitude… 
 

 

 Le fou de sciences rumine son théorème, sent « sa » présence partout. Ca lui donne l’air gentiment décalé, précisément à côté de la plaque, de l’amoureux, mi-nuage, mi-fébrile – prêt à  chuter sur la glace de la vie quotidienne.


Retour à Homeland,


Dans la fiction, a priori, tout oppose Carrie et Brody. Leurs deux univers sont clos sur eux-mêmes. Carrie s’inscrit dans la sphère de ses recherches et de ses enquêtes. Quant à Brody, ce dernier est enfermé dans son histoire, ses blessures… L’un traque les terroristes, l’autre est un agent retourné. L’un est de l’ombre, l’autre sous le feu médiatique. L’un est tout de réserve, l’autre, pas, en apparence…
Rien, donc, qui puisse les rapprocher. Et pourtant, ils se reconnaissent… malgré.


Cette dimension du malgré, fait partie intégrante de la recherche. L’homme de sciences pense non seulement contre les autres – dans le cas de découvertes majeures, il s’oppose même à la société tout entière – mais aussi contre soi 15*. Il agit malgré soi, malgré les autres. Pensons à Pauli et son neutrino, Pasteur et le vaccin, Darwin et l’évolution des espèces, sans citer Galilée, exemple par trop convenu. 


A la fin de sa vie, Albert Einstein ne parvint pas à dépasser sa foi, passa à côté de la physique quantique pour ces raisons, et ne cessa pas de se le reprocher.
   
Que se passe-t-il ? 


C’est affaire de mouvements ondoyants. Un froissement d’air – infime point de convergences sifflant si fort. C’est là.
Le sentir et le ressentir ne sont pas étrangers à cette affaire. 
Brody et Carrie se re-connaissent mutuellement. Lévinas parle de visage, en tant qu’entité humaine, singulière. Ils se « dévisagent » - manière de traverser les apparences.  


Nous irons plus loin que Lévinas 16*, 


L’objet de savoir est également un sujet.
 

Cédric Villani ne parle-t-il pas de « théorème vivant » ? 
Pour faire court :
1) Le théorème est un univers, à part soi.
2) Le chercheur doit quitter son paradigme, pour avoir une chance de « rencontrer » le théorème.
3) Il se documente, travaille d’arrache pied, se désespère.
4) Un fait inattendu advient. Une prescience. Le chercheur sent sa présence. Un lien se noue.
5) Le monde du théorème lâche un peu de lui-même, infiltre celui du mathématicien. Il y a donc perméabilité. (Sans cet échange, aucune découverte ne serait possible.)
6) En aboutissant à ses conclusions, l’homme de sciences n’est plus le même. Il est devenu : lui et le théorème. Un infini…  Une force. Une puissance. Mieux et plus - bien davantage que ce qu’il était, avant.


Aussi Cédric Villani se trompe donc lorsqu’il affirme qu’il passe à autre chose, une fois l’équation résolue. Quand bien même le voudrait-il, que cela lui serait impossible, puisqu’elle est partie intégrante de lui-même. A présent, il pense avec elle. 


 « Si l’occasion est une grâce, la grâce a besoin, pour être reçue, d’une conscience en état de grâce. » Vladimir Jankélévitch 17* 


Dans la série, les deux protagonistes sont en état de grâce.  C’est  l’intuition d’une présence. Elle, d’habitude adepte du litium, en raison de ses troubles bipolaires – trouvaille des scénaristes américains adeptes du manichéisme : un être doué de fulgurances, faisant des liens improbables et pensant en couleurs est forcément a-normal - s’équilibre. Brody la guide. L’aide à se retrouver elle-même. la protège. Croit en elle.


La machine à penser repart de plus belle – rien n’arrête les mouvements de ses cogitations, ses fissures sont autant de passages, ses failles des ouvertures, ses faiblesses des sensations ouvrant vers des infinis.
 

                                                        ...à cœur perdu.

En partenariat avec :

* J’y reviendrai - une autre fois. 
1* Martin Duru, Philosophie Magazine Juillet/ Août 2014 n° 81
2* – l’idée reçue forme la base du jugement -
3* Le de la Theoria au sens grec l’inspirent – Jean-François Mattéi.
4* Édgar Morin, science avec conscience, p  24, éd du Seuil, point, 1990, ISBN : 2-02-012088-7,
« Elle porte en elle un univers de théories, d'idées, de paradigmes, ce qui nous renvoie d'une part aux conditions bio-anthropologiques de la connaissance (car il n'y a pas d'esprit sans cerveau), d'autre part à l'enracinement culturel, social, historique, des théories. Les théories scientifiques surgissent des esprits humains au sein d'une culture hic et nunc. La connaissance scientifique ne saurait s'isoler de ses conditions d'élaboration. Mais elle ne saurait être réduite à ces conditions. » pp 24-25.   


5* Michel Foucault - contre lui-même – Arte vidéo - 18 juin 2014.


6* « Un match de boxe intérieur » , John Perry – propos recueillis par Alexandre Lacroix et Samuel Webb, Philosophie magazine N° 81, p 55.
Il ajoute page 57 : « Mais les choses qui ont réellement dominé ma vie sont largement accidentelles. Je ne m’attendais pas à tomber amoureux quand j’étais étudiant… Cela m’est juste tombé dessus… » 


7 * Deleuze pédagogue – Sébastien Charbonnier – La fonction transcendantale de l’apprentissage et du problème – L’Harmattan.
« L’amour des problèmes n’est pas qu’une image chez Deleuze. Le rapport à la pensée est un rapport amoureux et les problèmes sont désirés de la même manière qu’on désire une femme ou qu’on désire aller quelque part. Les pages de Deleuze sur autrui comme structure a priori valent pour les problèmes : « Il n’y a pas d’amour qui ne commence par la révélation d’un monde possible en tant que tel. » (DR, 335) Leibniz aime à parler des paysages – pensons à l’exemple de la mer -, or un problème est justement une affaire de paysage. Proust le dit admirablement quand il nous explique qu’une femme désirée, c’est comme un paysage à parcourir, un paysage à dérouler. De même, on déroule les enroulements problématiques, leurs complications. Pour mieux comprendre ce rapport premier et amoureux au problème, servons-nous d’une audace interprétative de Deleuze, qui consiste à croiser les couples leibniziens clair/obscur et distinct/confus. » pp 71 – 72.
 
« Dans la physique de la pensée deleuzienne, le désir fonctionne comme carburateur.
… Vous désirez toujours un ensemble. [Vous désirez toujours ensemble, plutôt] C’est pas compliqué » (Abc, « désir ») p 69.

« Le désir n’est donc pas subordonné à un besoin ou à un manque, il est suscité par des rencontres qui favorisent plus ou moins sa production. » p 70 :
«  je désire pas un [problème], je désire aussi un paysage qui est enveloppé dans ce [problème]. Paysage qu’au besoin je connais pas et que je pressens. » p 72 :
Deleuze pédagogue – Sébastien Charbonnier – La fonction transcendantale de l’apprentissage et du problème – L’Harmattan.
2009 – Paris - ISBN : 978-2-296-10610-9


8* Julie Gacon : «Vous citez André Weil qui dit :  Tout mathématicien digne de ce nom a ressenti, même si ce n’est que quelque fois, l’état d’exaltation lucide dans lequel une pensée succède à une autre comme par miracle contrairement au plaisir sexuel, ce sentiment peut durer pendant plusieurs heures voire plusieurs jours. Alors êtes-vous un mathématicien digne de ce nom ?
Cédric Villani : Avec une citation comme ça, vous allez faire classer X votre émission.
[…] Tout est bon pour avoir le plus d’audience possible, je vois. […]
J’ai décrit une expérience comme ça dans mon ouvrage. C’est, comme le dit Weil justement c’est pas tout le temps, c’est quelque fois que ça arrive mais ça vous arrive.. Il y a quelques expériences que je peux citer de cet état d’exaltation à la fois très intense et avec un sentiment de quelque chose qui dure, de quelque chose qui vous apaise aussi.

Par exemple… La solution de la conjecture de Cercignani … Complètement coincé sur un calcul… Incapable de trouver quelle est la route logique qui mènera au résultat… après une nuit infernale passée à chercher… J’entre dans le TGV qui va me mener à Paris sans la démonstration…quand  je m’assoie paf la démonstration est là… C’est la ligne directe… Et là c’est un sentiment incomparable
Le stress peut-être une chose à la fois paralysante quand elle est trop envahissante et une chose extrêmement exaltante et motivante quand vous la maîtrisez. »
Cédric Villani - médaille Fields 2010 : récit d'une traque à plusieurs inconnues.
22.08.2012 - 07:00 - Les Matins d'été par Julie Gacon.


Mais aussi, Emilia Ferreiro : « J’aime la recherche. J’éprouve un réel plaisir lorsque, après m’être longtemps battue avec un problème, avec des données, je m’aperçois soudain que j’ai compris. Cela signifie que je suis parvenue à construire un modèle théorique qui rend compte d’un aspect de la réalité, qui demeurait jusqu’alors inintelligible. C’est une satisfaction difficile à décrire. Pour rien au monde je ne renoncerais à cela. » Emilia Ferreiro, Culture et éducation. p 187.

9 * « La mathématique trouve son inspiration dans toutes sortes de choses, ça peut être une inspiration interne de l’objet mathématique – avec la théorie des nombres, ça peut être la physique, ou de la biologie
Dans mon cas, c’est clairement la physique avec l’entropie comme fil conducteur de chacun de mes travaux. »
25 min continent sciences. 

 10 * CÉDRIC VILLANI LE VIRTUOSE DES MATHS - Par Caroline Fontaine  - Paris Match
 Ses recherches fonctionnent souvent par phases. Ces dernières se décomposant en quatre points :
« Le prologue d’abord : plusieurs problèmes tourbillonnent dans ma tête jusqu’à ce que l’un s’approche plus près. Vient ensuite la première phase, où je ne comprends rien. Darwin disait qu’un matheux est comme un aveugle, qui, dans une pièce complètement noire, cherche à voir un chat noir qui n’existe pas ! Au cours de la deuxième phase, ma préférée, je perçois une petite lueur. 
A la troisième, je comprends tout, d’un coup. Je suis très fier, je multiplie les conférences.»  
CÉDRIC VILLANI LE VIRTUOSE DES MATHS - Par Caroline Fontaine  - journaliste à Paris Match

11* Britt-Mari Barth.

12 * « Pour comprendre le langage d’autrui, la seule compréhension des mots est toujours insuffisante, il faut encore comprendre la pensée de l’interlocuteur. Mais la compréhension  de la pensée de l’interlocuteur est elle-même incomplète si l’on ne comprend pas son motif, ce qui lui fait exprimer cette pensée. 
De même l’analyse psychologique d’un énoncé quelconque ne parvient à son terme que lorsque nous découvrons ce dernier plan intérieur de la pensée verbale, le plus secret : sa motivation. » Lev Vygotski – Pensée et langage p 495.
Lev Vygotski – Pensée et langage – La dispute. Paris 1997 ; Isbn : 2-84303-004-8

13 * PARADIGME : … ce que Kuhn appelle une révolution scientifique, laquelle, quand elle est exemplaire et fondamentale, entraîne un changement de paradigme (c'est à dire des principes d'association/ exclusion fondamentaux qui commandent toute pensée et toute théorie) et par là, un changement dans la vision même du monde. P : 26
 

14 *  Socrate : « . Ce sont des prêtres et des prêtresses, soucieux de rendre raison de ce à quoi ils se consacrent; c'est également Pindare et maints poètes, gens divins. Voici ce qu'ils disent ; à toi de voir si, à ton avis c'est vrai. Ils disent que l'âme de l'homme est immortelle, que tantôt elle a un terme [ce qu'on appelle : mourir], et tantôt elle renaît, mais qu'elle n'est jamais anéantie ; et que c'est pour cela qu'il faut avoir une vie aussi pieuse que possible
[...] Ainsi, immortelle et maintes fois renaissante l'âme a tout vu, tant ici-bas que dans l'Hadès, et il n'est rien qu'elle n'ait appris ; aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à ce que, sur la vertu et sur le reste, elle soit capable de se ressouvenir de ce qu'elle a su antérieurement. Toute la nature étant de même souche, et l'âme ayant tout appris, rien ne s'oppose à ce que celui qui se ressouvient d'une seule chose [c'est précisément ce qu'on nomme : apprendre] retrouve toutes les autres, pour peu qu'il montre courage et ténacité dans sa recherche ; car chercher et apprendre sont au total réminiscence. Il ne faut donc pas se laisser persuader par cet argument éristique ; il nous rendrait paresseux, et il n'y a que les mous pour le trouver agréable ; le mien rend les gens actifs et les incite à chercher; c'est parce que j'ai foi en sa vérité que je veux chercher avec toi ce qu'est la vertu. » Platon, Le Ménon. Ménon, 80d-82a
http://archipope.over-blog.com/article-21153453.html


15* «Pour moi, il faut rechercher cette souffrance.
« Si on ne souffre jamais, c’est pas bon signe… ça  veut dire qu’on recherche des choses qui sont un peu trop balisées, c’est un peu trop facile. C’est un moment qu’on apprend à apprécier. Il y a une certaine jouissance à se sentir plongé corps et âme dans un problème. Dans votre soirée arrive le moment où elle est passée toute entière en immersion dans un problème. Ça vous fait souffrir mais en même temps ça vous occupe complètement. C’est comme lorsque vous êtes amoureux, par exemple. Ça vous fait souffrir mais vous ne pouvez pas imaginer d’arrêter ça. Ça vous paraîtrait bien pire de mettre un terme à cette souffrance. » 
Cédric Villani – NCC – 03/02/2011 – Sciences en miroir de la philosophie.
 

16* Levinas. Les nouveaux chemins de la connaissance.  
« Autrui me regarde. » Il est injonction à répondre
« Le visage est sans contexte. » Levinas.
Concept « d’otage ». Je suis pris par autrui.


17* Cinthia Fleury, Philosophie Magazine, p 82




Piaget parle d’assimilation des données, de déséquilibre puis d’accommodation.
 
 

La série américaine expliquée par son créateur.

Deleuze - Abécédaire - "D comme désir"

Carrie Mathisson

Carrie Mathisson

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 12:57
« Le langage véhicule tout ce qui peut toucher l’âme humaine »  Marek Halter*

« Le langage véhicule tout ce qui peut toucher l’âme humaine » Marek Halter*



Il y a tout un monde dans une salle de conférence.


     Dès l’ouverture des portes, les spectateurs envahissent la salle. Un chapelet d’auditeurs se détache et fonce droit devant. Volontaires, les consciences glissent, se répandent le long des chaises. Il faut voir ces vagabonds du savoir se frayer un chemin, se propulser dans le passage à l’affût de places disponibles, pour saisir - ou à tout le moins tenter de saisir - la structure du kosmos. 
 
De fait, depuis l’antiquité, le bruyant tourbillon des vivants est  assimilé à des « atomes ». 
La foule - dont nous sommes – serait un nuage composé de milliards de corpuscules. Brouillard de cendres aux  suies tombant vers le sol 1*, entités passives, « Grains de poussière de la poussière. » 2* précipités au hasard frivole de la liquide viscosité du monde.


« La matière, chez Lucrèce – explique le philosophe Raphaël Enthoven - , naît du carambolage des particules qui, tombant dans le vide sous l’effet de leurs poids, s’entrechoquent ou se séparent après avoir subi une infime déviation dans leur chute, un « écart dans leur course » appelé clinamen,  en un lieu et un moment indéterminés. » 3*


Chez Proust – de même - nombre de personnages se croisent, se côtoient, se frôlent sans se voir. 


 « Ainsi de l’amitié – évoque Raphaël Enthoven - entre Bloch et le narrateur, détruite le jour où, parce qu’il craint de laisser Albertine en tête à tête avec Saint-Loup dans un wagon presque désert, le Narrateur refusa bêtement de descendre du train pour présenter ses respects au père de son camarade. Ainsi de l’histoire d’amour mort-née Marcel et Alix de Stermaria qui annula négligemment, à la dernière minute, le dîner à Rivebelle qu’elle lui avait accordé quatre jour plus tôt, alors que, tout en cravate et brossé jusqu’aux ongles, il s’apprêtait à la rejoindre : « Je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j’aimai, mais ç’aurait pu être elle. Et une des choses qui me rendirent peut-être le plus cruel le grand amour que j’allais bientôt avoir, ce fut, en me rappelant cette soirée, de me dire qu’il aurait pu, si de très simples circonstances avaient été modifiées, se porter ailleurs… » » 4*

 

Dans ce billard-ball universe 6*, on peut repérer des sphères tournoyer sur elles-mêmes. Swann  traverse le roman en long, en travers - autrement dit bien maladroitement, tel un corps 5* projeté au hasard du tir d’un sniper pervers. Le projectile sera dévié au choc d’un mur de jeunes femmes dressé sur son passage. 

Christophe HUET

Christophe HUET

Christophe HUET - ASILE.

 

Sur le tapis, d’autres bulles roulent en observant un effet rétrograde.  Ce sont des intelligences mondaines - c’est-à-dire des vernis épate- bourgeois plus vendus au snobisme que vifs – moitié creux, moitié huppé. Ces boules de billard forment une Société triangulaire d’où surgit de magnifiques spécimens. Madame Verdurin est l’une de ces pièces maîtresses.  
Ah, Madame Verdurin… Si nous ne la connaissions pas, Proust ne l’eut pas inventée. 
La balle d’ivoire – brillante - est polie dans la défense d’un pachyderme descendu – pour la beauté du jeu, bien sûr - d’une balle entre les deux yeux.  
Rien que pour le spectacle, il n’est pas inutile de reproduire – ici - ce délice d’écriture chapardé au Dictionnaire amoureux. Savourez  ce passage où l’espèce classée au sommet de l’échelle ultra-mondaine affronte avec courage la dureté des info-déjeuner :
‘Ce jour là, dans le temps retrouvé, le journal lui apprend le naufrage du Lusitania, avec ses douze cents morts. Et tout en « donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes », elle dit : « Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » 7* 

 

Proust, 20 000 subjectivités dans une flûte de champagne.

On peut repérer – aussi - d’autres sphères, pleines de courses perdues, de légers coulés, plus subtiles dans leurs déplacements.
Ainsi en est-il des galets aériens observant des glissements latéraux, insaisissables.. Albertine, « La déesse  à plusieurs tête » en fait partie : toujours différente au narrateur, souligne Pierre Macherey, toujours invraisemblablement surprenante. Figure renversante, arrêtée, redirigée aux mouvements syncopés des rencontres. 8*   
 

Michelle Monique.

Michelle Monique.

Michelle Monique - site.

 Embastillées dans leur paquet, les vies proustiennes se superposent, s’entassent, se côtoient, suivent une trajectoire personnelle – égoïste - sans prendre la mesure de l’autre, sans en saisir l’entièreté de l’âme. 
Entre les murs cartonnés, le nectar est tout proche du fiel, c’est plein de « délicatesses féroces » 9* dans les écorces. 


Dans la seconde vidéo, l’ anecdote – ô combien savoureuse - de la Princesse de Parme dont les « yeux implorent un supplément d’explication. » est frappante, la voici :
Le narrateur enfilant des bottes de neige, la Princesse – au vu de la dangerosité du verglas - lui fait la réflexion de l’intelligence de cette pratique. La suivante, aussi stupide que sa Maîtresse, ajoute d’une voix spirituelle :
Que votre altesse royale se rassure, il ne neigera plus cet hiver.
- Mais qu’en savez-vous ? Interroge la Princesse de Parme, intriguée.
-  C’est absolument impossible… parce que … on a mis du sel sur les routes. » 9*

Si nous n’étions pas des dégustateurs de madeleine – la biscotte étant un talisman Wagnérien dont l’histoire irrésistible est reproduite ici – rapido - promis :


Dans « une lettre de Wagner à Mathilde Wesendonck du 9 mai 1859 : Wagner s’échine alors, en vain, sur la première scène du troisième de Tristan et Isolde (à laquelle Proust fait de fréquentes allusions) ; Mathilde lui a affectueusement envoyé quelques biscottes (Zwieback) qui, écrit Wagner, vont aider le Maître à franchir la « mauvaise passe (où il) est empêtré depuis huit jours ». 
Miracle !
 « Les zwieback, trempées dans du lait, (m’ont) remis sur la bonne voie… » 
Et Wagner de s’écrier, avec un humour peu fréquent chez lui : « Zwieback, zwieback, vous êtes le remède qu’il faut aux compositeurs en détresse ! » 
Proust avait-il lu cette lettre, dont la traduction française date de 1905 ? Il sera plaisant, et raisonnable, de le supposer, d’autant que les madeleines sont des… biscottes dans certains Carnets
. » 10*


Si nous n’étions pas des dégustateurs de madeleine – donc – nous souscririons sans restriction à cette image de protagonistes comparables à des céréales entassées pêle-mêle dans un bol de Muesli.  Et ce, sans goût dire. 
Après tout , soumis à la brutale question de la course à la meilleure place, les héros de roman ne sont-ils pas des flocons frémissant, se bousculant, avançant, perçant, s’extirpant peu à peu du nombre ? Dans leur vie de papier, les acteurs romanesques ne prennent-ils pas des distances avec la masse ? Ne claironnent-ils pas – heureux – de leur remontée vers le ciel ? Enfin, réjouis de leur ascension , gonflés de fatuité, ne se dressent-ils sur la pointe des pieds, fiers d’avoir atteint le haut du sachet ?  

 

Pierre Beteille - Photographies 
 

Pierre Beteille.

Pierre Beteille.

L'effet est attesté dans nos paquets. La physique ne manque pas d'humour.

En matière de littérature, les grains des jeunes filles en fleurs, raisins secs des docteurs Percepied et Cottard, flocons d’orges, copeaux de coco et autres blés soufflés sont secoués, trimbalés, agis par les cahots de la route empruntée par l’écrivain. C’est-à-dire propulsés par le « Proust Nut Effect » 11*, étrange phénomène constaté dans les 14 volumes d’épreuves 12* où les noix de cajou déplacées d’un point A à un point B, se trouvent invariablement triées en fin de parcours : les plus épaisses surgissant en surface, les miettes restant clouées dans les entrailles. 
Des vibrations de l’auteur, naît l’orientation du texte. Dans la construction littéraire proustienne, les corpuscules sont propulsés - tantôt du côté de chez Swann, tantôt du côté de Guermantes, à droite ou à gauche, en haut ou en bas - inversant les genres 13*.


L’effet de transport ou de ségrégation granulaire - pour les intimes de la science – structure le matériau romanesque : plus l’auteur travaille le texte, plus grande est l’influence diffuse du milieu.

Cela va au-delà du choc de deux atomes projetés au hasard des inclinations l’un vers l’autre, évoque Pierre Macherey. 
 

Le monde de Proust.

Qu’est-ce à dire ? 

Prenons l’exemple de Swann.
Swann désirait approcher les jeunes filles appréciées – peut-être se sentir exister à leur contact -, passer un moment d’exception avec cette part d’irréel. 
Au départ, certes, heureux, ce dernier s’est-il laissé grisé,  emporté par la certitude d’être présenté par Elstir  - ce dieu du hasard, ce malin génie - aux jeunes femmes. 
Mais le rêve s’est fracturé et la « rencontre » n’a pas eu lieu.

On peut émettre à ce sujet deux hypothèses. Le monde - c'est connu - étant pétri de deux sortes de penseurs : ceux qui séparent le monde en deux catégories et les autres. 

Première hypothèse, Swann ne tire aucune leçon des faits et, pantin du hasard et des évènements, en reste là. Ne serait-ce pas alors réduire sa personne à un objet, en l'occurence un bilboquet ? Une balle de billard inerte, désengagée de toute pensée ? 
En ce cas l’intrusion percutante du réel dans le roman n’apprendrait rien à quiconque. La dimension sensible du texte - tantôt miel, tantôt scorpion –  n’opèrerait aucune réaction. Ceci, bien sûr, est contraire aux observations. En effet, on mesure non seulement une fissure de la pensée chez le personnage du roman piqué d’espoirs possiblement perdus - quoique rien ne soit moins sûr - bref, une intelligence des sentiments, mais également – et ceci est d’autant plus mesurable – un effet  chez le lecteur, tant celui-ci se trouve engagé, à vif, dans le texte.


Deuxième hypothèse, Swann est touché à la racine du cœur. Sa conscience sera dorénavant liée ad vitam aeternam  à cette fragilité là. La réalité implacable – vivante - cet acte manqué a modifié sa vision des choses. 
En d'autres termes, Swann s’est recomposé à l’ombre de cette fêlure.

« Apprendre, c’est modifier ou préciser les connaissances que l’on a déjà, la structure cognitive, et la théorie du monde que l’on a dans la tête. » 14*  affirme Franck Smith.  De fait, rien n'est sans doute plus fort que ce choc provoqué par l'irruption du réel entre les lignes.

John Williams Waterhouse - Sirène, 1900

John Williams Waterhouse - Sirène, 1900

Et si cette incursion, ce choc de réalité, cette fissure du destin était la condition du l'émergence de l’invraisemblable ? 

     L’atome solide - insécable – n’est-il pas révélé par ses fêlures ? 
                                         Cette fragilité là ?
                                             Ce potentiel de désespoir ? 
                                                    Ce prénom prononcé dans un soupir ?
                                                               Cette mèche de sentiments si proche ? 

 Ainsi la vision atomistique – inerte - l'intelligence enfermée dans camisole de la conscience, se fissure. Le monde du héros de roman imprègne celui du lecteur. Sentiments et raison s’infiltrent, se fondent en une même vibrante texture.

 

Le personnage accompagne le bibliophage, leurs figures se touchent. De la fibre de leurs aventures naît une respiration ; de la cellulose germe un souffle invisible - troublant - poussant  vers les récits comme les larmes s’écrasent sur les brisants. Un air qui transporte  vers d’autres lieux, d’autres temps, d’autres horizons. 

 

Et dans cette mer de subjectivités instables et plurielles 15*, ce courant précipitant les éléments, ce composé de gouttes sulfureuses où pétillent des milliers d’espoirs, des poches de rêves opèrent une transformation silencieuse :


Le monde se colore à la lumière tourbillonnante du champagne,

                                       un univers de bulles baignées dans un substrat doré d’acide.    

 

Flottement  imperceptible - capté au son des flûtes.

 

Proust est un collecteur d'âmes touchées par la vie.      

* Lille, le 14 juin 2014,  “Terezin ou la musique contre la barbarie”. Salle Québec du Nouveau Siècle 30.


1*  « On pense souvent que la déclinaison a été inventée par Lucrèce (qui emploie clinamen), car elle n’apparaît pas dans les textes conservés d’Epicure. En réalité, tous les auteurs ultérieurs l’attribuent à celui-ci.
Chez Démocrite, les atomes étaient animés d’un mouvement tourbillonnaire et s’aggloméraient pour former des agrégats. Mais selon Lucrèce, si les atomes ne déviaient jamais, ils ne pourraient pas se rencontrer et tomberaient à l’infini vers le bas, « comme des gouttes de pluie » : leur mouvement serait uniforme et ils ne formeraient jamais aucun agrégat. « Ainsi, la nature n’aurait jamais rien créé. » En outre, sans cette déclinaison qui rompt le pacte du destin », il n’y aurait pas de « libre volonté ».
Carnéade, puis Cicéron critiquèrent la déclinaison comme superflue, et guère compatible avec la thèse d’un « mouvement volontaire de l’âme » : cette déclinaison « sans cause » relevait de l’indéterminisme plus que d’un libre arbitre. » Jean-Batiste Gourinat in Dictionnaire des concepts philosophiques – Larousse – in extenso, CNRS Editions, p 185.
Sous la direction de Michel Blay
http://www.franceculture.fr/personne-jean-baptiste-gourinat.html
ISBN : 978-2-03-585007-2


2* « Grains de poussière dans la poussière. » Nietzsche, Le Gai savoir.


3* « Clinamen
    La matière, chez Lucrèce, naît du carambolage des particules qui, tombant dans le vide sous l’effet de leurs poids, s’entrechoquent ou se séparent après avoir subi une infime déviation dans leur chute, un « écart dans leur course » appelé clinamen,  en un lieu et un moment indéterminés. Or, les individus, dans la Recherche (c’est-à-dire dans la vie), se rencontrent au hasard d’un pas de côté, se brouillent à l’occasion d’un  malentendu et se rapprochent parfois avant qu’un contretemps ne les oriente soudain dans des directions définitivement opposées : « Il suffit, de la sorte, qu’accidentellement, absurdement, un incident (…) s’interpose entre deux destinées dont les lignes convergeaient l’une vers l’autre pour qu’elles soient déviées, s’écartent de plus en plus et ne se rapprochent jamais. P. 132- 133.
Proust – Jean-Paul et Raphaël Enthoven – Dictionnaire amoureux de Marcel Proust – Plon Grasset.


 4 * Ainsi de l’amitié entre Bloch et le narrateur, détruite le jour où, parce qu’il craint de laisser Albertine en tête à tête avec Saint-Loup dans un wagon presque désert, le Narrateur refusa bêtement de descendre du train pour présenter ses respects au père de son camarade. Ainsi de l’histoire d’amour mort-née Marcel et Alix de Stermaria qui annula négligemment, à la dernière minute, le dîner à Rivebelle qu’elle lui avait accordé quatre jour plus tôt, alors que, tout en cravate et brossé jusqu’aux ongles, il s’apprêtait à la rejoindre : « Je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j’aimai, mais ç’aurait pu être elle. Et une des choses qui me rendirent peut-être le plus cruel le grand amour que j’allais bientôt avoir, ce fut, en me rappelant cette soirée, de me dire qu’il aurait pu, si de très simples circonstances avaient été modifiées, se porter ailleurs… » » P. 132- 133.
Proust – Jean-Paul et Raphaël Enthoven – Dictionnaire amoureux de Marcel Proust – Plon Grasset.


5 * En effet, la « monade » - c’est-à-dire l’élément immatériel et simple qui se trouve au principe de toute matière composée – n’ayant « point de fenêtre par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir » , aucune monade ne saurait avoir une influence physique sur l’intérieur de l’autre, sinon par l’entremise de Dieu dont l’intelligence combine harmonieusement des mouvements autonomes, comme un chef d’orchestre accorde des instruments qui, pourtant, se contentent de jouer leur partie. Dans la Monadologie – cet ultime chef-d’œuvre qui concentre en dix pages et quatre-vingt-dix propositions la totalité d’un système -, chaque individu est à son insu, dans une parfaite indépendance à l’endroit de toutes les autres créatures, mais l’indépendance réciproque des monades est garantie par leur dépendance vis-à-vis de Dieu.  p 297. 
Proust – Jean-Paul et Raphaël Enthoven – Dictionnaire amoureux de Marcel Proust – Plon Grasset.


6  * Le ‘billiard-ball universe’ d’Epicure de P. Conway  « Epicurus’ theory of freedom of action », Prudentia, XIII , 1981, 81,82 - cité par Jean Salem in « Lucrèce et l’éthique – La mort n’est rien pour nous – éd. Vrin p. 78.


7* Proust – Jean-Paul et Raphaël Enthoven – Dictionnaire amoureux de Marcel Proust – Plon Grasset. P 154. Croissants.


8* Pierre Macherey, Proust. Entre littérature et philosophie, éditions Amasterdam Paris- 2013 ISBN : 978-2-35480-127-4
9* Vidéo numéro 2 , Rencontre avec Raphaël Enthoven, le  21 février 2014 au Furet du Nord. 


10* Proust – Jean-Paul et Raphaël Enthoven – Dictionnaire amoureux de Marcel Proust – Plon Grasset. P 229.

11*  « Brasil Nut Effect » phénomène physique constaté dans les remorques des camions Brésiliens où les noix de cajou déplacées d’un point A à un point B, se trouvaient invariablement triées en fin de parcours : des plus épaisses surgissant en surface, aux miettes enfouies en profondeur. Egalement appelé l’ « Effet Muesli » cette action physique propulse les corpuscules à droite ou à gauche, en haut ou en bas, suivant les vibrations du transport. L’effet de ségrégation granulaire - pour les intimes de la science - influence le matériau romanesque. La physique ayant une de caractère instable se solidifiant ou se liquéfiant au grès des instants qu’est le personnage

12 * «C’est une des grandes leçons quasiment politique du roman proustien.  La société fonctionne à coup d’agrégats, de distinctions et d’exclusions. » Michel Erman, philosophe et professeur de linguistique à l'Université de Bourgogne.
http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-%E2%94%8209-10-proust-a-contretemps-25-maintenant-que-la-vi

13 * Vidéo du chêne parlant.

14 * - Devenir lecteur – Franck SMITH – Armand Colin – Paris, 1986 –p 99
 ISBN : 2-200-10176-7 

 

14 - B « La structure cognitive
[…]
On ne se souvient d’évènements précis que lorsqu’ils constituent des exceptions dans le résumé de l’expérience vécue, ou lorsqu’ils ont une forte charge affective ou dramatique. Et, même dans ce cas, ces souvenirs, au moment où on se les remémore, apparaissent comme très reliés à nos perspectives ou intentions du moment, concernant le monde extérieur (Bartlette, 1932). Des souvenirs précis, impossibles à intégrer au résumé de l’expérience ou aux connaissances structurées qu’on possède, n’offrent que peu d’intérêt ; c’est pourquoi on a si peu de souvenirs d’enfance précis. » p 56-57 : Franck SMITH – Devenir lecteur – Armand Colin – Paris, 1986 – ISBN : 2-200-10176-7

14 - C * P 57  : La théorie du monde qu’on a dans la tête
On a dans la tête une théorie du monde : elle est le fondement de toutes nos perceptions et de notre manière de comprendre le monde, la racine de tout apprentissage, la source de nos espoirs et de nos peurs, de nos motivations et de nos attentes, du raisonnement et de la créativité. Et cette théorie est la seule chose que nous possédions. Si nous pouvons comprendre le monde, c’est parce que nous savons interpréter les interactions que nous avons avec lui, à la lumière de notre théorie. Elle nous protège contre le désarroi.
[CHAISE THEORIE]
Lorsque j’observe le monde, je distingue une multiplicité d’objets chargés de sens ; ils ont toutes sortes de relations complexes entre eux et avec moi, mais ni ces objets, ni les relations qu’ils entretiennent entre eux ne sont évidents. Une chaise ne s’annonce pas à moi comme étant une chaise. Je dois la reconnaître comme telle : la chaise fait partie de ma théorie. Je la reconnais lorsque mon cerveau décide que ce que je regarde en est une. Une chaise ne me dit pas que je peux me servir d’elle, pour poser mon manteau, mes livres ou mes pieds, pour atteindre une étagère trop haute, ou pour empêcher une porte de s’ouvrir. Tout cela fait également partie de ma théorie. Je ne peux comprendre le monde qu’en fonction de ce que je sais déjà. L’ordre et la complexité que je perçois dans le monde qui m’entoure doivent se refléter dans mon esprit. Tout ce qui, dans mon esprit, est impossible à mettre en relation avec la théorie du monde est inintelligible et source de désarroi.
Le désarroi est un état inhabituel pour la plupart d’entre nous : cela montre très clairement que la théorie du monde que l’on a en soi est très efficiente. On n’est pas conscient de cette théorie, justement parce qu’elle fonctionne très bien.
Le tout jeune enfant possède aussi ses théories du monde. Elles ne sont peut-être pas aussi complexes que celle de l’adulte – il a eu moins de temps pour les affiner -, mais elles semblent très bien répondre à ses besoins.
Devenir lecteur – Franck SMITH – Armand Colin – Paris, 1986 – ISBN : 2-200-10176-7
 

15 * Une idée forte communique un peu de  sa force au contradicteur. Participant à la valeur universelle des esprits, elle se greffe en l’esprit de celui qu’elle réfute, au milieu d’idées adjacentes, à l’aide desquelles, reprenant quelque avantage, il la complète, la rectifie, si bien que la sentence finale est en quelque sorte l’œuvre des deux personnes qui discutaient. C’est aux idées qui ne sont pas, ç proprement parler, des idées, aux idées qui, ne tenant à rien, ne trouvent aucun point d’appui, aucun rameau fraternel dans l’espoir de l’adversaire, que celui-ci, aux prises avec le pur vide, ne trouve rien à répondre. Marcher sur les crêtes de Proust. [ALRTP, tome I, p. 552.]. Pierre Macherey -  P 97 :

16 * Mentir-vrai de Louis Aragon

« La nouvelle "Le mentir-vrai" qui donne son titre au volume entier est conçue comme une poétique du roman et de la nouvelle. Se servant d'un matériel autobiographique provenant de sa propre enfance, l'auteur, en racontant, illustre sa thèse selon laquelle la narration consiste dans la transformation de faits réels gardés dans la mémoire de l'auteur, dans une composition fictionnelle qui, bien que produit d'un mensonge et donc "menteuse", transporte une vérité qui s'approche plus de la réalité que la reproduction apparemment directe et immédiate de la réalité telle quelle. »
http://www.uni-muenster.de/LouisAragon/werk/spaet/mv_f.htm

 

Le dur métier de scientifique.

Le monde du romancier imprègne celui du lecteur. Sentiments et raison s’infiltrent, se fondent en une même texture fragile. Ebranlant le coefficient élevé des certitudes. Laissant place aux doutes. Tous deux éprouvent la satisfaction éprouvée par l’esprit « à la recherche » de considérations subtiles, d’éléments explicateurs. Les personnages accompagnent votre présent, leurs figures vous touchent. De la fibre de cellulose de leurs aventures naît une respiration, un air qui transporte votre réalité vers d’autres lieux, d’autres temps, d’autres horizons. C’est le souffle des bulles de champagne, dit-on, ce flottement - invisible à la plupart - capté dans les lignes. L’auteur serait un collecteur de pièces touchées par la grâce.

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  • : Le chêne parlant
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  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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