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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 04:03

« Si l’on voulait dresser un catalogue de monstres,

Le rocher aux sirènes- Edward Matthew Haleon ne pourrait mieux faire

que de photographier en mots les choses

que la nuit charrie jusqu’à nos esprits somnolents,

incapables de dormir. »

Fernando Pessoa*,

Le livre de l’intranquibilité,

p 253.

 

Lorsqu'on rencontre une personne dont on s’était fait une certaine idée, on est parfois surpris. La froideur imaginée fait place à un tact subtil, une proximité étonnante. Le détachement supposé s’efface, se reconnaît comme une lucidité aiguë de la nature humaine, une pensée pleine de finesse. L’inverse étant aussi justement observé. Celui-ci nous semblant débonnaire, amical, proche, s’avèrera véritablement inaccessible ; sans reconnaissance envers le lecteur avide de philosophie, sans réciprocité si ce n’est celle des conférences soigneusement cadrées. Au vrai, lorsqu’on rencontre des personnalités, on s’aperçoit vite de la faiblesse de nos jugements. On est bien obligé de reconnaître combien une façon d’être, un discours bien enveloppé peuvent contenir d’impressions reçues, d’apparences trompeuses. Voilà pour l’être humain.

Mais qu’en est-il des mots ? Du vocabulaire que nous employons ? Entretenons-nous un questionnement sérieux à son sujet ? Remettons-nous suffisamment en cause ce qui nous est proposé ? Et, privés des outils conceptuels adéquats, que se passe-t-il ?

Pour percevoir, voir, décrire, nous avons besoin de nommer les choses. Nos pensées sont conçues à l’aide de mots, des éléments de base décrivant une réalité conceptuelle (1) ou matérielle, précise. Au fond, soutenir une réflexion subtile, c’est penser le vocabulaire – ses attributs, ses liens logiques, ses sens cachés - et ce, avec force. En saisir les nuances afin d’augmenter notre acuité, décupler notre lucidité, cheminer en conscience. Aussi pour Bruner, ça ne fait-il aucun doute… « L’acquisition des concepts est un aspect de ce qu’on appelle traditionnellement « penser » (2)… La langue façonne la pensée, laquelle est également inséparable de l’expression de nos sentiments (3), sensations. « On ne perçoit que ce qu'on conçoit » nous dit Britt-Mari Barth (4) et dans le même temps nos conceptions s’élaborent à l’aide de concepts donnés, reçus ou construits. Restons un instant sur ces briques. (5). User d’un terme n’est jamais neutre (4’), puisqu’il est relatif aux qualités des rencontres intellectuelles et expérimentales ainsi qu’aux liens que nous aurons tissés. Mais il arrive fréquemment que ce dernier nous soit « donné ».

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On ne choisit pas la notion de « reproduction », on l'a choisie pour nous – dans les livres, les conférences, les ouvrages spécialisés, les dictionnaires, cet intitulé fait « référence », il est institutionnalisé. Est-il légitime pour autant ? L’activiste humain Albert Jacquard (6) nous alerte contre ces types d’ondulations sonores qui nous susurrent leurs opinions à l’oreille, nous bercent de leurs idées, nous charment de leurs concepts. Enchantent – endorment, cherchent à nous égarer, nous conduisent bien gentiment en direction des rochers. Eliminer la complexité, substituer des mots dans le sens du simplisme, et ce de manière rationnelle – Orwell en est le merveilleux interprète - c’est agir sur nos pensées, les manipuler, façonner notre vision tout en détériorant singulièrement notre compréhension du monde. En d’autres termes, travailler à transformer l’individu commence par appauvrir son vocabulaire, supprimer les moyens qu’il pourrait employer – ses ressources donc – à fin** d’annihiler tout esprit critique. Ainsi dépouillé, ce dernier se devrait d’obéir aux pensées qu’on lui soufflera – insufflera – à l’esprit sans coup férir. Du moins, l’espère-t-on… "Dans des temps de tromperie généralisée, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire." Martèle George Orwell.

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« Il faudrait supprimer de tous les livres d’école le mot reproduction sexuée. Du moment qu’il y a sexe, il y a pas reproduction, il y a tirage au sort et il a justement mise en place d’un processus extraordinaire de création du neuf à tous les coups. C’est pourquoi, il faut parler de procréation, j’ai été créé et il n’y en a pas deux comme moi. Et on peut dire ça à chacun. »

Le message critique d’Albert Jacquard est relayé par les documents d’accompagnement des programmes qui soulignent le même danger de confusion. En somme – tout le monde s’accorde sur ce point - la maîtrise du vocabulaire est un enjeu primordial.

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      .

 

Albert Jacquard évoque de manière toute aussi rigoureuse ce que recouvre le terme de reproduction.

 

.

 


A écouter et lire Albert Jacquard (7), la différence entre reproduction et procréation est nette, bien établie, ne laisse aucune place à l’équivoque. Alors pourquoi cette ambiguïté ? Pourquoi persévérer dans cet emploi fautif ? Comme souvent, pour comprendre, il s’agit de repérer la source de l’intérêt, de s’en rapprocher. Jacques Testart (2) est bien placé pour ce faire. La reproduction, c’est le domaine du certain, du sûr, de l’exact. Quoi de plus connu et attendu que la photocopie, la copie du mème ? Dans cette science omnisciente, toute puissante, tout est fiable, déterminé. L’homme obéit à une logique implacable, son avenir devient manifeste, probable. On peut considérer toutes ses propriétés en les notant noir sur blanc. Se représenter la ‘procréation’ comme une reproduction, c’est composer une image précise de la conception. C’est la penser en tant qu’expérience fixe – garantie - maîtrisable. Mais plus encore, cette détermination de lois naturelles lisses, homogènes, ordonnées, oriente la recherche dans le sens d’une simplification du monde, de sa réduction à la plus simple expression, celle d’une nature limitée, soumise. Soit, tel Descartes, se rendre « comme maître et possesseur de la nature. »

L’idée de procréation est différente. Ce concept contient ce qu’il est bien convenu d’appeler du vague, de l’incertain, de l’aléatoire, de la nouveauté. Un flottement, un flou règne sur le résultat de l’opération. La représentation de l’homme est ici en germe, indéterminée. Cette part d’indécision - et d’indécidable - ne saurait satisfaire les vendeurs de sciences exactes – ces amoureux de la norme – ces croyants en codes et brevets en bonne et due forme. Ceux qui adaptent l’environnement à leurs besoins et non l’inverse… Comment, en effet s’accaparer ce qui est insaisissable ? On ne peut ‘posséder’ ce qui nous échappe.

Transformer le vocabulaire est donc une arme ; d’autant plus redoutable qu’elle n’a l’air de rien. Elle infléchit néanmoins la pensée de l’utilisateur dans une direction voulue, travaille à modifier l’esprit de celui qui en use dans un sens particulier et déterminé. Celui…d’un système dévoyé puisque dédié à servir ses propres intérêts. Saper les bases de la réflexion, au fond - priver des mots pour le dire, - démonter l’accès à la complexité, masque une violence, une aliénation, la volonté de..

                    fondre le savoir d’autrui en leur volonté, prendre un pouvoir infernal sur les esprits…

                                                            …faire des hommes des moutons labellisés.

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Ce billet est une réponse aux questionnes posées à propos de Charles Darwin.  

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* Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquillité. Christian Bourgois éditeur. 1999. ISBN : 2-267-01516-1

** Détournement volontaire - bien sûr. Bien que fautive cette tournure fait sens.

(1) « La notion de catégorie ou concept – définie comme une relation entre mot, ce à quoi le mot se réfère, c'est-à-dire des situations réelles dans lesquelles ce mot est utilisé, et les caractéristiques ou les attributs qui permettent d'identifier ce à quoi on se réfère. » Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347, p 34.

(2) « mais nous avons insisté sur un sens plus large : pratiquement toute activité cognitive comprend et dépend du processus de la catégorisation » p 31. « Le rôle de l’enseignant consiste à faciliter la conceptualisation, c’est-à-dire à guider l’élève dans la mise en relation pour qu’il puisse organiser et intérioriser la nouvelle information à partir de ce qu’il sait déjà. » p 61 Britt-Mari Barth, l’apprentissage de l’abstraction, méthodes pour une meilleure réussite de l’école ; RETZ, 1987, isbn : 9-782725-611990.

(3) « … on ne parle que pour exprimer des choses que l’on sent, ou que l’on pense, on cherche par un instinct naturel le son le plus conforme à ses sentiments et les paroles les plus propres pour communiquer ses pensées : de sorte que si le génie est subtil ou grossier, tendre ou dur, civil ou rustique, humain ou farouche, actif ou paresseux, tout cela se découvre dans les mots et dans les façons de parler. » De Méré, « Œuvres posthumes », t. III (« De l’éloquence et de l’entretien »), p 111-112. In Histoire du visage – Jean-Jacques Courtine, Claude Haroche, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 2007. p 162. ISBN : 9782228902144.

(4) def système : ensemble d'éléments interdépendants. « Le savoir est évolutif. … le savoir se structure comme un réseau d'interconnexions (un ensemble organisé d'éléments dépendants), chaque personne crée son propre réseau en associant tout ce qu'elle sait ou ressent par rapport à une idée. Les points de repère ne sont pas les mêmes. Pour un même savoir - un concept -, par exemple « démocratie » , l'expérience qu'un individu en a fait varier le sens qu'il attribue à ce mot. » p 51.

(4’)… (savoir/ subjectivité) « il n'est donc pas parfaitement neutre et objectif, il est pénétré par les valeurs et les croyances de l'individu qui le détient. » p 51 Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

(5) « Le développement cognitif comprend une capacité de plus en plus grande de dire à soi-même et aux autres, à l’aide de mots ou de symboles ce qu’on a fait et ce qu’on fera. » (Bruner, JS, Toward a Theory of Instruction, Cambridge, Harvard University Press, 1966, p 13.) Britt-Mari Barth, l’apprentissage de l’abstraction, méthodes pour une meilleure réussite de l’école ; RETZ, 1987, isbn : 9-782725-611990 Procréation ou reproduction ? Le vocabulaire est extrêmement important, il détient un pouvoir politique.

(6) « Connaissant les gènes des parents, il nous est simplement possible d’énumérer les divers génotypes que peuvent recevoir les enfants, non de prévoir celui qui sera effectivement réalisé. Si nous tenons compte de l’ensemble des caractères qui définissent l’individu, cette énumération aboutit à un nombre d’enfants possibles pour un couple donné si élevé que deux enfants ont nécessairement des patrimoines génétiques différents (à l’exception des « vrais » jumeaux qui sont issus du même œuf) ; Chacun de nous est unique, exceptionnel. Il ne reproduit aucun de ses parents ou de ses ancêtres. Il est le résultat d’une création et non d’une reproduction. » P 26 « Dans d’autres cas, par chance, la protéine modifiée apporte un pouvoir nouveau ; elle permet de mieux résister à l’environnement, ou de se reproduire à un rythme plus élevé. De génération en génération, la structure mutée se multiplie et finit par éliminer la structure initiale. Une population peut ainsi se diversifier et se transformer. » P 77

(7) « reproduction sexuée » et qui justement n’est pas une reproduction : deux êtres s’associent pour en procréer un troisième. Le troisième n’est ni l’un ni l’autre des deux « parents », ni leur somme ni leur moyenne : il est nouveau, définitivement unique, exceptionnel. Albert Jacquard, moi et les autres, initiation à la génétique, Point, Seuil, 1983, ISBN : 2-02-048237-1

(8) : Jacques Testart reprend le sens de ces deux termes.

Histoire-cnrs.revues.org « la biologie et, plus particulièrement, ce qui touche à la génétique qui soulèvent des questions redoutables. En effet, la maîtrise de la procréation semble avoir atteint le stade où ce qui est incertain est transformé en probable, rejoignant ainsi au niveau des objectifs généraux le but déjà atteint par les autres champs du savoir. C'est la thèse centrale de ce livre, que l'auteur justifie en puisant dans l'histoire des vingt dernières années de recherche. Cette transition est explicite si l'on considère que l'on ne parle presque plus de procréation mais de reproduction. En effet, la maîtrise de la procréation semble avoir atteint le stade où ce qui est incertain est transformé en probable, rejoignant ainsi au niveau des objectifs généraux le but déjà atteint par les autres champs du savoir. C'est la thèse centrale de ce livre, que l'auteur justifie en puisant dans l'histoire des vingt dernières années de recherche. Cette transition est explicite si l'on considère que l'on ne parle presque plus de procréation mais de reproduction. » En gros, les théoriciens insistant sur l’idée de reproduction ont à l’esprit l’idée d’un individu fait de gènes, d'un individu « machine ». 

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 18:39

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Le monde dans lequel nous vivons – reconnaissons-le – souffre souvent de ne pas nous convenir. Nous y cherchons, quoi ? Un divertissement ? De la nouveauté ? Un point rythmique qui viendrait réveiller l’encéphalogramme plat de notre réalité ?

A l’offensive de la vie, nous nous perdons dans des contemplations distrayantes, des achats joyeux – parce que nous croyons les posséder – rassurants parce que nous pensons les avoir - décevants car nous n’en avons jamais assez.

 

Et puis il est des phénomènes psychiques délicieux, comme ceux de relire les livres aimés – heureux de vivre ces instants de rencontre, en résonance avec ces mondes intérieurs, insolites, inépuisables.

 

On peut alors consentir au réel, aimer ce que l’on possède, « être sidéré – nous rappelle Raphaël Enthoven - par la présence de ce qui est ». « Il arrive - en effet - que certains se satisfassent du fruit qu’ils mangent. », de l’émission qu’ils écoutent ou de la conférence à laquelle ils assistent. 

 

Dès ce lundi Les Nouveaux chemins de la connaissance, en relation avec Citéphilo, se proposeront d’aborder le thème du réel. 

Qu’est-ce que le réel ? Quel réel ? 

 

Nous pourrons alors nous étonner de ce qui est.

Trouver de l’insolite, notamment au travers du prisme de la sociologie, avec Robert Castel. Apprécier le singulier des mathématiques et de ses vérités plurielles avec Jean-Pierre Kahane. Désirer aborder la philosophie et la littérature, avec, d’une part, Jean-François Favreau qui nous entretiendra de Michel Foucault et d’autre part Raphaël Enthoven qui viendra aborder la question centrale du réel chez Clément Rosset, séparément du besoin qu’on en a. 

 

En marge de cette passionnante série d’émissions, enregistrées ce week-end, les invités ont eu la gentillesse de répondre aux questions singulières des auditeurs de l’auditorium du Palais des Beaux Arts de Lille.

 

Dans les extraits vidéos – réels - qui suivent l’auteur du Philosophe de service répond avec une passion communicative aux questions des auditeurs. 

 

 

VIDEO 1

 

 (En remerciant Raphaël Enthoven ainsi que Gilbert Glasman

de leur gracieuse autorisation à la mise en partage sur la toile de cette vidéo) 

 

00.00 : A propos du spinosisme de Clément Rosset, compatible avec Pascal avec Bergson. 

 

00.22 (Sur la transcendance) :Dans un système transcendant il y a le sensible et le transcendant. Chez Rosset il n’y a pas de transcendance, mais il y a au sein du réel une scission entre la quantité et la qualité. 

 

00.52 ( Du cœur et de la raison) : Il y a dans l’immanence rossetienne deux registres : le registre du cœur et le registre de la raison. Le registre de ce qui s’explique et celui de ce qui se comprend. 

 

1.30 (Le monde selon Spinoza) : Pour Spinoza la seule énigme c’est l’existence elle-même. Il n’y a plus de pourquoi. 

 

2.15 : Rosset aime les philosophes qui ne démontrent pas l’existence de Dieu. Pascal ne démontre pas l’existence de Dieu (2.25). Ce qui se démontre (Nietzsche) ne vaut pas grand chose (2.40)

 

3.20 : L’immanence de Rosset : c’est un immanence qui ménage la possibilité de merveilleux – et  en est la condition. Il n’y aurait pas d’émerveillement s’il y avait une instance tutélaire chargée de dissiper les mystères (3.35)

 

4.00 : Du matérialisme de Rosset. Quand on est matérialiste on ne peut pas adhérer à la transcendance (4.10).  Rosset ne comprend pas comment on peut être matérialiste et révolutionnaire (4.15). 

 

4.38 : Double dimension du marxisme : dimension explicative (rien à dire), mais morale de temps en temps (problématique). 

 

VIDEO 2

 

 

 (En remerciant Raphaël Enthoven ainsi que Gilbert Glasman

de leur gracieuse autorisation à la mise en partage sur la toile de cette vidéo) 

 

00.00 : L’athéisme (ou du moins son agnosticisme) de Clément Rosset sont-ils les conditions de son mysticisme : c’est précisément parce que Clément Rosset ne croit pas en dieu qu’il peut être mystique.

 

00.40 : Totalité et singularité plutôt que universalité et particularité ? 

Clément est un critique de l’idée d’universel. De même du particulier, vu comme phénomène d’une loi plus générale. 

1.35 : Pour Clément Rosset le vrai couple est hasard et nécessité. Hasard et nécessité sont des synonymes qui ne s’admettent pas. (2.28)

 

2.35 : A propos de Parménide.

On a fait dans l’histoire des idées de Parménide le père de Platon (3.35) et Platon aurait commis un parricide en introduisant le non-être au sein de l’être. Rosset dit que c’est une interprétation fautive et pauvre (4.27)

(4.55) D’un point de vue parménidien, comment peut-on croire en dieu ? Soit dieu est, soit il n’est pas. Si il est il n’y a pas besoin d’y croire, s’il n’est pas la question ne se pose pas. Ce qui existe, existe, ce qui n’existe pas n’existe pas. C’est la formule même de l’immanence. 

 

5.36 Le paradoxe de l’université : elle n’accepte pas les philosophes.

 

6.30 invite à lire Principes de sagesse et de folie (Parménide et les fourberies de Scapin de Molière). Rosset a remplacé un Parménide transcendant par un Parménide immanent (7.07)

 

VIDEO 3 

 

 (En remerciant Raphaël Enthoven ainsi que Gilbert Glasman

de leur gracieuse autorisation à la mise en partage sur la toile de cette vidéo) 

 

00.00 : Sur la physique quantique et la philosophie de l’immanence. 

Sur le fait de ne pouvoir dissocier le phénomène des procédures mises en œuvre pour l’observer. Une philosophie de l’immanence est une philosophie où l’homme n’a pas sa part (00.32)

Rosset aime beaucoup le Sartre de la première façon : celui de la Nausée par exemple (1.00)

 

2.00 : De la musique : la jubilation musicale vient du fait que la musique ne parle pas la langue des hommes. C’est en cela que elle est si précise quant au réel (2.14). L’enjeu de la musique est celui d’une science intuitive (2.42)

 

3.30 : Sohrawardi : C’est un philosophe de la lumière, de l’épiphanie. Rosset aussi. L’éducation sentimentale (4.00) : « Ce fut comme une apparition ». 

Grande question métaphysique : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien (4.42) : C’est un faux problème pour Rosset. Quand on ne voit pas quelque chose à laquelle on s’attend on dit qu’il n’y a rien (5.25) – on cherche des vers et on tombe sur de la prose (exemple de Bergson). 

 

VIDEO 0

 

 

0.00 : Il ne faut pas s’en tenir à la vérité – Ne jamais renoncer au vertige – Faire de la philosophie c’est ne pas se satisfaire de ce qui nous rassure 

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Pour ceux qui en ont l’occasion, ce billet est une invite à se rendre à une ou plusieurs conférences bien réelles de cette seizième édition de Citéphilo qui se déroule du 8 au 28 novembre avec pas moins de quatre invités d’honneur.

 

Encore merci à Raphaël Enthoven dont je cite de mémoire la réponse qu’il me fit alors que je lui demandais son accord pour la mise en ligne de ces extraits vidéos : « Oh là, oui, je contresigne tout ce que j’ai dit. » 

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A LIRE :

 

Le réel, traité de l’idiotie.


Principes de sagesse et de folie

 

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Sites 

 

Site officiel de Clément Rosset.


Les Nouveaux Chemins de la connaissance : Clément Rosset et le réel

 

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 08:34

 « Tu fais l'effet d'un beau vaisseau

qui prend le large,

Caspar_David_Friedrich-Falaises-de-craie-Rugen-.jpgChargé de toile,

et va roulant Suivant un rythme doux,

et paresseux,

et lent. »

Le beau navire,

Charles BAUDELAIRE (1821-1867) 

 

Darwin a «Un passé qui ne prédisposait pas du tout à devenir un grand savant, c’était pas un élève très assidu, très doué, plutôt distrait. » confie Patrice Gélinet au paléoanthropologue Pascal Picq (1). Le spécialiste des hominidés, confirme. Darwin a échoué en médecine (2) en raison d’une pulsion maladive envers le détail, le minuscule, le domaine inexpliqué de l’infime.

On lui reprochera rapidement cette habitude consistant à suivre des pistes sans rapport direct avec les objets d’études, ces écarts, ce cheminement hors sentier balisé. Cette intériorité hors norme sera vite associée à une imperfection, une manie regrettable ; une déviance impardonnable aux yeux de son instituteur.

Darwin est effectivement, ajoute Patrice Gélinet « curieux de tout… » (1).

Le naturaliste peut se le permettre, diront les mauvaises langues. Sa naissance s’enracine dans un terreau familial favorisé puis le jeune homme contractera un mariage avec sa cousine, Emma, la fille des porcelainiers Wedgwood lui assurant sinon un train de vie somptueux, au moins une salutaire indépendance financière. Le contexte scientifique jouera également un rôle. Le naturalisme à l’époque, suscitant peu de passions – était considéré tantôt comme un loisir, un passe-temps, tantôt comme une lubie. Cette dévalorisation lui sera favorable, conférant au praticien une large liberté de penser, celle des hommes attachés aux choses dénuées d’intérêt aux yeux du commun.

Pour toutes ces raisons, Darwin disposera à ses débuts de peu de crédit. Mais le contenu de ses recherches et la qualité des échantillons envoyés en Angleterre viendront vite compenser ce défaut de notoriété.

 

Charles Darwin est l’homme des grands laps de temps.

De la suspension.

Quand il s’immerge dans un sujet, il l’étudie en profondeur, le pense plus que de raison. Ses recherches, ses analyses, ses classements, ses questionnements ont la gravité du « Festina lente » - du « Hâte-toi lentement ».

La saveur familière du temps perdu (3)...

Le spécialiste de Darwin, Patrick Tort, nous lit un passage de l’autobiographie de Darwin : « Le travail s’est fait très lentement très tranquillement » (4) confiera-t-il à ses enfants. Lente maturation, plages de vie et de vide, rêveries libératrices de l’érudition. Des vacances – retraites - où ses convictions s’affirment. C’est l’otium (une vacuole d’étude révolue de nos jours, à arracher et à conquérir à chaque instant.) (3)  

Darwin est un amateur – « celui qui aime », un « amoureux » des savoirs. Un « libertin », - le libertinus, c’est le fils de l’esclave affranchi (5), celui qui s’arrache à sa condition. Sa méthode méticuleuse(6), son sens du détail, du petit, loin de constituer un défaut, est plus probablement une incurable qualité.

 

Voyage d’un naturaliste autour de la terre. Un périple ordinaire de 4 ans – 9 mois – 5 jours .

       A bord du Beagle, il s’émerveille. 

Le voyage «a déterminé toute la suite de mon travail scientifique. Il m’a procuré des joies si profondes que je recommande à tous les naturalistes de tenter une telle expérience dans les pays lointains. Mais pour supporter les privations qu’elle engendre, il faut avoir un but. Que ce but soit une étude à compléter, une vérité à dévoiler. Que ce but en un mot : vous soutienne et vous encourage. » Darwin.

darwin

Dans son autobiographie de 1876, le naturaliste s’affirme « incrédule » - c’est-à-dire le contraire du crédule - nous confie Patrick Tort. Tout au long de sa vie, ajoute le spécialiste, Darwin se place du côté des missionnaires et fustige les attitudes conquérantes (4’). «Pendant les deux premières années, ma vieille passion pour la chasse existait presque aussi forte que par le passé, mais peu à peu j'abandonnai mon fusil à mon domestique, car la chasse troublait mes travaux. Je découvris insensiblement que le plaisir d'observer et de raisonner était beaucoup plus vif que celui des tours d'adresses et du sport. Je me souviens d'avoir pensé, étant dans la baie du Bon-Succès à la Terre de Feu, que je ne pouvais mieux employer ma vie qu'en ajoutant quelque chose aux sciences naturelles. Je l'ai fait aussi bien que mes facultés me l'ont permis. »

Partout où il pose le pied, il s’interroge, s’arrête sur l’aspect multiforme des organismes, sous-pèse chacune des parcelles de différences qu’il observe entre les individus.

Le « Millionnaire en faits » collecte inlassablement, collectionne, compare, s’interroge, s’imprègne de ce qui l’entoure. Il remarque la proximité divergente, le presque rien*, le caractère différentiel, le détail, des nuances de becs et de plumages chez les pinsons.

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Il s’inquiète d’infimes changements morphologiques, observe de subtiles modifications (4’’). Au fil des générations, aucun individu ne coïncide avec un autre, aucun ne se superpose. En biologie, la vie est en mouvement, en transformation, on parle de procréation (7) et non de reproduction. (La reproduction, c’est celle de la cellule, c'est le monde du clonage, du non subtil – du pareil et sans nuance.)

Donner naissance, c’est faire surgir le mélange, "une pluralité de formes" (8), soit faire émerger l’improbable - la dissemblance - d’une conjugaison connue. Cela pose une sérieuse objection aux conceptions fixistes de l'époque. L'ombre jetée sur le caractère immuable des espèces s'étale. Doute. A partir de 1837, Darwin ne peut plus croire « en une création séparée et indépendante des espèces. » - les variétés sont des espèces différenciées - « il est transformiste en 1837, au printemps ». (4’’).

A partir de ce petit tremblement va naître un tsunami religieux.


Une fois revenu sur la terre ferme, en sédentaire convaincu, Darwin peut déployer ses réflexions nomades à loisir. A l’abri des obligations, des pressions, il se remémore – au fil de ses recherches – il rumine.

Raphaël Enthoven lit : « Je me suis engagé depuis mon retour de voyage à travers le monde dans un travail très présomptueux. Au moins quelques lueurs ont émergé et je suis à présent presque entièrement convaincu, assez à l’opposé de l’opinion que j’avais en débutant, que les espèces ne sont pas immuables, c’est comme confesser un meurtre. » (4)

De ses vagabondages, il soulèvera les clichés les mieux ancrés de son époque.

 

Etrangement, il existe des points de convergence, des liens entre la manière dont s’élabore sa réflexion - patiente, construite, précise, lente – et le contenu de sa théorie de 'Sélection naturelle'.

De cette lente élaboration, de ce modelage, émergent les linéaments du concept d'Evolution. 

                    

                          Immanquablement, Darwin et ses recherches ont le goût du temps long.

                                                                       C’est ce qui fait de lui Charles Darwin.

 

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Le nouvel arbre de l’évolution.

 

 

L’évolution n’a pas de but. Le corail de la vie propose des embranchements dans toutes les directions (La structure ressemble plus à un buisson qu’à un arbre.)

On a à peine effleuré l’immensité du vivant. L’arbre est plus touffu et plus complexe qu’on le croyait.

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(1) 13 juillet 2010, France Inter, 2000 ans d’Histoire, rediffusion du 04.02.09 avec la collaboration du paléoanthropologue, Pascal Picq. « curieux de tout – il poursuit : ce qui était plutôt un avantage. »

(2) « Darwin avait échappé à cette spécialisation unilatérale professionnelle qui est fatale à une pleine compréhension, des phénomènes organiques. - constate Edgar Morin en citant les écrits de Munford - Pour ce nouveau rôle, l'amateurisme de la préparation de Darwin se révéla admirable. Bien qu'il fut à bord du Beagle en qualité de naturaliste, il n'avait eu aucune formation universitaire spécialisée. Même en tant que biologiste, il n'avait pas la moindre éducation antérieure, sauf en tant que passionné chercheur d'animaux et collectionneur de coléoptères. Étant donnée cette absence de fixation et d'inhibition scolaire, rien n'empêchait l'éveil de Darwin à chaque manifestation de l'environnement vivant. » Science avec conscience op cit P 47.

(3 ) Yves Citton défend ce temps de suspension du jugement, condition indispensable à l’élaboration d’une pensée riche et complexe : « La première condition est la conséquence directe du fait de situer l’interprétation dans l’intervalle « vide » qui peut survenir entre une perception sensorielle et une réaction motrice : une interprétation ne peut se déployer qu’au sein d’une vacuole qui permette à la réaction de ne pas s’enchaîner directement sur l’excitation subie. Il faut avoir de la place (vide) et du temps (disponible) pour se livrer au travail d’interprétation inventrice qui est au cœur de la production de nouveau. Il faut disposer d’un espace assez ouvert pour qu’on puisse y sauter d’un niveau à l’autre ; il faut disposer d’un horizon temporel assez distant pour qu’on puisse « essayer des sauts successifs », « rater », « recommencer le saut ». p 74 « Pour créer quelque chose, que ce soit une pièce de théâtre – écrit Yves Citton - un film, une forme de vie ou une action politique, nous avons besoin de temps comme matière première fondamentale. Les temps vides, les temps de suspension et de rupture, les temps non finalisés, les temps d’hésitation, qui sont les conditions de toute production artistique… » p 74.

« Les leçons épistémologiques – écrit Yves Citton - à tirer de la linguistique saussurienne restent parfaitement valides et éminemment importantes : aucune connaissance n’est imposée au sujet par la réalité matérielle elle-même ; toute connaissance dépend du point de vue à partir duquel on aborde l’objet à connaître, lequel point de vue est déterminé lui-même par les pratiques dans lesquelles est impliqué le sujet connaissant ; la même portion de réalité matérielle peut donc être perçue (connue, interprétée) de façons très différentes (voire contradictoires entre elles) par différents sujets impliqués dans des pratiques différentes. » p 28- 29. Yves Citton , L’avenir des humanités, économie de la connaissance ou culture de l’interprétation ?

(4 ) Patrick Tort aux 'Nouveaux chemins de la connaissance' -

Darwin et la morale. NCC 09/ 03/ 2011.  

Autobiographie de 1876, destinée à ses enfants, non destiné à la publication où « il dit ce qu’il pense. ». « Croire, dit-il c’est être superstitieux. »

(4’) Puis à propos de Darwin et l’esclavage : « Darwin n’aime pas les méthodes des conquérants mais il aime la douceur des missionnaires. Et cela même s’il aura l’occasion au cours de sa vie d’y revenir de manière plus instruite… Il va garder cette sorte de disjonction il y a la violence d’un côté : la violence conquérante et qui écrase et il y a la douceur qui instruit. Et c’est pourquoi il gardera un peu de tendresse pour l’action civilisatrice des religieux. »

(4’’) « Au retour, il aura expertise à la fois de ses spécimens d’oiseaux rapportés des Galapagos et de ses spécimens de mammifères fossiles[…] grâce à John Gould l’ornithologue, il va comprendre que les espèces se transforment [… ] C’est à dire que ces petits pinsons [...] ne sont pas de simples variétés mais de véritables espèces qui ont développé entre-elles des caractères différentiels et de non reproduction qui sont évidemment des caractères de rangs spécifiques. »

à lire d'urgence : Patrick Tort – l’effet Darwin – sélection naturelle et naissance de la civilisation – science ouverte seuil. 2008. Paris ISBN : 978-2-02-097496-7.

 

(5) Citéphilo – 16/11/11 – L’amour au temps des libertins – Patrick Wald Lasowski.

(6) Nouveaux Chemins de la connaissance.  Dans « La descendance avec modification ». La découverte, Paris, 2010, isbn : 978-2-7071-6009-6

* Jankélévitch.

(7) « Connaissant les gènes des parents, il nous est simplement possible d’énumérer les divers génotypes que peuvent recevoir les enfants, non de prévoir celui qui sera effectivement réalisé. Si nous tenons compte de l’ensemble des caractères qui définissent l’individu, cette énumération aboutit à un nombre d’enfants possibles pour un couple donné si élevé que deux enfants ont nécessairement des patrimoines génétiques différents (à l’exception des « vrais » jumeaux qui sont issus du même œuf) ; Chacun de nous est unique, exceptionnel. Il ne reproduit aucun de ses parents ou de ses ancêtres. Il est le résultat d’une création et non d’une reproduction. » Albert Jacquard, moi et les autres, initiation à la génétique - P 26 - Point, Seuil, 1983, ISBN : 2-02-048237-1

(8) « Une pluralité de formes » - Thierry Hoquet – Philosophe, Historien des Sciences.

(9) Dans la lumière et les ombres , Darwin et le bouleversement du monde, Jean-Claude Ameisen. Fayard/Seuil Darwin – le vagabond de l’émerveillement. Jean-Claude Ameisen. Fayard/Seuil. 07/03/2011

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Pour aller plus loin...

 

 

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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 05:02

      « La peinture a beaucoup de choses à nous apprendre, elle nous apprend à voir. »

Marguerite Yourcenar, à propos de ‘Les aveugles conduits par des aveugles’.

 Bosch-Jardin_des_delices-1504.jpg

 

Marguerite Yourcenar n’a jamais vraiment fréquenté l’école.

Elle prend connaissance de l’art par les livres et par de fréquentes visites au Louvre.  

 « L’art est une vision hallucinée de la réalité et la vie est là d’un coup. », dit-elle. L’écrivaine voit les peintres classiques comme des visionnaires. Elle explore ces legs du passé avec respect, avec tendresse, mieux, avec amour. « Boccace, Poussin prenaient racine en moi. » (1).

Elle savoure ce précieux héritage, ce témoignage providentiel. C’est la conserve d’une trace vive des mentalités, coutumes, croyances de l’époque. 

« Jérôme Bosch n’avait rien inventé - écrit Dino Buzzatti - il avait peint tel quel le spectacle qui s’offrait quotidiennement à ses yeux. […] C’était des hommes, des femmes, des enfants dans notre habituel et proche quotidien, mais mélangés à eux, avec la supériorité du nombre ; s’agitaient, fourmillantes, d’innombrables choses vivantes semblables à des coelentérés, à des huîtres, à des crapauds, à des poissons irascibles. […] Ils aboyaient, vomissaient, mordaient, bavaient, s’embrochaient… » (2) 

 

La romancière alimente ses écrits de recherches documentaires extrêmement poussées. Epuise toutes les œuvres picturales ou statuaires disponibles – quitte à se déplacer pour en prendre connaissance in situ, Marguerite s’attache – tout comme Flaubert** - à parcourir tout ce qui concerne son sujet, à étudier tout ce que son personnage a vu de source sûre ou aurait pu voir. Derrière son bureau, une étagère est entièrement consacrée à ses classeurs. Livres de mémoire où elle rangeait ses précieuses reproductions de tableaux de Bruegel ou de Jérôme Bosch entre autres … qu’elle considérait d’un œil expert, émerveillé.  

 Bosch détail 3

Dans ‘L’œuvre au noir’, le personnage principal « Zénon » découvre une esquisse sur sa table. En voici la vue : 

(l.4) ...un de ces jardins de délices [On y reconnaît aisément le Jardin des délices terrestres de Jérôme Bosch] ‘Une belle entrait dans une vasque pour s'y baigner, accompagnée par ses amoureux.

           bosch---jardin-des-delices-detail.jpg           Bosch-detail-2.jpg

Deux amants s'embrassaient derrière un rideau, trahis seulement par la position de leurs pieds nus. Un jeune homme écartait d'une main tendre les genoux d'un objet aimé qui lui ressemblait comme un frère. De la bouche et de l'orifice secret d'un garçon prosterné s'élevaient vers le ciel de délicates floraisons. Une moricaude promenait sur un plateau une framboise géante’ .

 

Quoi de plus questionnant, étonnant que cette peinture du ‘ jardin des délices’ ?  

Cette exubérance, ce troublant mélange de séduction et de misères repoussantes, de délires grossiers, d’explorations monstrueuses ou féeriques. C’est un « paysage monde »  où sont célébrées les préoccupations et tentations humaines. Un fatras où se débattent des créatures entre ‘misère et vanité*’, bonheur et désarroi. Un « Ensemble fourmillant, grouillant et ricanant » souffle Flaubert à propos de – La tentation de Saint Antoine (3), la chose s’ajuste merveilleusement ici. 

 

 

Le regard se perd dans ce foisonnement, cette richesse de détails. Là un oiseau dévorant un homme. Là-bas un derrière déféquant des pièces d’argent. Au centre, des naïades voluptueuses. Là, encore, une truie déguisée en nonne. 

Les corps sont nus. 

Que cache ce vertige des membres accumulés, enchevêtrés, hybrides, angéliques ou démoniaques, cette fascinante liberté de mœurs, cette somme d’actions, cette démultiplication des désirs et des phantasmes ? 

La nudité physique est une mise à nue, une fausse exhibition dans un simple appareil. Une humilité qui montre l’essentiel. C’est le point de départ d’une vaste réflexion,  un art cru, apocalyptique des représentations humaines. Un questionnement des relations. 

 

On peut voir dans ce flot, cette prodigieuse accumulation, des querelles, des alliances – la quotidienneté des envies, le commandement des possessions - le mouvement sans limite des satisfactions et mécontentements. 

Derrière la  peinture fantastique et fantasque – derrière toutes ces vues -  se cachent des représentations réelles. Des paraboles, issues de la bible, des proverbes, des expressions de l’époque. Le jardin, bien sûr… protecteur, celui de l’Eden où Eve croqua la pomme du savoir. Jardin plein de signes et de codes, de symboles et de farces. 

Une vision cosmogonique du monde ? 

Une vue d’aujourd’hui ?

Les dimensions sont paradoxales… Considérons l’œuvre avec attention. 

« plongé dans cette rêverie mêlée de veille et de sommeil qui prête aux réalités les apparences de la fantaisie et donne aux chimères le relief de l’existence » (4).

 

Le triptyque nous parle, nous répond (5). 

L’univers décrit ici n’est pas sans rappeler le nôtre. Les courses actuelles. Les actions vaines, la volonté de se dépenser en vides brassages… Les  dispersions en divertissements. Les dévorations des puissants cherchant à exploiter les faibles. 

 

Bosch.     La célébration des excréments des Hommes ?

Bosch.     Un regard complexe sur la nature Homo Sapiens ?

Bosch.     L’ inventaire de l’humaine condition ?

 

                                       Le monde des apparences cache parfois la laideur du monde. 

 

 

 

 Film de Lech Majewski pour public averti aimant le cinéma d'Art (avare en paroles) et Essai.

Le film vaut pour l'explication du tableau, ajoutons l'interprétation magistrale de Rutger Hauer.

Pour le reste, à vous de jeter votre propre regard sur l'oeuvre...

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(1) Grégory Vroman – Excellente conférence du dimanche 14 octobre à la Piscine de Roubaix.

 (2) L’opera completa di Hieronymus Bosh, Milan, Rizzoli, « Classici dell’arte », 1966

      * Montaigne.

(3) «… tout semble sur le même plan, écrit Flaubert à propos de la tentation de saint Antoine. Ensemble fourmillant, grouillant et ricanant, d’une façon grotesque et emportée, sous la bonhomie de chaque détail. Ce tableau paraît d’abord confus, puis il devient étrange pour la plupart, drôle pour quelques-uns, quelque chose de plus pour d’autres ; il a effacé pour moi toute la galerie où il est, et je ne me souviens plus du reste. » Gustave Flaubert, Voyage en Italie, 1845 in La tentation de saint Antoine, Claudine Gothot-Mersh, Folio, Gallimard, 1983, p 257.

      ** Flaubert lira 1500 ouvrages divers et variés avant d’écrire Bouvard et Pécuchet. "En août 1873 Il dira à Edma Roger des Genettes : "Savez-vous combien j'ai avalé de volumes depuis le 20 septembre dernier ? 194 !" En juin 1874, il se sent accablé par les difficultés de cette oeuvre, pour laquelle [il a] déjà lu et résumé 294 volumes !" Et, en janvier 1880, quelques mois avant sa mort, il se confie de nouveau à l'amie Edma : "Savez-vous à combien se montent les volumes qu'il m'a fallu absorber pour mes deux bonhommes ? A plus de 1500 ! Mon dossier de notes a huit pouces de hauteur." 

La première phase de documentation étant achevée, l'écrivain peut "passer aux phrases", c'est-à-dire l'écriture du roman." Flaubert, Bouvard et Pécuchet, GF Flammarion, Paris, 1999, introduction, pp 20-21.

(4) La peau de chagrin, Balzac, 1831

(5) - « A l’aube du XVIème siècle, les artistes flamands réinventent la notion de paysage en conférant à celui-ci un sens inédit. Il devient le réceptacle des idées humanistes qui se développent à cette époque. La nature se métamorphose et accueille des représentations fabuleuses, aux frontières du réel et de l’imaginaire, dont on a parfois aujourd’hui oublié le sens. Le spectateur est invité à se perdre dans un labyrinthe végétal et minéral qui lui permet d’explorer les limites du monde sensible et du monde spirituel. » Aurélie Filippetti, Fables et paysages flamands, Somogy, éditions d'art, Palais des Beaux arts de Lille.

 

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Guillaume Gallienne - Ca ne peut pas faire de mal.

Les Mémoires d'Hadrien, de Marguerite Yourcenar, à écouter en boucle. 

 

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      Pour compléter...


Le Jardin des délices de Jerôme Bosch – Jean Eustache. Les vidéos valent pour la présentation détaillée de l'oeuvre. Le commentaire compte peu.

Le Jardin des délices 2.

Le Jardin des délices 3.

Le Jardin des délices 4.      

 

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 07:03

Un texte parlant...

                                         à ceux qui connaissent la valeur des choses.

La vraie valeur des choses est un idéal modeste – peut-être – une herbe qui pousse, un arbre, ‘les jacinthes du Mont Noir, les violettes du Connecticut’*, une Marguerite – un coin de ciel - possession sans coût financier.  La rigueur de cet homme est une force – pas un idéal. Un planteur sans plan, un sage ? peut-être… Peu importe. 

Sa vie est une poussée. Son nom, c’est son corps fourbu, fatigué, son calme, son chant, son coin de soleil. Une harmonie. Loin des avidités, des quêtes sans objet, des attentions aux honneurs, de la recherche maladive de médailles, de la soif de brillance  (L’or pour les anciens, au Mexique, est l’excrément des dieux). Ce conte est une insulte aux politiciens imbéciles prisonniers de leurs chaînes. C'est la liberté d’un homme à part, plein d’un dévouement sombre. Sans ambition, sans avenir. Sans passé.

Celui qui passe – inconnu – sans attente. 

Un monument

                                   La dignité majestueuse d’un hêtre.  

*Marguerite Yourcenar, réponse faite à un journaliste vers soixante-dix ans à propos des images marquantes de sa vie.

 

Que Giono l’ait rencontré, je ne sais. En revanche, je sais qu’ils existent, ces Hommes. J’en ai connu de pareille écorce.  Seulement, personne ne les remarque jamais.  


 

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Pistes pédadogiques ... Jounal des instituteurs

20 questions à choix multiples - Ecole H. Jacquement  24430 Marsac sur Isle -2004

Etude complète pour des CM2 ou SEGPA...

Structure narrative, etc.

Circonscription de Strabourg 5.

ORDP - questions...

 


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Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
  • Contact

Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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