Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 06:56


J.-Wright-of-Derby----Philosophe-faisant-un-expose-sur-le.jpg« Penser, c’est aussi assumer la déformation constante de son esprit. »

Raphaël Enthoven (1)

« Apprendre, c’est organiser la rencontre. » 

Gilles Deleuze.

:… le « noochoc » est l’occasion d’apparition d’un élément différentiel 

qui crée un décalage, une vibration et permet à la pensée d’émerger 

à travers les fissures de la rencontre."

(2) Sébastien Charbonnier, p 49. 

 

 

L’enseignant ne se confond pas avec le(s) savoir(s) qu’il veut transmettre. 

                                                   Le maître se situe hors économie du spectacle.

 

Belles positions de principe, n’est-ce pas ?

 

Mais sommes-nous certains d’échapper à ces clichés ? De ne pas en suivre les principes à la lettre ? Sommes-nous sûrs qu’à force de « volontarisme » pédagogique, nous ne mettions pas la forme sur le devant de la scène, nous ne privilégions pas « la dramaturgie » du cours au détriment du fond ? Pire, que nous ne nous transformions pas en animateurs – experts en gestion de classe ? 

 

Le monde change - Clip 1 - "Nouvelles Pédagogies - Nouvelles Technologies"

 

Mon prof est un acteur 

 

Le désir d’apprendre se confond-il avec l’émotion suscitée au titre d’un spectacle ?

 

« Un cours ça se répète, c’est comme du théâtre. – énonce Deleuze. Si on n’a pas beaucoup répété, on n’est pas inspiré du tout. » (Abc, « professeur ») (2) p 87  

Si Gilles Deleuze, repris par Sébastien Charbonnier, a bien voulu dire « que le professeur doit se mettre en scène » ça n’est guère au sens de ‘faire passer’ des savoirs comme on enrobe de miel une pilule pour mieux l’avaler – non - Deleuze est bien trop subtil pour énoncer de telles trivialités. Au reste, dans ses cours le philosophe est assis au milieu de ses étudiants – statique – en dialogue avec les idées.

 

Alors, que veut dire Deleuze par là ? 

Il veut simplement signifier qu’un cours est tout sauf une improvisation. C’est un travail de longue haleine,  pensé, ruminé, construit. Elaboré.

 

Enseigner c’est avoir quelque chose à dire. C’est se présenter en tant qu’expert.

 

Développements :

 

I. Ce qui s’inscrit a-t-il à voir avec la rencontre d’un acteur, d’un personnage de roman ?

 

On ne pense à rien lorsqu’on regarde un acteur, lorsqu’on goûte un spectacle. Les couleurs, la rapidité des réparties, l’enchaînement des scènes, les changements de points de vue sont autant de merveilles aveuglantes, de spectacles qui vous carbonisent.

Les regards effarés savourent, se divertissent. L’esprit se relâche, l’élève devient « con-so-mateur » ; un consommateur à la cervelle consumée au lance-flamme de l’idée toute faite – prémâchée – celle du slogan.

 

Tout l’art du théâtre se situe dans l’artifice. 

Habile manipulation de pensées qui consiste à transformer l’artificiel en réel. A transmuter le faux, le toc, en pierres précieuses. 

L’alchimiste joue sur les stéréotypes – la fantaisie – les excès – les effets, toutes ces « techniques habiles » ont pour effet d’anesthésier la réflexion. 

La stupéfaction, l’admiration sont autant de fruits de l’anti-pensée. Autant de formes, de métamorphoses excessives destinées à provoquer l’étonnement, le choc.  … C’est la beauté hypnotisante de la méduse : celle qui vous statufie. Bloque la réflexion. Fait obstacle à l’intelligence. La faculté de juger selon un mode critique disparaît : vaporisé sous l’effet de l’image. 

Alice-Pike-Barney--Medusa--Laura-Dreyfus-Barney-.jpg

Pas de démonstration : un show. 

Pas de théorie : une manière directe d’observer le réel. Sans filtre. Sans clé. 

C’est le mur Facebook, celui qui montre tout et ne dévoile rien de l’essence des choses. 

Le divertissement, ça empêche de voir.

 

Selon Dewey, nous rappelle Britt-Mari Barth, « apprendre » signifie « apprendre à penser », c’est la position défendue par Canguilhem face à la philosophie. 

 

II. Dans quel espace se situe le travail de l’enseignant ? 

 

L’enseignement est affaire de perceptions. Le maître dispose d’un savoir précis, exigeant, qui lui permet d’aborder l’apprentissage dans un ensemble complexe, le but étant d’essayer de tirer l’élève du flou. 

Pour ce faire, il se doit de signifier explicitement à l’élève les clés : L’apprentissage est un processus interne(3). Si l’élève n’a pas conscience des bénéfices qu’il peut tirer de son temps de classe, ne se mobilise pas intellectuellement, rien ne se produira.  En d’autres termes, vous pourrez user de tous les arguments possibles, si l’élève n’est pas volontairement impliqué dans ce qu’il fait, tous vos efforts se réduiront à néant.

Le travail de l’enseignant se situe donc - certes - dans un espace externe mais surtout dans un champ interne : celui de l’espace mental.

 

 Le raisonnement en est l’un des piliers, les connaissances, les fondations. Pour le dire autrement , « l'éducation intellectuelle [vise non seulement à fixer une solide base culturelle, mais] consiste [non moins] à former une pensée réfléchie. » 

 

C’est quoi favoriser l’exercice de la pensée ?

  "Heidegger… Qu’appelle-t-on penser ? « L’homme sait penser en tant qu’il en a la possibilité, mais ce possible ne garantit pas encore que nous en soyons capables. » (DR, 188 ; IT, 204) C’est une histoire de différence : ce qui diffère de ce que je sais déjà ou croyais savoir se présente comme nouveau à ma pensée ; ce nouveau me force à penser. Cet élément génital est baptisé « noochoc » par Deleuze. (IT, 204)

… « produire un choc sur la pensée » (2) p 34

 

Le noochoc, c’est un vacillement. « Riches de percepts et d’affects, un film, un tableau, une nouvelle [un album] ne sont-ils pas susceptibles de jouer ce rôle d’amorce qui force [je préfère le terme engage] les élèves à penser ? »(2) p 36.

 

L'enseignant de par sa formation et son expérience, est le plus à même d'analyser la nature des résistances, de repérer, concientiser, prendre en main, traiter les difficultés. De déconstruire les « prêt à penser »...  D’adapter ses pratiques en regard des besoins. Il sait comment l’aborder. Il détient un regard critique qui lui permet moult ajustements. Bref, faire preuve d’humanisme, demeurer dans des interrogations humaines, voilà le défi que tout enseignant entend relever

Britt-Mari Barth s’inscrit dans une mouvance Brunerienne. 

Pour faire court, Gérôme Bruner développe l’idée selon laquelle : comprendre, c’est négocier le sens.

Laquelle négociation passe par le langage, le dialogue. Ce dernier, précise Britt-Mari Barth « voit l'apprentissage comme une transaction, un échange entre l'apprenant [horrible terme - en effet] et un membre de sa culture plus expérimenté que lui. »

le langage, le dialogue, qui devient l'outil important de la communication et d'autres indicateurs non linguistiques – comme les gestes, l'intonation et les expressions du visage – sont également importants pour arriver à créer une signification commune. »

Mais là encore, il ne s’agit nullement de se transformer en dramaturge.

Si l’apprentissage négocie le sens, cela signifie qu’entre l’enseignant et l’élève, passe un fil – un fil conducteur – dont le maître va ajuster les paramètres de longueur, de tension, de taille. 

Eveiller, établir des contours ou une ligne directe, dévoiler, articuler – bref, s’inscrire dans un travail réflexif. 

 

 Pour arriver à une compréhension commune, il faut d'abord comprendre ce que l'enfant comprend. C'est donc la nature de l'échange (dans ses dimensions qualitatives) qui prime. L’échange et la rencontre. La rencontre de l’autre – l’étrange – le savoir. 

 

Conclusion : 

Jouer sur les mécanismes bien huilés de la dramaturgie est un jeu dangereux.

D’abord parce qu’il est éminemment aisé d’entraîner l’adhésion d’élèves déjà conquis – charmés – par le statut de l’enseignant. 

Ensuite parce que provoquer un désir – c’est transformer l’élève en spectateur, puis en consommateur.

 

Si le maître est un interprète – c’est dans le sens de la traduction qu’il faut l’entendre – dans le sens de rendre accessibles, compréhensibles les savoirs.

L’enseignant n’est ni  un animateur, ni un montreur de foire, ni un comédien – il ne s’abandonne pas au théâtre des sentiments - il est animé de la passion de transmettre – le désir qu’il doit susciter, c’est celui de l’envie de comprendre, du plaisir de penser le réel, de le démontrer éventuellement – de regarder les choses sous un nouvel angle – de bannir les fausses évidences – bref, une volonté portée vers les savoirs. 

« L’enseignant peut devenir un maître des rencontres. »p 32 :

 

Lesquelles se font sans artifices, sans arrière-pensée, sans théâtralisation. 

 

Enseigner – c’est un saisissement. 

 

 Joseph-wright-of-derby.jpg

 

-----------------------

P 44 : Bruner(4) commente les théories vygotskiennes ainsi :

« Si l'on donne la possibilité à un enfant d'être guidé par un adulte - ou par un  camarade plus avancé que lui – celui-ci peut alors lui servir de substitution de conscience (vicarious consciousness) jusqu'au moment où il est capable de maîtriser sa propre conscience de la contrôler. Quand l'enfant atteint ce niveau de maîtrise consciente d'une fonction ou d'une conceptualisation nouvelle, il peut alors s'en servir comme d'un outil. » L'enseignant est donc un assistant qui va soutenir, développer les potentialités de chaque élève.  Britt-Mari Barth dévoile l'un des obstacles majeur à l'apprentissage  … « si une information va à l'encontre des idées reçues qu'on a sur un sujet, il se peut qu'on l'ignore simplement parce qu'on ne veut pas se remettre en cause, par orgueil, par paresse intellectuelle... ou par refus du « saut épistémologique » sur lequel Bachelard a attiré notre attention.  Toute  notre sensibilité fonctionne comme une grille qui peut refuser ou déformer l'information que les sens transmettent.» Britt-Mari Barth – Le savoir en construction , op cit, P 68.

 

------------------------------------

 

(1) Raphaël Enthoven. 28.06.2010 - Gaston Bachelard, le dormeur éveillé : vie et œuvre. Les nouveaux chemins de la connaissance, France Culture.

(2) Deleuze pédagogue – Sébastien Charbonnier – La fonction transcendantale de l’apprentissage et du problème – L’Harmattan. 2009 – Paris  ISBN : 978-2-296-10610-9.

(3) L’idée d’un processus purement externe est encore tenace.  Le maître lit sa leçon ; L’enseignant présente son exercice d’une manière attractive… Cela ne saurait suffire si l’élève n’est pas dans les mêmes dispositions que l’enseignant.

(4) « Vygotsky », a Historial ant Perceptual Pespective », in Wertsch JV, Culture, Communication and Cognition : Vygotskian Perspectives, Cambridge University Press, Cambridge, 1985.

      -----------------------------------

 

« Le « noochoc »… « C’est donc la coexistence des contraires, la coexistence du plus et du moins dans un devenir qualitatif illimité, qui constitue le signe ou le point de départ de ce qui force à penser. » (2) p 35 

 

« Il faut simplement qu’une puissance les « force à penser, les jette dans un devenir-actif. Une telle contrainte est ce que Nietzsche appelle « Culture. » (Nph, 123) Sur ce point, il faudrait réfléchir sur le rôle de l’art dans l’enseignement de la philosophie. Riches de percepts et d’affects, un film, un tableau, une nouvelle ne sont-ils pas susceptibles de jouer ce rôle d’amorce qui force les élèves à penser ? »(2) p 36.

Repost 0
Published by Le chêne parlant - dans Recherche pédagogique - Sciences
commenter cet article
2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 06:24

Dido-Elizabeth-Belle---vers-1778---avec-sa-cousine-Elizab.jpg« Celui qui est fort, c’est celui qui possède

à la fois la langue de sa communauté

et à la fois la langue du large. » 

Alain Bentolila

 

Alain Bentolila raconte :

« Je suis en Haïti, on milite pour le créole à l’école… Sous Duvalier je ne sais pas si vous voyez l’affaire.

On est avec quelques étudiants qui vont dans les villages et qui disent : « il faut que vos enfants apprennent à écrire et à lire en créole, c’est la langue de nos mères, c’est la langue de nos ancêtres, c’est la langue qui nous a délivré, etc ; »

 

On est là, heureux.

Une femme se lève et dit à l’étudiant qui est en train de psalmodier de donner ses slogans forts.

 

« Dis-moi tu ne serais pas le fils de Pradel Logicia…. ?

Oui, oui, c’est mon père.

Il n’est pas grainetier à la ville ?

Oui, oui.. il est grainetier à la ville.

 

je vais te raconter une histoire : 

Mon mari est mort et m’a laissé sans ressource. J’étais à la ville, j’ai vu ton père.

Il est marchand de graines.

Il m’a donné de quoi planter mais il m’a fait signer un papier.

Malheureusement, la maladie s’est mise dans les plantes et j’ai tout perdu.

Il est venu avec un Tonton Macoute et il m’a pris mon jardin.

 

Il m’a dit, regarde, c’est écrit là : Si tu me rembourses pas je prends ton jardin !

En quoi c’était écrit, d’après toi, ce papier ? 

En Français.

Tu crois que mes enfants sauront se défendre avec le créole quand ils sauront lire et écrire en créole ?"

Declarons-les-esclaves-etre-meubles.jpg

 

Si vraiment notre travail, c’est d’aider à se défendre contre l’exploitation. Il faut s’emparer de la langue des autres." 

 

"Si on veut se défendre, il faut apprendre la langue du dominant." 

 

 billet-de-vente-d-esclaves--17-mai-1816---Cuba.jpg abolition03.jpg  

 

-oeuvre-du-Guadeloupeen-Guillaume-Guillon-Lethiere---1760.jpg 

Oeuvre magistrale du Guadeloupéen Guillaume Guillon Lethière (1760 - 1832 )

Guillaume Guillon « Le Serment des Ancêtres » peint en 1822

 

------------------------

Dido Elizabeth Belle

 

 

 

Vraie ou fausse égalité ? La réponse est peut-être dans le livre...

-------------------------

 

--------------------------------------
Sites 
Archives numériques Bordeaux - Lycée Orthez
Vente d'esclaves.
The Brimstone Butterfly
Aimer la littérature - Mérimée.
Repost 0
Published by Le chêne parlant - dans Histoire - Préhistoire
commenter cet article
27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 09:49

Nature-morte-aux-gaufrettes---Lubin-Baugin---1631.jpg « Nietzsche raisonne souvent en termes de ruminations et de ruminants ; la pensée de la digestion l’occupe même si matériellement qu’il a pris soin, dans Ecce Homo, de nous donner de longues précisions sur le régime alimentaire qu’il s’était aménagé au cours de sa vie, régime auquel il attribue une part importante de la qualité de sa vie et de son œuvre. Mais il y a deux espèces de ruminants chez Nietzsche : ceux qui ruminent sans cesse mais sans réussir à digérer (cas de l’homme de ressentiment), et ceux qui ruminent et digèrent (cas de l’homme dionysiaque). Mauvais et bons ruminants. … le bon ruminant a accès tout à la fois au bonheur et au malheur, et le sort du mauvais ruminant est de n’avoir accès ni à l’un ni à l’autre. Car il ignore le bonheur puisqu’il ne réussit pas à digérer le malheur, mais il ignore aussi le malheur, précisément puisqu’il ne réussit pas à en digérer la pensée ».

Clément Rosset. (1) p 41. 

 

Il n’est pas rare dans de nombreuses familles de rechercher ses ancêtres, d’en vouloir connaître la naissance, l’histoire, le métier, voire les circonstances de leur mort. Cette enquête généalogique se poursuit généralement sur une longue période. De longues années, des décennies où l’homme croit (re)trouver - par ce lignage – les « qualités » qui lui auraient été transmises par les gênes.

 dandy-dog.jpg

Depuis l’observatoire de mes branches en friches, j’ai souvent regardé ces recherches frénétiques d’un œil retenu, parfois amusé, souvent critique. Tant de courage, d’abnégation, de temps passé à remplir ces cases, à visiter les mairies, à rédiger lettres et courriels. Reproduire, embranchement par embranchement, pousse après pousse, brindille par brindille ce cortège d’ancêtres - faire la rencontre avec ici, un tapissier, là un éleveur de poules… Vaine tentative de se trouver parent de l’illustre. 

Ne sommes-nous pas - après tout - tous fils et filles de Charlemagne ? 

 

Outre le fait que nous ne soyons jamais certains que nos ancêtres le soient vraiment (du point de vue du sang, s’entend). « Il importe – développe Hubert Reeves se plaçant sur un terrain scientifique - de remarquer que cette tradition repose sur l'idée que la prétendue « qualité du sang » se transmet uniquement par le père. A la lumière de nos connaissances contemporaines en génétique, nous devons reconnaître que cette idée est totalement fausse. Le partage se fait moitié moitié entre le père et la mère. » P 18.

Il apparaît également qu’une généalogie si brillante soit-elle ne pourra jamais apporter les idées, les valeurs, qui cimenteraient une soif de communion de pensées.

 

Car nous ne sommes jamais « nous-mêmes » sans autrui. Nous ne sommes pas les self-made-man de notre existence, bien qu’actuellement, tout soit organisé – tel que Cynthia Fleury l’indique dans son livre référence «Les pathologies de la démocratie ».(3) 

Se forger sur des qualités exclusivement filiales – de nature et non de culture, nier les personnes, les lectures, les expériences qui nous constituent est non seulement un déni pur et simple de la réalité mais un délire névrotique.

 

C’est, en effet – un refus de reconnaître la longue construction de la carte de notre territoire individuel. Une négation de notre généalogie culturelle : de nos tentatives, nos hésitations, nos échecs, nos élans – qui – tantôt nous ont précipités vers les hauteurs du savoir, tantôt nous ont jetés à bas d’un profond désespoir.

Mais c’est aussi – par dommage collatéral – accroire tout devoir à soi-même. Or l’on survit difficilement à l’échec lorsqu’on s’est décrété seul responsable. Etre un pur produit de son essence – être le feu de sa propre lumière, c’est flamber haut et vite à la moindre paille de déchéance. 

 

Au sein de notre vagabondage – singulier par nature –des chemins ont été défrichés au milieu des montagnes sauvages, des jalons ont été posés, des êtres nous ont guidé. 

 

Imaginez alors comment pourrait être la vie, si tous, nous nous mettions à citer les influences que certains trésors ont eu sur nous – à déclamer nos sources, l’origine de nos idées, à livrer haut et fort nos lectures. 

 

Comme tout jaillirait – limpide – comme nos oreilles entendraient la claire musicalité du chant des sirènes.

Les hommes dans les cités conteraient fleurette ainsi :

      "Etes-vous de ce village ?" 

 

      Dom Juan - Molière - Acte II, scène 2 - 1665.

(Vidéo libre de droit : un outil pour la classe.)

 

« Ces récits trouvaient en moi des résonances familières 

et j'y reconnaissais nombre de mes états d'âme. 

Il furent déterminants dans le choix professionnel qui fut le mien. » p 7. 

Hubert Reeves, Je n'aurai pas le temps, Seuil

 

« Une vie sans livre serait une erreur » énonce Aléa Keen – plagiant Nietzsche sans vergogne. 

Ainsi, la philosophe en herbe – qui sait ce qu’elle doit à autrui – cite à son tour Clément Rosset, qu’elle tient en haute estime.

 

Citer ces pensées – issues d’autrui -  qui nous forgent, déclamer ces grands auteurs constituerait « une triple initiation : initiation au bonheur, initiation à la vie, initiation à la philosophie.

Initiation, bien sûr et tout d’abord au bonheur : « Comme le bonheur tient à peu de choses ! Le son d’une cornemuse… » (Crépuscule des idoles.)

Mais aussi initiation à la vie et à la philosophie. A la vie, comme en témoignent par exemple les pages du « Cas Wagner » consacrées à Carmen, dont Nietzsche célèbre par-dessus tout le « sens du réel » » (1) p 48

 

Les vols – de bourse - se dérouleraient ainsi :

"La peste soit de l'avarice et des avaricieux." 

 

            L'avare - Molière - Acte I, scène 3 - 1668. 

 

      La joie remplacerait l’affectation. La beauté terrasserait le vulgaire.

Le monde prendrait de suite une autre profondeur. La parole deviendrait la marque d’une richesse. La pensée profonde déterminerait nos actes singuliers. L’allégresse d’une phrase, d’un mot, d’un verbe, illuminerait notre journée. 

Peu à peu, nous ferions nôtres ces  influences extérieures.  

Inséparables des réflexions buissonnantes d’autrui ; leurs richesses nous contamineraient, les bifurcations nous donneraient à penser, l’ivresse des savoirs nous enivrerait d’une complexité étoilée, inspirante, de fulgurances foudroyantes… de…

 

Quoi ? 

          Chimères ?

                 Si on ne peut même plus rêver !

 

 

-------------------------------------------

 

(1) Clément Rosset – La force majeure – Les éditions de minuit – collection critique – isbn : 978-2-7073-0658-6

 

(2) Citation complète : « : Il est de coutume, dans les bonnes familles, de s'intéresser à la lignée des ancêtres. Cette préoccupation est particulièrement importante chez les nobles, qui peuvent ainsi faire valoir les mérites politiques ou guerriers de leurs ascendants. Il importe pourtant de remarquer que cette tradition repose sur l'idée que la prétendue « qualité du sang » se transmet uniquement par le père. A la lumière de nos connaissances contemporaines en génétique, nous devons reconnaître que cette idée est totalement fausse. Le partage se fait moitié-moitié entre le père et la mère. » Hubert Reeves, p 18.

 

(3) Cynthia Fleury, Les pathologies de la démocratie, p 64 reprenant le travail de  Francis Jauréguiberry, « Hypermodernité et manipulation de soi », in Nicole Aubert (dir.) , L'Individu hypermoderne, Paris, Erès, 2004, p 162. « lui-même » sans autre référence que sa propre volonté... On n'espère plus collectivement dans le futur : il faut réussir personnellement dans le présent. L'individu est mis face à ses propres réalisations. Démiurge de lui-même, il n'est plus l'objet de son destin, il est le seul maître de sa vie. Or, l'écart vécu entre l'idéal de lui-même (auquel il ne manque alors pas de prétendre) et ce qu'il constate être vraiment le déçoit dans bien des cas. 

 

 

-------------------------------------

Sites 

 

Nicolas Delon : Atelier Clément Rosset

 

Entretien avec Clément Rosset..


Repost 0
Published by Le chêne parlant - dans Littérature Films - séries
commenter cet article
26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 07:22

sacs_plastique_arbre---Christian-Coulombe.jpg

 

Ronde bucolique d’un sac épris d’esthétique.

Gonflé par le vent, saisi d’une liberté bouffonne, 

Le détritus vrille, roule, aérien,  

Encouragé par les courants, 

Le voile se soulève - joue des élévations - descend, remonte, glisse.

Libre, l’insensé perfectionne - ici, une envolée,

- là, une virevolte souple et passionnée,

Le vide s’emplit de légèreté. 

 

De son drapé pétrolier, on voit poindre une beauté éphémère,

Un art ?

Une symphonie, 

Un déploiement, des volutes, 

Un rythme,

Un chiffonnement réglé aux éléments,

Un flou accordé aux forces en mouvement.

 

Un ballet macabre ?

                                      Un ballet !

 

Gonflé d’orgueil, 

Il croit voler - là où un rien l’emporte,

Il croit se dresser – là où une aspiration le pince,

Il croit s’élever - là où un souffle le cogne,

Il pense créer, là où un juste équilibre – précaire – et dérisoire,

Une poussée, 

Une folie passagère, pittoresque, convergent en de fantasques évènements.

 

On voit dans cette perdition – la belle et agréable sarabande d’un ange,

L’abandon esthétique d’une pellicule vibrante,

Encore un court instant,

Plastique – plastique – du sac plastique,

Le beau se joue du caniveau.

 

De la brise farceuse, surgit la vie de l’excrément, 

De la dépression d’un air badin, naît la poétique du néant. 

 

----------------------------

Merci à V. l'inspiratrice de ces quelques mots,

cette Vidéo provient de son dernier billet : American derviche

 

 

Repost 0
Published by Le chêne parlant - dans poésie
commenter cet article
20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 08:19

Logo_illettrismeLD_WEBSITE.jpgLisez rapidement ceci :

Cet aiseau  vert a vn joli bcc.

« A votre insu – explique Stanislas Dehaene - votre cerveau vient de résoudre sans effort toute une série de difficultés… le mot oiseau, les lettres « o » et « a » ont exactement la même forme… la voyelle « u » qui débute le mot « un » est en fait une consonne « v » … les deux lettres du mot « bec » sont les mêmes. L’ambiguïté est résolue par le contexte… l’interprétation « bec » convient à la fois du point de vue de la prononciation et du sens. » p 79. 

 

Dans l’article précédent, nous avons repéré et explicité un certain nombre d’opérations effectuées par notre cerveau lors de la lecture. Le traitement s’effectue :

1) très rapidement, 

2) en parallèle, 

3) par bigrammes.

 

L'aire mobilisée est toujours la même, chez tous les lecteurs.

Quel-circuit-cerebral-mobilise-t-on-pour-lire.JPG  Comment-ce-circuit-se-developpe-t-il--2.jpg  

Mais après tout, repérer des mots en leur entier, apprendre des listes de mots, où serait le mal ? Pratiquer ainsi, ne serait-ce pas là compléter un dispositif syllabique existant, étendre le champ des voies d’apprentissages possibles ? Jouer sur tous les tableaux ? En quoi, après tout, serait-ce négatif ?

 

Pour y voir plus clair, voici le compte-rendu des expériences pratiquées par Bruce McCandliss, professeur à  l'Institut Sackler de New York. 

L’expérience est simple, Bruce McCandliss afin d’éviter tout effet parasite dû à une connaissance antérieure a créé un nouvel alphabet. Pour saisir le fonctionnement de ce dernier, il faut bien sûr  connaître son mode de fonctionnement. La lecture commence du bas pour finir en haut. L’alphabet s’écrit « … à  l'aide de lettres dont les traits et les courbes se touchent de sorte que leurs courbes forment un contour global continu. Voici quatre mots écrits dans cet alphabet : » (Page 298).

 mots-en-globale.JPG

 

Ici, les mots ont trois lettres. 

 lettre-T.JPG

 

      La lettre T est présente dans tous les mots. Mais elle n’a pas été donnée. 

Le chercheur américain commença donc à faire mémoriser ces mots à différents groupes d’étudiants. Pour les uns, il s’agissait de les mémoriser globalement.

Quant aux autres, il leur révéla de quelle manière ces mots se lisaient, c’est-à-dire – rappelons-le - de bas en haut.  

 

1 jour après : ceux qui lisaient en global connaissaient mieux les mots que ceux qui tentaient de décomposer les lettres. 

La méthode globale serait-elle plus facile ?

 

N’allons pas trop vite. Poursuivons…

 

Le chercheur continua – jour après jour - à distribuer des listes de mots. 

Chaque mot nouveau présentant une nouvelle difficulté de mémorisation, les étudiants lisant de manière globale devaient - à chaque fois - tout reprendre à zéro. Ceux – au contraire - ayant développé des stratégies de décomposition (analytique) commençaient à gagner du terrain. « L’identification des lettres et des graphèmes demande initialement plus d'efforts – nous dit Stanislas Dehaene -  mais les bénéfices en sont vite évidents. » (1)

 

A la fin de l’expérience, vous vous en doutez, le différentiel de rapidité de lecture fut conséquent. Mais le plus important ne se situe pas là. Car après tout, me direz-vous en toute logique, cela confirme nos dires : apprenons des mots globalement en début d’apprentissage de la lecture et  complétons par des stratégies syllabiques. Ainsi les élèves sauront plus rapidement repérer des mots – donc lire de petits textes – qu’ils pourront par la suite décrypter.

Nous gagnerons ainsi du temps.

 

Ainsi naquit la méthode mixte. 

Soit l’apprentissage d’une liste (de 4 à 10) mots à mémoriser journellement, tout en pratiquant des décompositions de mots en lettres et syllabes. 

Cette méthode semble tout avoir pour elle.

En effet, elle allie sens et décodage mécanique. 

Au reste, sa pratique est assez courante, voire même s’est largement généralisée. Encore une fois, rappelons-le, tout ceci est fort cohérent – en effet – vu de l’extérieur. 

 

Mais à y regarder de l’intérieur – par le biais de l’IRM – que voit-on ?

 

L’imagerie cérébrale met en évidence deux points qui remettent non seulement ce type de procédure en cause mais l’invalide.

Ces deux points sont d’une extrême importance :

 

1) C’est l’hémisphère droit qui s’active lors de la lecture globale.

2) C’est l’hémisphère gauche (l’aire occipito-temporale ventrale gauche, pour être précis) qui s’active lors de la lecture syllabique.

 

Et alors ? 

 


Quel circuit cérébral mobilise-t-on pour lire?

 

Le problème se situe bien au niveau de la compatibilité des deux régions cérébrales. 

Pour le dire autrement, l’une ne va pas avec l’autre. 

Les-excursinnistes--1894---Henri-Edmond-Cross--Delacroix.JPG

Nuageneuf.

L’hémisphère droit est spécialisé dans la reconnaissance des visages. L’hémisphère gauche étant spécialisé quant à lui dans le langage parlé et la reconnaissance typologique des formes dans l’espace (souvenez-vous des myriades de petits fragments que notre cerveau s’efforce de recomposer, trait par trait, lettre après lettre).   

les-neurones-de-la-lecture-1.JPG Qu-apprend-elle-exactement--2.jpg


Or « les problèmes que posent la reconnaissance des mots ne sont pas les mêmes que ceux que posent la reconnaissance des visages et la mise en connexion n’est évidemment pas la même. » 1’09 de la conférence. « Chaque domaine de reconnaissance visuelle va avoir son propre territoire cortical. » 

 

En gros, renforcer ou travailler l’hémisphère droit ne revient pas à renforcer ou consolider la construction de l’hémisphère gauche mais au contraire va venir affaiblir ce dernier, contrecarrer son élaboration, brouiller le message.

 

Un peu comme si afin d'améliorer votre endurance, vous suiviez à la fois un programme de course de fond, et un autre en sauts d’obstacles. Les fibres musculaires ne sont guère sollicitées de la même manière.

Invariablement, la puissance faisant travailler le muscle en volume, va venir contrecarrer le travail en longueur. 

 

Pour en revenir au sujet qui nous intéresse…

 

« Autrement dit – affirme Stanislas Dehaene -  l'apprentissage par la méthode globale mobilis[e] un circuit inapproprié, diamétralement opposé  à celui de la lecture experte. » (2).

 

Stanislas Dehaene n’hésite d’ailleurs pas à intituler l’un de ses paragraphes : de « L'inefficacité  de la méthode globale »

 

                                        Message on ne peut plus clair.

 

----------------------------------

(1) et (2) Les neurones de la lecture, Stanislas Dehaene.

 

----------------------------------

Une forêt de neurones.

 

Repost 0
Published by Le chêne parlant - dans lecture - écriture
commenter cet article

Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
  • Contact

Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

Contributions et Partenariats.

Contributions gracieuses : Magazine Slow-classes. Numéro 1 Faire Mouche en géométrie et 2. Le moulinet à vent : mettre des mathématiques dans les voiles. ....... SLOW CLASSES : Slow Classes __________________________________________ Partenariat gracieux Philosophie Magazine. Philomag ________________________________________

Blogs voisins

Silapédagogie silapédagogie Aider ses élèves. com, un site de mathématiques créé par Marc Godin, chercheur en mathématiques, ce dernier est pointu et passionnant. Aider ses élèves . com Document Aider ses élèves . com - document

Emissions à écouter

___ Gai savoir Raphaël Enthoven - Paula Raiman et les indispensables Nouveaux chemins de la connaissance. Gai savoir ................................................................. Les nouveaux chemins de la connaissance - Adèle Van Reeth Les nouveaux chemins d'Adèle Van Reeth

Sites plus

Jaques Darriulat Jacques Darriulat _________________________________________ Philolog Philolog _______________________________________ Le lorgnon mélancolique. Le lorgnon mélancolique