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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 17:15

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 2666 douleurs muettes.

Parfois, quand des commentateurs manquent de lucidité (englués sans doute dans leurs obsessions) – ce qui fut le cas d’un texte rédigé à propos du maître livre de Roberto Bolaño, 2666  – il faut savoir planter de la plume sur la table. Question de droiture intellectuelle.

 

Quel est l’intérêt d’une critique si ce n’est de toucher l’essentiel, de restituer la saveur d’un texte tout en le revisitant. Ca consiste à le servir sans concession, saisir sans répéter, décrire sans singer. Bref… proposer un point de vue, introduire un regard, un parti pris incisif ; c’est une forme qui agite sans disqualifier, déménage sans briser, ajoute – par les liens historiques, culturels, qu’elle ne manque pas d’établir - sans déshonorer l’esprit de l’auteur. 

 

En gros, une critique réussie embrasse sans s’amouracher, chérit sans aduler, est l’ennemie du mime, du fade et du plat, ne saurait tomber dans la facilité mais surtout, elle ne distord pas l'oeuvre.

 

Que nous dit Bolaño dans 2666 ? 

 

Sous le gravier de son écriture sont enterrées des femmes, de très jeunes femmes, des filles de rien, des ouvrières des maquiladoras, des écolières, des étudiantes. 

 Quelques petites piqûres -Frida Kahlo - 1935

Leurs meurtres coulent comme un fleuve, sans murmure, c’est le flux des oubliées, sans traces,pleines d’entailles, le courant ordinaire des dépouillées de tout jusqu’à leur existence, assassinées par des individus cachés derrière les vitres fumées de leurs 4 X 4 ou de leurs berlines noires ; une machine infernale, bien huilée et organisée -  trop humaine.  

 

Ces âmes broyées, sans nombre, ‘sans nom’ martyrisés sont la matière même du roman. Leurs ombres s’ajoutent les unes aux autres sans qu’aucune ne prenne forme. Privées de toute substance, elles sont néant. Rien de plus facile – dés lors - que de s’en débarrasser, tuer ce qui n’est pas saisissable, nier ce qui n’existe pas. Tout est permis quand la mort est un amas putride, une décomposition, un gaz volatile.   

 

Roberto Bolaño qui a (ce fait est essentiel) beaucoup enquêté sur le nazisme et la seconde guerre mondiale – oriente notre regard vers ces lucioles, expose leur chimie organique à notre flamme.

Un meurtre après l’autre, par touches, par succession de crimes ajoutés – une chaussure précédant une jupe retroussée, une tête décapitée suivant un sein arraché - 2666 dépeint la réalité sadique. La banalité du mâle. 

L’un des héros de cette fresque est un écrivain allemand dénommé Hans Reiter ou plutôt… Benno von Archimboldi. 

Et comment ne pas penser que ces corps amoncelés forment une figure, à la manière de celles crées par le peintre maniériste du XVIème siècle Guisepe Arcimboldo ?

Miroir dérangeant !

Car on éprouve un sourd malaise à contempler le profil de ce "Juriste".  On le pressent  plus qu’on ne le distingue – sous l’esquisse de peau, se devine la  purulence, ce grain indistinct, taché d’ombres, grouillant de vers. 

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Le Juriste - 

 

 

Sont-ce des êtres humains ?

 

Dans le roman de Roberto Bolaño ces personnages ont le faciès de ceux qui se conduisent en seigneurs. Le cynisme de ceux qui se sentent au delà de la loi commune. L’Histoire se répète. Bégaye.

Des assassins rompus à l'art de transformer la victime en coupable "Elle l'a bien cherchée, la salope !" d’échapper à la justice – et – ultime obscénité de considérer la vie de ces filles, des plantes à piétiner, puis à arracher.

Dans cette histoire racontée sous forme d’enquête, sans dolorisme, où le lecteur se transforme en enquêteur, l’écrivain philosophe dépasse l’aspect fugitif de la malchance, décrit en nuance l’exercice d’anéantissement, le nauséabond, la jouissance, nous ouvre au monde des tortures ordinaires – mais également à ceux de la peinture, des lettres et de l’écriture – tout en subtilité, exhibe les viscères de l’âme humaine..

 

 

L’horreur avancée. 

                           … comme un Holocauste terrifiant.

 

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Bouju17Vanessa200.jpg  SITE D' ENRIQUE VILA-MATAS


 Excellente Critique d' EMMANUEL BOUJU

 

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« l’impératif catégorique  des camps  n’est  pas simplement  de  réduire des  humains  à l’état d’animaux,  mais  de  les  ramener à  l’état  les  plus  inférieurs de  l’animalité, au  grouillement anonyme de la vermine, dans l’indistinction des individus ; ou à l’état le plus délabré de l’animalité, « des bêtes malades et dolentes ou encore à une nourriture pour la vermine, des nids à poux » Antelme, 1957, p 288. 

Bolaño, transforme un fait divers en  « symptôme » et « avertissement politique » nous dit Alberto  Bejarano, Doctorant en philosophie à l’Université Paris 8 Vincennes – Saint – Denis. 

Or, ajoute-t-il, l’écrivain chilien  Roberto  Bolaño  (1953-2003)  n’a  pas  fait une  simple  « transposition »  d’un fait divers.  Bolaño  construit  dans  son  roman  2666 (2004)  un  récit  apocalyptique  sur  la violence « totalitaire » et la violence « suicidaire* ».

*Le terme violence « suicidaire » est-il pertinent ? 

Le suicide du latin sui, « soi » et cidium, « acte de tuer », c’est l’acte de celui qui se défait comme dit Montaigne

C'est un acte volontaire puissant ou désespéré, on peut y voir une faiblesse, comme Chateaubriand « Les suicides, qui ont dédaigné la noble nature de l'homme, ont rétrogradé vers la plante, ils sont transformés [dans l'Enfer de Dante] en arbres rachitiques qui croissent dans un sable brûlant." [ Le génie du christianisme, ou Les beautés de la religion chrétienne]

ou l'action ultime d'un exercice, celui de sa liberté - lequel ne saurait être dénué de noblesse. L'excellent article de Jérôme Leroy à propos du suicide d'Henry de Montherlant, parle d' "un suicide de Romain, un suicide d’affirmation de soi, c’est le même à vingt siècles d’écart, que celui de Caton d’Utique ne voulant pas survivre à la victoire de César et se tuant avec sa propre épée. Montherlant écrit d’ailleurs : « Lucrèce apporte une conception métaphysique nouvelle dans le monde romain, et la seule qui convienne à un homme de raison. Sénèque, un art de vivre par la sagesse, qui est nouveau également pour les Romains. Pétrone, un art de vivre par le libertinage gracieux, dont la littérature latine n’a pas d’équivalent. Tous trois se suicident. » 

 

Paul Lafargue s'étant suicidé avec sa femme à l'âge de 70 ans a fait l'objet de ces ambivalences critiques envers son geste auguste. 

 

Les brutes épaisses du livre, quant à elles, n’ont rien du  désespéré ni du type éclairé par l'orage. Au contraire, ce sont des hommes aisés financièrement, policiers véreux, narcotrafiquants, fils de notables ou lettrés, des hommes vigoureux et convaincus de leur bonne fortune - défaisant la vie des autres pour mieux jouir de la leur. Ces intelligences rustres sont dénuées de liberté, embourbées dans leur bestialité.

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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 17:02

 C’était ce samedi 29 septembre ; une bien sympathique rencontre.

 

La preuve en images : 

Jérôme Leroy - le 29 septembre 2012

« Je n’ai plus rien que la haine, cette nuit. La haine simple et nette d’un monde qui  veut à nouveau ma peau comme il voulait la peau du petit garçon quand Usinor a fermé. J’ai des images de pluie et de friches industrielles qui me reviennent. J’avais tout oublié. Ou plutôt, je croyais avoir tout oublié, à la longue. […] Trop de tristesse qui vient du fond de ma vie. Trop de honte. Trop d’horreur.  »


Le Bloc, Jérôme Leroy

 

Leroy - 7

Le bloc

.

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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 18:44


Francine Van Hove - tache de vin

      « L'alcool tue lentement, on s'en fout on n'est pas pressé. »

Georges Moinaux, dit Georges Courteline.

 

 «Le fumet d'ivresse grâce à une dose infinitésimale, soit mille fois moins qu'un verre d'alcool»


Que devient-on lorsqu'on ne se nourrit pas ?

 

On végète. 

                On se flétrit. 

                              On jaunit. 

                                   On se décompose.

 

Heureusement Les ‘Designers’ en mal d’intelligence concrète ont toujours – où que vous soyez – un ‘Concept’ génial à vous fourguer. 

J’ai nommé La brum’ivresse. Conseillée à tous. Sans l'inconvénients. Un condensé de particules ultra-volatiles – infinitésimales - provoquant la « La sensation d’ivresse » sans jouer avec votre vie. 

Impossible, dites-vous ?

Quadrature de l’ivresse ? 

           Votre raison raisonnante manque singulièrement d’intersections.

 

Cette petite merveille en vente libre saura délecter vos goûts d’élévations. 

Le «Wahh Quantum Sensations», le spray libère 0,075 millilitre d’alcool – quantum nécessaire à la stimulation des neurones. Une homéo-évasion, un paradis qui vous emporte sans nuisances.

A votre guise – votre cerveau s’offrira de vraies spiritualités tout en vous libérant du fardeau du porte-monnaie.

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Le « Whif » inhalateur de thé vert, café, chocolat. 

Dans un emballage comestible « WikiCells ».

 

Mais attendez, je me suis dit – cette note narcotique, ce produit, cet effet… 

Ce fumet d’intelligence à une dose infinitésimale de culture, soit dix mille fois moins qu'un livre classique. Je le connais. J’en ai fait l’expérience. 

Les produits de la rentrée littéraire… 

 

                       L’espace de la non pensée

                                                           Appelons ça le néant. 

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  R comme réseau de résistance.

 

 

« La vie est poésie, c’est-à-dire création. » Georges Canguilhem 1952. 

 

Précision nécessaire. 

Le concept au sens de Deleuzien est un processus créatif et effectif de la pensée. 

C’est la figure d’une philosophie apprenant à penser, une matière critique, formatrice, opposée au réductionnisme - inscrite, donc, dans une conception traditionnelle. 

 

Une philosophie exigeante et questionnante au sens de Georges Canguilhem, lequel affirmait que le cours de philosophie au lycée avait pour but «d’apprendre à penser ». 

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ENIVREZ-VOUS de poésie, de vertu, à votre guise.

Buvez ce breuvage qui « rétablit l’estomac et l’esprit dans l’équilibre naturel de l’idéal*. » *Baudelaire salon de 1846, Pléiade p 48.

 

ENIVREZ-VOUS 

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

 

Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!

 

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

 

Charles Baudelaire. (In Les petits poèmes en prose)

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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 08:54

« Kerouac a été dévoré par la gloire. 

Jack-kerouac.jpegElle a surgi si brutalement, il n'était pas prêt à y faire face.

 Sans compter l'alcool. 

J'ai passé une semaine avec lui vers la fin de sa vie, en 1967. 

Il a débarqué sur mon campus, à Chapel Hill,

et s'est retrouvé à dormir chez moi. 

La plupart du temps déjà, il n'avait plus sa tête,

et montrait des signes de maladie. 

Il restait bel homme, du genre star de cinéma, 

et pouvait encore se révéler très charismatique. 

Mais il sombrait de temps à autre dans des délires racistes 

et antisémites qui nous effrayaient. 

C'était pour moi un héros, 

mais un héros qui pourrissait de l'intérieur. »

 

A Jean-Pierre Dupuy,

à son « Formidable ! » 

aussi surprenant qu’intimidant -

A Frédéric Schiffter,

à leurs commentaires qui ne laissent pas de 

m’interroger et de me surprendre.

L’écrit nous hante. 

Insensé ? Pathologique ? Fuite de ce monde inhumain ? L’écriture limerait les griffes pesantes de l’existence, en adoucirait les angles et tranchants, changerait les lacérations des tripes en plaies duveteuses...

 

Ecrire, c’est quoi ?

Se retrouver face à sa liberté ? Détenir la puissance du tout possible – en instantané ?

Posséder une vérité ? Avancer dans une contrée - tête baissée - tout de suite ? 

 

On croit sentir cette légèreté de plume, cette facilité, chez Kerouac.

Jack Kerouac, c’est l’incarnation d’une absence de contraintes. De l’herbe prenant racine à la cime d'un chêne.

« Sur la route » de l’écrit, le voyageur rassemble ses souvenirs en vrac. Maintenant. L’écrivain emporte son roman en « prose spontanée », top chrono de trois semaines vagabondes, embarque vers le jour, marche, allume l’aurore des mots avec la clarté du ciel naissant – et, en un rouleau de 120 pieds de long (soit 36 mètres) ébranle les principes de composition, les modèles de travail, reprises, les lentes maturations intellectuelles – savamment creusées – incarnées par Flaubert. 

 

 

Le  «tapuscrit » semble accompli sans effort – ou presque ; à grand coup de benzédrine et autres démons substan-ciels, une performance de 6000 mots / jour, mémoire immédiate – quasi spontanée, sans relecture ni rature – incandescente et furieuse. L’inspiré danse sur les lignes - et, sans faux pas, conquiert le couchant. 

 

Est-il si aisé de créer ? 

Suffirait-il d’un zest de griffures sur bloc-notes usés – d’une aptitude - et zou… voir poindre l’œuvre ? Le grand Oeuvre.

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                                                 Le divin atteint la postérité sur rouleau mythique. 

 

Tant de choses que l’on croit élevées sont proches du sol. 

 

Que cherchons-nous dans l’écriture ? 

Russel Banks considère ces questions littéraires avec le regard incisif de l’être déchiré, écrasé sous le poids de sa naissance ; l’œil du mec lancé – en pleine conscience – au beau milieu d’une vie déchaînée, turbulente et sans  concession. 

L’écriture m’a tenu loin des turbulences qui menaçaient ma vie, explique-t-il avec la sincérité volontaire qui le caractérise.

 

La matière est crue. L’exercice fait souffrir sans doute, sort des tripes, transfigure. 

La substance est fumée à la mesure de ses ingestions, la saveur de ses infirmités - l’éternel retour de l’impossible, structure des vagues, forces de ses imaginations écrasantes, forme d’un vécu battu aux vents… au bout du rouleau. Embruns d’expérience, d’une vie – nous…

 

Libération  ? Apaisement ?

« Il est évident que l’art m’a aidé  à organiser et à discipliner ma vie, à devenir quelqu’un de plus honnête, de plus intelligent, de plus imaginatif que je ne l’aurais été.- Confie Russel Banks - La littérature a donné un sens à mon existence, ou plus exactement, une direction vers laquelle tendre est une exigence d’ordre à respecter. C’était capital, car j’étais un jeune garçon violent, sortant d’une enfance agitée et marquée par le spectacle de l’alcoolisme, par le divorce de mes parents, par la pauvreté. J’étais le reflet d’un milieu brutal et impitoyable. Je répète souvent que si je n’avais pas découvert la littérature, je serais mort sur un parking à la sortie d’une boîte de nuit, lors d’une bagarre, à 3 heures du matin. Nulle exagération là-dedans, c’est ce qui aurait dû m’arriver. De plus, la littérature a une propriété spéciale, qui tend à vous rendre moralement meilleur.». (1). p 60.

 

Russel Banks voit la littérature comme une thérapie. Un pharmacon, un remède. Mais quelles en sont les sources ? Est-ce qu’on peut être né pour elle ? Comment possède-t-on ces qualités ? Puisqu’un «  futur peintre doit apprendre à regarder le monde, n’est-ce pas ? » (1)

 

Gilles Deleuze exalte l’idée de « Rencontre » (2). 

La rencontre accroît notre acuité, nous travaille, crée un choc. Un bouleversement. La démarche s’entend comme un cheminement au milieu du texte. L’autre, c’est sa syntaxe. Le philosophe évoque l’incomparable balade dans les jardins géniaux, dans de vastes paysages cérébraux. La lecture est l’expérience d’un autre, un saisissement – un rapport. Le stylet transperce la conscience – traverse de mille aiguillons – nous blesse et nous altère tout en aiguisant les sens. 

Gilles Deleuze se promène dans un espace coloré de spiritualité. Il le reconnaît volontiers – se plonger dans le sublime du texte lui suffit.

 

La lecture, au vrai,  nous possède – contamine – le virus affecte plus qu’il ne saisit.

 

Si Russel Banks fréquente les classiques … « Après avoir lu Don Quichotte de Cervantès, par exemple, vous n’avez plus la même manière de considérer les fous. Vous vous êtes ouvert à leur expérience du monde »,  dit-il, sa conception de l’écrit embrasse un continent plus vaste, se fonde également sur l’expérience ferme et trébuchante de l’autre. 

L’écrivain étudie le monde, le pense à partir de son bon sens et de l’intérêt qu’il porte sur le concret. Etend son esprit vers la vie solide et mouvante. Ses écrits s’originent dans son interprétation, son analyse du siècle, son  attention « au visible. ».

«  Eh bien – ajoute-t-il - un futur romancier doit de la même manière apprendre à être attentif à la vie intérieure des autres. C’est la condition sine qua non pour écrire de bonnes histoires. » 

 

Eprouver la nécessité d’écrire ne suffit pas – souvent, des interrupteurs sont nécessaires. 

Le contact des énergies dynamiques, la puissance des rencontres électriques, voilà l’enjeu.

Son interrupteur à lui c’est Algren qu’il rencontra à l’occasion d’un atelier d’écriture*… 

Algren « m’a entraîné sous un arbre [Excellent présage, non ?]. Il a feuilleté une quarantaine de pages de mon texte et m’a montré quelques lignes : « Voilà un bon paragraphe, gamin ! » Puis il a encore passé une cinquantaines de pages et m’a désigné une autre page : « Ces quelques phrases sont fantastiques, j’adore… » Il est allé jusqu’à la fin du manuscrit de cette façon. En tout, il avait trouvé six pages qui lui plaisaient. Il m’a dit alors : « Maintenant, il va falloir écrire un roman entier qui soit aussi bon que ces quelques pages. Mais ne t’inquiète pas, tu peux le faire, tu as le truc ! Si tu ne l’avais, tu n’aurais pas pu écrire ces passages-là. »  C’était comme s’il me donnait une autorisation, la chose la plus importante qu’un écrivain m’a apportée. 

[…] Ce fut le début d’une relation modèle. Il ne m’a pas montré comment écrire – ça, je devais l’apprendre par moi-même -, mais comment vivre en écrivain. » (1) P 61. 

 

L’engagement personnel, les passions, les qualités que nous développons - ou pas - ont souvent des départs inattendus.

Un mot – une phrase – un regard – un soutien – une rencontre peuvent générer des passions livresques, alimenter des appétences aux savoirs, des feux. 

 

Les cimes prennent racine partout - dans le limon, à la surface des pierres, au centre des murs au flanc d’une montagne.   

 

On est en plein dans les propriétés de la rencontre. Tout ce qui nous fait sentir le démon du présent, l’indicible apport d’une relation qui nous porte. 

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      Qui nous fait sentir ce dont nous sommes le mieux capable. 

              Claude-Ponti---12.jpg          claude-ponti---leger-2.jpg

Ce qui compte, c’est le mouvement de nos rencontres. 

 

 

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Carnet de route Busnel-Russell Banks

 

 

 

 

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(1) Russel Banks. Philosophie Magazine N° 62 – septembre 2012. 

 

« Dans un journal, je suis tombé sur une annonce pour la Bead Loaf Writers’ Conférence, un atelier d’écriture très réputé, qui se déroulait dans le Vermont et où il était difficile d’être admis. J’avais écrit un roman, j’ai donc envoyé le manuscrit aux organisateurs, qui m’ont proposé de les rejoindre pour étudier avec le groupe. J’ai pris un congé spécialement. A mon arrivée, Nelson Algren – qui jouissait alors d’une belle notoriété, ayant déjà publié L’Homme au bras d’or, adapté au cinéma par Otto Preminger, mais aussi La Rue chaude et le Désert du néon – m’a entraîné sous un arbre. Il a feuilleté une quarantaine de pages de mon texte et m’a montré quelques lignes : « Voilà un bon paragraphe, gamin ! » Puis il a encore passé une cinquantaines de pages et m’a désigné une autre page : « Ces quelques phrases sont fantastiques, j’adore… » Il est allé jusqu’à la fin du manuscrit de cette façon. En tout, il avait trouvé six pages qui lui plaisaient. Il m’a dit alors : « Maintenant, il va falloir écrire un roman entier qui soit aussi bon que ces quelques pages. Mais ne t’inquiète pas, tu peux le faire, tu as le truc ! Si tu ne l’avais, tu n’aurais pas pu écrire ces passages-là. »  C’était comme s’il me donnait une autorisation, la chose la plus importante qu’un écrivain m’a apportée. 

[…] Nous avons continué à picoler et à discuter ainsi trois jours d’affilée, si bien qu’à notre retour, les organisateurs de l’atelier étaient furieux. Ils ont licencié Algren sur-le-champ. Comme il ne savait pas où aller, je lui ai proposé de venir vivre chez moi, dans le New Hampshire. C’est ainsi que nous avons habité ensemble quelques temps. Le jour, je travaillais comme plombier. La nuit, j’écoutais les histoires d’Algren avec avidité. Ce fut le début d’une relation modèle. Il ne m’a pas montré comment écrire – ça, je devais l’apprendre par moi-même -, mais comment vivre en écrivain. » P 61. 

 

« L’intérêt d’Algren pour le monde, sa compassion pour les marginaux, les invisibles, pas seulement les opprimés, mais tous ceux que l’on ignore, que l’on ne regarde même plus, a été une source d’inspiration. L’attention aux autres, centrale dans sa conception du rôle d’un écrivain responsable, se manifestait non seulement dans son travail littéraire mais aussi dans sa personnalité. » Russel Banks – Philosophie magazine-  p 61  

 

« le « noochoc » est l’occasion d’apparition d’un élément différentiel qui crée un décalage, une vibration et permet à la pensée d’émerger à travers les fissures de la rencontre ». (2) p 49 :…

 

(2) « Pendant toute une vie, la rencontre a donc une double fonction : elle est ce qui garantit le déséquilibre permanent de la pensée grâce aux difficultés nouvelles qu’elle suscite – l’équilibre est à chercher ; elle est ce qui défait les certitudes en nivelant l’implication affective de chaque rencontre. » P 50 

Deleuze pédagogue – Sébastien Charbonnier – La fonction transcendantale de l’apprentissage et du problème – L’Harmattan. 2009 - Paris

ISBN : 978-2-296-10610-9

 

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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 15:34

« La vie se ramène pour nous à ce que nous pouvons en concevoir. 

Alesia-vercingetorix-jules-cesar.jpgAux yeux du paysan, pour lequel son champ est tout au monde,

 ce champ est un empire. 

Aux yeux de César, pour qui son empire est encore peu de chose, 

cet empire n’est qu’un champ. 

En fait, nous ne possédons jamais que nos impressions ; 

c’est donc sur elles, et non sur ce qu’elles perçoivent, 

que nous devons fonder la réalité de notre existence. 

(Cela ne me vient à propos de rien en particulier.) » 

27 juin 1930 . 

Fernando Pessoa (1) p102. 

 

 

De la guerre des Gaules au « Tour de France par deux enfants » – en passant par les ouvrages des ‘lumières’ l’étude de l’histoire semble irrémédiablement liée aux livres.

« Plutarque   écrivain grec qui a vécu aux 1er et IIième siècles après Jésus-Christ, – écrit Alain Corbin - a laissé un magnifique ouvrage intitulé Vies parallèles, dans lequel il compare, deux à deux, les plus grands héros de l’Antiquité grecque et latine. Il a ainsi fourni à de nombreux siècles une série de biographies exemplaires, un modèle d’écriture et le goût d’une histoire consacrée spécifiquement aux héros et aux grands hommes. Aucun livre, peut-être, n’a davantage guidé l’admiration et pesé sur les comportements virils. » (2) p 15.

 

Au reste, comment rendre compte des actions humaines, de leur fureur si ce n’est par la puissance des textes et images ? Qui mieux que ces « classiques » pour rendre intelligible la syntaxe des mouvements, les verbes des affrontements, souligner les antagonismes, éclairer les subtilités ? Les tableaux (Delacroix y excelle) et les documents authentiques constituent des essentiels. Leurs récits laissent de vifs souvenirs dans nos mémoires, restent des incontournables.

 

Outre les sorties pédagogiques – les extraits de films bien choisis - il existe cependant un autre tournant, un nouveau  biais possible. 

 eau-farine.jpg eau-farine-ocre.jpg

Une discipline – dans cet abîme de recherches universitaires - voit le jour.

Il s’agit de ‘L’archéologie expérimentale’.

Cette  pratique de terrain ne se contente plus de fouiller, d’observer, d’émettre des hypothèses pour interpréter, puis reconstituer. Pleine de reconnaissance et d’interprétation des gestes - elle se fait expérimentale - jette la saveur du faire sur l’histoire. Partant des décombres, elle en cerne les objets, débris, les extrait, les reproduit – selon des procédés authentiques - à fin  de former une réflexion plus profonde.  


Jacques Pelegrin est un spécialiste de cette appropriation par le geste. 

À partir de la découverte d'un atelier de taille dans le Tardenois, le chercheur au CNRS explique comment et pourquoi les hommes du Mésolithique final taillaient le silex.

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(Pour voir la vidéo : cliquer sur l'image.)

Il imite à l’identique, reconstitue. Procède pas à pas, aptitude après aptitude, s’approprie les compétences, qualifications, talents de nos ancêtres.

Se laisse conduire par la précision des mouvements, décrypte leur logique, en restitue la richesse, la finesse, retrouve l’essence des choses. Ensuite - plein de la profondeur des techniques – le Directeur de recherche piège les erreurs d’interprétations, libère ses réflexions, approfondit son érudition et ses savoirs.

 

Cette traduction en acte donne des résultats parfois inattendus.

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Bien sûr, « sentir » l’histoire par l’expérience – est sans miracle.  

 

Il s’agit d’une proposition, laquelle contribue à rendre plus nette une réalité ancienne. Crée un choc de  rencontre, amorce des évocations parfois inexistantes, favorise l’appréciation des complexités, crée des vibrations. 

 

Le but est d’éprouver, ressentir, restituer, vaincre les résistances. Rendre proche le lointain. Accessible l’inaccessibles. Une action appréciable par ses côtés fédérateurs*, concrets – remède aux barrières abstraites qui plongent certains élèves encore immatures** dans la confusion et l’accablement.

 

En prendre plein les yeux, plein la tête.

 

                                                             Devenir des porteurs de lumière

 

 Ca prend forme presque fini

 

 

 

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      Vidéo :

 

 

      Chauvet – Utiliser les aspérités de la grotte….

 

 

Le proto-cinéma de la grotte Chauvet.

 

La-grotte-Chauvet---visite---cliquer-sur-l-image-JPG

 

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* « C’est seulement en s’engageant vers une activité commune dans laquelle l’usage que l’on fait des matériaux et des outils renvoie consciemment à l’usage que les autres font de leurs capacités et de leurs instruments, que l’on peut parvenir à diriger socialement les dispositions d’un individu. » John Dewey, p 119.

– Démocratie et Education, Armand Colin, Paris, 2011, ISBN : 978-2-200-27265-4

[L’exclusive du « seulement » et le terme « diriger » me gênent.]

 

** Immature n’a rien de péjoratif. Chez John Dewey, cela exprime un potentiel de maturation. Une aptitude à se développer. Un « pouvoir de croître ».

P 121 : La condition première de la croissance est l’immaturité. Cela peut paraître n’être qu’un truisme, puisque l’on dit qu’un être ne peut se développer que dans un domaine où il n’est pas développé. Mais le préfixe « im » dans le mot « immaturité » signifie quelque chose de positif, non pas simplement un vide ou un manque. […] Or, quand nous disons que l’immaturité signifie la possibilité de croissance, nous ne faisons pas allusion à l’absence de pouvoir qui peut exister à une période ultérieure : nous exprimons une force réellement présente – l’aptitude à se développer.

 

(1) Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquillité. Christian Bourgois éditeur. 1999. ISBN : 2-267-01516-1

 

(2) Alain Corbin – Les héros de l’histoire de France , expliqués à mon fils, Seuil, Paris, 2011, isbn : 978-2-02-103665-7 

 

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Histoire. La préhistoire : L'évolution de l'homme. Roland Kara. 

 

Dossier homme de Cro-Magnon , Lutin Bazar.

 

La classe de Maxetlyly – pdf paléolithique.

 

Fée Coquelicot - Préhistoire.


Mode de vie des premiers hommes.

 

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  • : Le chêne parlant
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  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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