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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 14:18

"C'est par la boulimie de la matière que Rubens échappe

3graces_rubens.jpg à la rhétorique creuse des peintres de cour. 

Tout se passe comme si les empâtements 

et les giclées de la couleur

 avaient peu à peu entraîné le virtuose, 

loin des pompes mytologoco-chrétiennes de son siècle, 

dans un monde où ne compte plus que la substance pure... 

Les fesses des Trois Grâces sont des sphères."

 (Marguerite Yourcenar, 

les Archives du Nord, Gallimard, 

Paris 1977, p 83).

 

      R.C. Vaudey

à son bel hommage

à Rubens.

 

Au sortir du lit, la jeune épouse de Rubens se drape négligemment et, ‘dans la légère fourrure qui  l’  habille, étale l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde.’ *

 

 

 

pieter-paul-rubens-the-fur-cloak-helene-fourment-.jpg

 

Peter Paul Rubens – Hélène Fourment Vienne Kunsthistorisches Muséum.

 

A regarder cette peinture droit dans les yeux, on y trouve un je-ne-sais-quoi de particulier… Une singularité... 

 

La trajectoire de l’œil suit le visage d’Hélène Fourment, fixe un instant ses yeux d’ange… longe ses formes voluptueuses. La composition contient des détails stupéfiants. Ca n’est ni la langueur démesurée du bras, ni cette peau d’ours enveloppante, pas plus que la familiarité du modèle avec le peintre. Alors quoi ?  Les détails du grain, la blancheur de la peau, sa lueur, le caractère organique de la chair ?  

 

On se sent attiré par d’infimes détails. Ces largesses montrées, déposées sur la toile. Quelles sont-elles ?

Ces matières accumulées traits après traits, ces épaisseurs habituellement moquées, gommées, cachées,  expressément effacées, Rubens leur accorde un espace – visible - choisit de les laisser  fleurir. 

 Sandrine-Vezilier-Marguerite-Yourcenar.jpg

De fait, souligne La Directrice du Musée Départemental de Flandre, il n’existe aucune forme de séduction ici, aucun désir de plaire. 

Sandrine Vézilier expose les principes de la peinture de Rubens : les corps sont saisis comme ils sont. Le nu pour le nu. La matière est rendue telle quelle, révélée. Il n’y a pas d’idéalisation. Ici, tout est représenté, même le déplaisant, même les chairs adipeuses. 

 

Marguerite Yourcenar, dans l’éclat du texte lu par Sandrine Vézilier … 

 

 

 

Rubens , c’est le mouvement saisissant de la peau contre la pause.

 

C’est l’inclination du sentiment qui s’oppose aux convenances, aux critères esthétiquement lisses, au dogme des conventions. Le détail contrarie le tout. De la répulsion première on passe à l’interrogation, de la réserve à la surprise, du déplaisant à l’étonnement.

 

Cette peinture d’une précision insensée agit non comme un miroir mais comme une photographie. Nous ne pouvons nous réjouir de cette contemplation, impossible de nous identifier à ce modèle - là.

 

L’extrême précision de Rubens est donc un témoignage fugace - le moment irréversible où l’intime prend place, où les chairs encore gorgées de vie sont en place, où la mort rode, où la matière du discours dévoile l’espace intime, le fil d’une histoire. 

 

La fibre s’oppose au côté figé, impersonnel de la pose. Le réel s’infiltre.

Peu à peu, les formes se révèlent – s’incarnent, se marquent, s’inscrivent dans le temps d’une vitalité, d’une tonalité, d’un caractère. Les muscles lâches d’Hélène Fourment, abandonnés, sont autant de formes en délicatesse, en mouvement, tout en mollesse. La chair adipeuse soigneusement reproduite est une présentation ambivalente à la fois érotique, à la fois terriblement proche du réel épais. Rouge. Pétillant. Chaud.  

Le tissu de l’épiderme prend chair – chaque repère infime, le moindre accident, sont autant de signes, de curiosités, d’indices, d’émanations sensibles, lesquels participent à la charpente d’une personnalité, à la lumière d’une humanité, composent une signature…  non pas celle de la texture humaine mais d’un modèle encore plus beau – parfait - de ses imperfections..

Cette femme là, aux accents disgracieux, est reconnaissable entre toutes, unique. La dysharmonie sert la création de sa singularité, fait son unicité, la tire de la foule, des anonymes, exprime son identité - marque son authenticité.

Hélène Fourment n’a pas d’égale - identique à elle-même -, la jeune femme est faite de ces petits renflements, de ces plis fâcheux, obstinément disgracieux. Sa distinction nous frappe. Son existence devient palpable. On entrevoit si nettement sa réalité qu’on ne peut en douter. On accède… à l’harmonie de sa vie… aux atomes singuliers, pleins et emprunts de sa  noblesse 2), celle que Rubens aimât 3).

 

La vérité de sa chair enveloppée, charnelle, décomplexée, offerte est cruellement chatoyante.

 

                   …  Présence magnifique d’une figure inesthétique qui chante.

 

 les-3-graces-Rubens-1636-1638.jpg   les-3-graces-rubens---detail---leger.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1) « Marguerite Yourcenar avait besoin d’avoir une érudition presque complète sur un sujet avant de le traiter. » Explique Sandrine Vézilier. « Elle a besoin de ces visuels. Absorbe, s’approprie puis, par émiettement, s’engage dans un processus de création. » La commissaire d’exposition ajoute : Si ce n’est Rubens qui - comme l’avance Marguerite Yourcenar – sera le premier à mettre en scène des féminités charnelles, décomplexées mais Van Hecke, au moins Rubens aura-t-il été un précurseur au sens d’une représentation nue, simple, sans appel au thème mythologique récurrent chez ses prédécesseurs. 

Marguerite Yourcenar - hélène Fourment -1Marguerite-Yourcenar---Helene-Fourment---2.jpg Marguerite-Yourcenar---Helene-Fourment---3.jpg

 

 

 

 

 

 

 

2) Le noble, c’est le « connu », rappelle Ortega y Gasset dans La révolte des masses, celui qui se distingue, sort de la foule.

3) «  J’essaierai de vous faire voir que l’expression est aussi une partie qui marque les mouvements le l’âme, ce qui rend visible les effets de la passion. » Le Brun p 83

 

  *« Le visage mouillé de sueur, mais le corps frais dans la légère toile qui nous habille, nous étalons tous l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde. » Noce Albert Camus.

 

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rubens-interactif.jpg

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 18:39

Citephilo---Enthoven.jpg

Le monde dans lequel nous vivons – reconnaissons-le – souffre souvent de ne pas nous convenir. Nous y cherchons, quoi ? Un divertissement ? De la nouveauté ? Un point rythmique qui viendrait réveiller l’encéphalogramme plat de notre réalité ?

A l’offensive de la vie, nous nous perdons dans des contemplations distrayantes, des achats joyeux – parce que nous croyons les posséder – rassurants parce que nous pensons les avoir - décevants car nous n’en avons jamais assez.

 

Et puis il est des phénomènes psychiques délicieux, comme ceux de relire les livres aimés – heureux de vivre ces instants de rencontre, en résonance avec ces mondes intérieurs, insolites, inépuisables.

 

On peut alors consentir au réel, aimer ce que l’on possède, « être sidéré – nous rappelle Raphaël Enthoven - par la présence de ce qui est ». « Il arrive - en effet - que certains se satisfassent du fruit qu’ils mangent. », de l’émission qu’ils écoutent ou de la conférence à laquelle ils assistent. 

 

Dès ce lundi Les Nouveaux chemins de la connaissance, en relation avec Citéphilo, se proposeront d’aborder le thème du réel. 

Qu’est-ce que le réel ? Quel réel ? 

 

Nous pourrons alors nous étonner de ce qui est.

Trouver de l’insolite, notamment au travers du prisme de la sociologie, avec Robert Castel. Apprécier le singulier des mathématiques et de ses vérités plurielles avec Jean-Pierre Kahane. Désirer aborder la philosophie et la littérature, avec, d’une part, Jean-François Favreau qui nous entretiendra de Michel Foucault et d’autre part Raphaël Enthoven qui viendra aborder la question centrale du réel chez Clément Rosset, séparément du besoin qu’on en a. 

 

En marge de cette passionnante série d’émissions, enregistrées ce week-end, les invités ont eu la gentillesse de répondre aux questions singulières des auditeurs de l’auditorium du Palais des Beaux Arts de Lille.

 

Dans les extraits vidéos – réels - qui suivent l’auteur du Philosophe de service répond avec une passion communicative aux questions des auditeurs. 

 

 

VIDEO 1

 

 (En remerciant Raphaël Enthoven ainsi que Gilbert Glasman

de leur gracieuse autorisation à la mise en partage sur la toile de cette vidéo) 

 

00.00 : A propos du spinosisme de Clément Rosset, compatible avec Pascal avec Bergson. 

 

00.22 (Sur la transcendance) :Dans un système transcendant il y a le sensible et le transcendant. Chez Rosset il n’y a pas de transcendance, mais il y a au sein du réel une scission entre la quantité et la qualité. 

 

00.52 ( Du cœur et de la raison) : Il y a dans l’immanence rossetienne deux registres : le registre du cœur et le registre de la raison. Le registre de ce qui s’explique et celui de ce qui se comprend. 

 

1.30 (Le monde selon Spinoza) : Pour Spinoza la seule énigme c’est l’existence elle-même. Il n’y a plus de pourquoi. 

 

2.15 : Rosset aime les philosophes qui ne démontrent pas l’existence de Dieu. Pascal ne démontre pas l’existence de Dieu (2.25). Ce qui se démontre (Nietzsche) ne vaut pas grand chose (2.40)

 

3.20 : L’immanence de Rosset : c’est un immanence qui ménage la possibilité de merveilleux – et  en est la condition. Il n’y aurait pas d’émerveillement s’il y avait une instance tutélaire chargée de dissiper les mystères (3.35)

 

4.00 : Du matérialisme de Rosset. Quand on est matérialiste on ne peut pas adhérer à la transcendance (4.10).  Rosset ne comprend pas comment on peut être matérialiste et révolutionnaire (4.15). 

 

4.38 : Double dimension du marxisme : dimension explicative (rien à dire), mais morale de temps en temps (problématique). 

 

VIDEO 2

 

 

 (En remerciant Raphaël Enthoven ainsi que Gilbert Glasman

de leur gracieuse autorisation à la mise en partage sur la toile de cette vidéo) 

 

00.00 : L’athéisme (ou du moins son agnosticisme) de Clément Rosset sont-ils les conditions de son mysticisme : c’est précisément parce que Clément Rosset ne croit pas en dieu qu’il peut être mystique.

 

00.40 : Totalité et singularité plutôt que universalité et particularité ? 

Clément est un critique de l’idée d’universel. De même du particulier, vu comme phénomène d’une loi plus générale. 

1.35 : Pour Clément Rosset le vrai couple est hasard et nécessité. Hasard et nécessité sont des synonymes qui ne s’admettent pas. (2.28)

 

2.35 : A propos de Parménide.

On a fait dans l’histoire des idées de Parménide le père de Platon (3.35) et Platon aurait commis un parricide en introduisant le non-être au sein de l’être. Rosset dit que c’est une interprétation fautive et pauvre (4.27)

(4.55) D’un point de vue parménidien, comment peut-on croire en dieu ? Soit dieu est, soit il n’est pas. Si il est il n’y a pas besoin d’y croire, s’il n’est pas la question ne se pose pas. Ce qui existe, existe, ce qui n’existe pas n’existe pas. C’est la formule même de l’immanence. 

 

5.36 Le paradoxe de l’université : elle n’accepte pas les philosophes.

 

6.30 invite à lire Principes de sagesse et de folie (Parménide et les fourberies de Scapin de Molière). Rosset a remplacé un Parménide transcendant par un Parménide immanent (7.07)

 

VIDEO 3 

 

 (En remerciant Raphaël Enthoven ainsi que Gilbert Glasman

de leur gracieuse autorisation à la mise en partage sur la toile de cette vidéo) 

 

00.00 : Sur la physique quantique et la philosophie de l’immanence. 

Sur le fait de ne pouvoir dissocier le phénomène des procédures mises en œuvre pour l’observer. Une philosophie de l’immanence est une philosophie où l’homme n’a pas sa part (00.32)

Rosset aime beaucoup le Sartre de la première façon : celui de la Nausée par exemple (1.00)

 

2.00 : De la musique : la jubilation musicale vient du fait que la musique ne parle pas la langue des hommes. C’est en cela que elle est si précise quant au réel (2.14). L’enjeu de la musique est celui d’une science intuitive (2.42)

 

3.30 : Sohrawardi : C’est un philosophe de la lumière, de l’épiphanie. Rosset aussi. L’éducation sentimentale (4.00) : « Ce fut comme une apparition ». 

Grande question métaphysique : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien (4.42) : C’est un faux problème pour Rosset. Quand on ne voit pas quelque chose à laquelle on s’attend on dit qu’il n’y a rien (5.25) – on cherche des vers et on tombe sur de la prose (exemple de Bergson). 

 

VIDEO 0

 

 

0.00 : Il ne faut pas s’en tenir à la vérité – Ne jamais renoncer au vertige – Faire de la philosophie c’est ne pas se satisfaire de ce qui nous rassure 

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Pour ceux qui en ont l’occasion, ce billet est une invite à se rendre à une ou plusieurs conférences bien réelles de cette seizième édition de Citéphilo qui se déroule du 8 au 28 novembre avec pas moins de quatre invités d’honneur.

 

Encore merci à Raphaël Enthoven dont je cite de mémoire la réponse qu’il me fit alors que je lui demandais son accord pour la mise en ligne de ces extraits vidéos : « Oh là, oui, je contresigne tout ce que j’ai dit. » 

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A LIRE :

 

Le réel, traité de l’idiotie.


Principes de sagesse et de folie

 

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Sites 

 

Site officiel de Clément Rosset.


Les Nouveaux Chemins de la connaissance : Clément Rosset et le réel

 

 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 14:21

Zadig de Voltaire - 1747« Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant,
et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu’il avait vu. »
Voltaire - Zadig (1) P 27.

 

La preuve, c’est ce qui reste vrai malgré les différents éclairages.
 

Il y a une volonté de croire dans l’histoire même qui nous est racontée.

 

J’ai eu l’occasion de rencontrer Claudine Cohen dans le cadre – très riche décidément - de Cité-philo. (Cité philo – 19/ 11/ 11  Claudine Cohen   - Alain Corbin  - Carlo Ginzburg « Reconstruire l’histoire : l’indice, la trace, la preuve. » )  

 

« Une belle rencontre » pour reprendre les termes de Sébastien Charbonnier.

 

Claudine Cohen est philosophe, historienne des sciences et écrivain, maître de conférences à l’EHESS. (Voilà pour la partie universitaire).  Mais ça n’est pas le plus important, car l’écrivaine est avant une personne pétillante – pleine de passions et d’envies - celles d’apprendre, de transmettre, de comprendre, de décortiquer les savoirs - comme on peut l'apercevoir sur la vidéo. 

 

Dans un livre passionnant qui se lit « comme un roman » (pour reprendre l’honnête critique de la journaliste de France Inter – à offrir pour Noël - absolument) intitulé  « la méthode de Zadig » l’historienne des sciences s’attache à décrypter les méthodes utilisées par les paléontologues. A s’interroger sur la fabrication des images. Bref à briser les fers des idées reçues qui nous scellent au mur du mensonge.  Evitons donc de tomber dans « Le … positivisme plus ou moins naïf qui prétendrait se borner à « laisser parler les faits » (1), p 250.

 

 

 

 

  « la méthode de Zadig » - explique Claudine Cohen, est la suivante - de même que le héros de Voltaire la chienne de la reine et le cheval du roi en chair et en os après avoir observé leurs traces dans le sable, de même le paléontologue utilise, à bien des égards, des méthodes conjecturales pour reconstruire les êtres éteints, l’histoire de la vie et de l’Homme, à partir de fragments dispersés. Non seulement l’observation et la rationalité, mais aussi la sagacité et l’intuition, la fiction et l’imagination, jouent un rôle nécessaire dans ces hypothèses. Si ces reconstitutions se sont transformées au cours de l’histoire, c’est qu’elles sont aussi tributaires des modes de l’imagination, des représentations philosophiques ou idéologiques, et des cadres changeants de la pensée scientifique elle-même. » (1) P 25

 

Claudine Cohen illustre ses propos d'anecdotes savoureuses.

 

En voici deux exemples frappants :

 

Le premier :

  

"Au début du Xxème siècle aux Etats-Unis, la peinture préhistorique devient un genre scientifique à part entière : Charles Knight, peintre des fresques paléontologiques et préhistoriques qui longtemps couvrirent les murs des galeries de paléontologie du Muséum d’histoire naturelle de New-York…" (1) p136.

 "… les énormes herbivores… - évoquet-elle -  au corps massif, pourvus d’un très long cou et d’une queue immense, étaient figurés comme des animaux quadrupèdes, trop lourds (on a évalué leur poids à 10 tonnes) pour se mouvoir sur la terre ferme, et passant l’essentiel de leur vie dans l’eau." (1) p 78.

 

Charles Knight - Snorkelling Brachiosaurus, 1957 Charles Knight - Snorkelling Brachiosaurus, 1957

 

Le second :

 

Anomalocaris Fossile"Le destin scientifique d’Anomalocaris, un animal des schistes du Cambrien moyen de Burgess (Colombie-Britannique) vieux de 515 millions d’années, à travers les différentes reconstitutions anatomiques qui en ont été tentées pendant près de cent ans, en est un exemple frappant.

 

 

 

Des fragments de cet animal furent d’abord interprétés séparément comme des organismes à part entière.

Une partie fut identifiée comme l’abdomen et la queue d’un crustacé pyllocaridien, une autre comme une méduse, tandis que d’autres étaient rangées parmi les concombres de mer, les vers et les éponges.

Des animaux complets, ou presque complets, étaient pourtant connus depuis le début du XXème siècle -  mais il fallut attendre une profonde révision des conceptions évolutionnistes, et une découverte particulièrement éloquente en 1985, pour que fût produite une description correcte de l’animal entier : un grand prédateur appartenant à une classe éteinte d’Arthropodes.
Selon Gould, cet exemple révèle non seulement l’imprédictibilité des formes vivantes et l’imprévisibilité de l’histoire de la vie, mais aussi l’incidence des préjugés et des cadres mentaux dans la manière de concevoir l’évolution." (1) pp 130 – 131.

 

Faune cambrienne selon Charles Knight (1940) "Faune cambrienne selon Charles Knight (1940). Stephen J. Gould a dénoncé dans La vie est belle (1989) les préjugés qui conduisirent les paléontologues du début du Xxème siècle à méconnaître la radicale étrangeté de cette faune : les organismes figurés comme une méduse, une crevette et une sorte d’éponge sont en réalité trois fragments d’un même animal." (1) p 131.


« En fin de compte, l’animal fossile inconnu ne se laisse jamais reconstruire déductivement que dans la mesure où il concorde avec des animaux connus. » ironise son contemporain Henry Ducrotay de Blainville." P 122 :

  

 

Voici le nouveau modèle d'Anomalocaris proposé...

Anomalocaris "Les préhistoriens savent qu’une grande partie de ce qui fait les comportements humains, la parole, les sentiments, les rapports entre les individus, les croyances, les rituels même, leur est inaccessible, sauf à projeter leurs propres cadres mentaux dans l'interprétation. Ils savent aussi que « la démonstration… n’existe pas » en préhistoire : les hypothèses tirées par exemple de l’expérimentation fournissent « simplement des probabilités » (3) , et démontrent, « non la réalité des faits envisagés, mais leur faisabilité » (3) ". (1) P 199.

 

"Reconstituer et faire vivre l’ensemble auquel ont appartenu ces restes disparates et muets, exige chez le chercheur perspicacité, sagacité, intuition, imagination, et requiert un sens aigu de l’analyse, une véritable stratégie du déchiffrement." (1) p 238.


« Il s’agit, selon Carlo Ginzburg, de faire usage du « paradigme indiciaire ».  « Dans ce type de connaissance [par déchiffrement d’indices] entrent en jeu […] des éléments impondérables : le flair, le coup d’œil, l’intuition. » (1) p 23. C’est-à-dire des « méthodes, qui se situent au niveau du particulier plutôt que du général, de l’individuel plutôt que de l’universel, mobilisant les sens et l’intuition plutôt que la pure rationalité, sont surtout opératoires dans les sciences humaines ; mais des savoirs tels que la médecine, l’archéologie, la paléontologie mettent en œuvre des méthodes semblables. Ces disciplines « indicielles » font appel, à côté de procédures formalisées et parfois qualifiées, à des méthodes plus qualitatives, qui visent à reconstruire une totalité à partir du déchiffrement de détails, d’indices ténus, et qui requièrent l’intuition, la sagacité, l’imagination du chercheur.
L’hypothèse de Ginzburg était celle d’un historien dont les travaux mettent en œuvre une démarche originale (la microstoria) en partie inspirée de ces réflexions. » (1) p 23 :


La méthode de Zadig - Claudine Cohen - Seuil 

" La trace, c’est le vestige fossile – mais c’est aussi l’empreinte, qui constitue un objet d’étude à part entière pour le paléontologue et le préhistorien." (1) p 24 :

 

On se construit de ses réflexions et - non moins - des interactions que l’on noue avec le monde.
Ce mode de construction de la connaissance, Edgar Morin dans son livre référence « science avec conscience » l’affirme très clairement :

 

« […] la connaissance ne se réduit pas à des informations ; la connaissance a besoin de structures pour pouvoir donner du sens aux informations […]  on se rend compte que si nous avons trop d'informations et pas assez de structures mentales, l'excès d'informations nous plonge dans un « nuage d'inconnaissance », ce qui nous arrive fréquemment quand nous écoutons la radio ou lisons nos journaux. » (2) p 92.
           Science avec conscience - Edgar Morin
L’accès à la connaissance renvoie précisément à une faculté, une disposition, un effort à comprendre un système... Et... bien sûr, comme la plupart des acquisitions motrices, cette capacité intellectuelle n’est pas donnée. Elle se construit, fait appel à la conscience. Or, la posséder suppose des contraintes (celle de persévérer dans la lecture d’un texte obscur, de se frotter à l’échec, de dépasser une difficulté passagère, ou encore de surmonter ses craintes de ne pas comprendre d’emblée...).
 

« C'est dire, du coup, que ce serait une grossière erreur
que de rêver d 'une science qui serait purgée de toute idéologie
et où ne régnerait plus qu'une seule vision du monde ou théorie « vraie ». »
Edgar Morin,
 Science avec conscience (2). p  24

 

 

Il s'agit de s'extirper du "meme".

" … La notion de « meme » formulée par le biologiste anglais Richard Dawkins a été reprise par certains anthropologues pour désigner des « unités d’information culturelle », idées, croyances ou pratiques, qui se transmettent entre les individus à l’intérieur d’une culture." (1)   P 250

 

 

Conquérir le monde, tomber, se heurter aux obstacles est un éclatant début, de quoi développer le courage de se relever, fournir les armes de son évolution future. L’enfant est saisit d’une incroyable volonté quand il compte marcher seul, veut se redresser. Rassemble tout son courage pour échapper à l’attraction du sol. Au fond, il fait preuve d’une indéniable témérité.

 

Une audace. Une effronterie. Une mise en péril, un danger qui forgent.

 

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(1) Claudine Cohen – La méthode Zadig, La trace, le fossile, la preuve – science ouverte, Seuil, Paris, 2011, isbn : 978-2-02-040298-9
(2) Édgar Morin, science avec conscience, éd du Seuil, point, 1990, ISBN : 2-02-012088-7.

(3) M. Lorblanchet, Les grottes ornées de la préhistoire. Nouveaux regards, Paris, Errance, 1995, p 223.) 

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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 17:54

 

« La pensée pédagogique, chez Deleuze,
c’est celle qui part d’un fond obscur.
Tout est noir… Une étincelle jaillit, une touche claire se détache

Le doute hyperbolique de Descartes,

c’est du white spirite.
Chez Descartes, le doute est un infanticide…
On tue l’enfant en nous.
On efface tout… Pshitt… Tableau  blanc ».
Sébastien Charbonnier.

 

« Le propre du savoir n’est ni de voir ni de démontrer, mais d’interpréter. »
Michel Foucault, Les mots et les choses,

Gallimard, Paris, p 55.

 

 

Explorer et comprendre l'environnement font partis d'un besoin qui nous saisit dès l'enfance. Il n’est qu’à observer le bambin qui part à la découverte de son petit monde pour s’en rendre compte. Il tâtonne, il imite, il invente, il tombe fatalement se faisant mal parfois, mais toujours il se relève, et, par  succession d’essais-erreurs parvient à surmonter les difficultés. Il le fait d'abord d'instinct. Il n'est qu'à voir la joie, le sourire, le rire inimitable, incroyablement naturel et communicatif du nourrisson en train de grimper sur un coussin pour comprendre combien l'exploration est irréductiblement liée aux sentiments (1). Cet éclat, cette part infinie de bonheur saisit l'enfant dés qu'il établit une relation entre son action (par exemple lorsqu'il lance un objet) et les répercussions que cela va produire sur son environnement. En résulte des tentatives sans fin... Parfois, aussi, des frustrations et des pleurs. Ça ne l'empêche pas de recommencer, encore et toujours. Il expérimente son lancer, évalue sa « force », l'amplitude de son geste, fait des analogies, analyse le résultat obtenu, cherche à améliorer le point d'impact de son projectile, change les paramètres de poussée, les degrés d'angle... Obtient des courbes en cloche, des paraboles. Perfectionne le tir... Il fait de la physique sans le savoir. Et il aime ça !


Cette singularité du plaisir de découvrir, d’apprendre, perdure chez certains (2).

 
Étienne Klein (3),  professeur à l'école centrale, directeur de recherche sur les sciences de la matière au Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) a vécu cet état de grâce, cette passion, générés par l'attrait de la compréhension, cette jouissance immense de confronter sans cesse ses savoirs à ses observations, ses expérimentations. C'est « la joie singulière qui surgit dans un esprit lorsque enfin, lorsque soudain, il comprend ce qu'il cherchait à comprendre. Personnellement, je me souviens comme si c'était hier de mes premières joies intellectuelles, au collège puis au lycée : une démonstration mathématique qui devient soudain lumineuse ; un raisonnement abstrait, philosophique ou scientifique, qui fait mouche... Chaque fois, c'était une révélation, une jubilation. Comprendre, sentir la portée d'une idée ou d'un concept, percevoir sa beauté, découvrir la clé d'un raisonnement ou d'une découverte, cela vous déplace, vous transforme subitement en quelqu'un d'autre. Le réel soudain, vous répond. Se crée alors un contact qui procure qui procure une joie sans équivalent. » 

  

Pourtant, à l’école, apprendre rime peu souvent avec plaisir.  

 

   Un grand merci  à Sébastien Charbonnier d'avoir accepté la mise en ligne de cet extrait.

(Le son a été révisé.) Merci également à Gilbet Glasman.

"Deleuze est un philosophe de la conquête de la raison."

C'est le cheminement de la pensée qui compte.

Vous pouvez écouter la conférence (en entier, cette fois) enregitrée avec Eva Lerat (ici).

 

A l’école, le problème, c’est ce dont on veut (se) sortir.

Le problème - ce n'est pas comme Etienne Klein l'a exposé, une énigme, un défi à relever, une joie singulière et lumineuse - c’est ce qui pose problème, nous explique Sébastien Charbonnier dans le cadre de Citéphilo (19 / 11 / 11  conférence intitulée : Deleuze Pédagogue).

Il existe un côté castrateur de l’histoire de la philosophie  - et il y a un côté castrateur à l’école.

On nous donne le problème (On ne cherche pas où est le problème). Dans ce contexte (ou ailleurs) un problème donné, c’est ce qui n'est "pas bon pour nous". On veut rompre avec le « non – savoir", l’incertain. La réponse obtenue est « correcte » ou « non correcte ». Il faut bien déterminer des critères objectifs. C’est commode, certes. On suppose qu’à réduire à toute force les variations, on tombe effectivement dans un fonctionnement administratif, purement descriptif, éloigné des surprises – résistant aux innovations, voire – et c’est le plus étonnant – hostile aux envolées intellectuelles, aux interprétations inventives.

 

L’élève - tout comme l'enseignant - a peur de « se tromper », de passer pour un « idiot ». L’image dogmatique de la pensée, c’est-à-dire la fausse image que l’on s’en fait revient à s’imaginer que l’important, c’est Le Savoir, lequel est fixe, objectif, « Vrai ».

Car, en matière d'enseignement – comme en certaines philosophies telle celle de Descartes - on ne veut que : « Du vrai .» – ce que l’on recherche  est une « Belle Vérité Pleine et Parfaite »  

« On ricane de la bêtise. » Poser une question est une forme d’émotion (c’est la honte). On ricane de l'erreur. Cela s'exprime par des paroles d'élèves acides : "Hé, madame, tu n'es pas une vraie maîtresse, tu t'es trompée." Par des parents - très emportés - qui se perdent en soulignages de toutes sortes dans les cahiers. Par les enseignants pensant détenir la vérité.

Se tromper - scolairement - revient à perdre toute légitimité, constitue presque un crime. On tente d'y répondre radicalement. On s'exclut alors de la bêtise. 

 

Pourtant, la bêtise c’est le cheminement vers le savoir. Avant de savoir marcher, l'enfant tombe. De même, avant toute maîtrise d'une technique, d'un savoir, on essaye, on se trompe. Il ne devrait y avoir aucune honte à dire des bêtises. Pour Bachelard comme pour Deleuze, ce qui compte, c’est - bel et bien - le problème, la construction, l'échafaudage. Pour Deleuze - souligne Sébastien Charbonnier - un problème c’est bon, c’est joyeux.

 

Patrick Wotling dans l'excellente émission des Nouveaux Chemins de la connaissance, diffusée sur France Culture (Nietzsche -  2011.01.20 - Nietzsche, critique des philosophes et de la philosophie.) enfonce le clou.

 Patrick Wotling - Nietzsche

Pour Nietzsche - Le philosophe, c’est l’esprit libre.

 

Combien de gens éminents, interroge Nietzsche – par exemple des professeurs - donnent à leurs discours un ton objectif ?  Une valeur d’objectivité scientifique ?

  

«Il reproche aux philosophes un manque de probité, un manque de droiture intellectuelle. »
 

« Se tromper tout en prétendant dire la vérité et qu’on est le seul à le dire. » - pour Nietzsche - est une « faute » impardonnable. A ses yeux « Ce sont tous des avocats sans le savoir… Des avocats de leurs préjugés qu’ils baptisent vérité. Ils sont très éloignés de ce courage. De la conscience qui s’avoue ce qu’il en est. Très éloignés de ce bon goût du courage qui donne à comprendre ce qu’il en est soit pour prévenir un ami ou un ennemi, soit par générosité et pour se moquer de soi. » La charge est vigoureuse, franche. Bref, Nietzsche ne les épargne pas.

 

Naturellement - penser (dans le sens de décréter) détenir la Vérité -  ça évite de (se) poser des questions - mais c'est également commettre une terrible imposture.

  Deleuze Pédagogue - Sébastien Charbonnier 

 

Yves Citton l'énonce également « …nous ne pouvons attendre de disposer d’assez de connaissances pour nous lancer dans l’action. » (4)  P 64 .

 

Penser, c'est donc se tromper, dire des bêtises. Oser.

  

« Les questions sont plus essentielles que les réponses » rappelle Carl Jaspers.

 

Mais reprenons le fil de la conférence....

Petites choses (utiles à rappeler selon Deleuze) pour penser : être bête et être un bon observateur

  

«Se ressourcer en permanence à partir du concret et d’autres savoirs.

Tout part de la relation (L’individu est la résultante de cette relation). Plus il y a de rencontres, plus on va niveler « son niveau de croyance » plus on devient libre.   

 Ou, pour le dire autrement : plus on crée de perspectives, plus on multiplie les variations, de telle sorte - qu'à la longue - nous serons moins soumis aux clichés, aux lieux communs.

Leibniz fait l’éloge de la littérature. Il faut du matériau : tout ce qui donne des idées : conte, littérature, tout ça est  bon à prendre. Ca me donne des idées, peu importe lesquelles et « j’en fais ma tambouille. » Des idées nouvelles vont jaillir.

 

Bouvard et Pécuchet de Flaubert, c'est le grand roman sur la bêtise.    

Deleuze applique cette "recette" dans "Mille plateaux", un ouvrage écrit avec Guattari.

  

Le seul but est de : "Donner à penser". Créer un choc de la nouveauté qui va faire vaciller notre système de croyances.

 

Le pluralisme des expériences, les confrontations avec autrui vont élargir les horizons de nos pensées.

 

Comment devenir une machine désirante ?

interroge Gilles Deleuze – Une vie une œuvre, 01-05-11, France Culture. 

    

Yves Citton donne peut-être quelques pistes... Yves Citton

  

"Toute connaissance relève d’une interprétation dans la mesure où elle considère son objet à partir d’un certain point de vue relatif à une certaine pratique qui nous met au contact de cet objet." (4) P 35.

Il ajoute, page 52 combien : "L’interprétation consiste précisément en un échange de projections et d’impressions, en inter-prêt de sensations et de manipulations à travers lesquelles l’objet et le sujet s’actualisent réciproquement."

 

Il résume : "l’émergence de nouveauté résulte simultanément d’un processus d’imitation puisant à une multitude de sources préexistantes et de l’intersection absolument singulière qui noue ces imitations hétérogènes autour de la personne unique de l’interprète. (gabriel tarde, La logique sociale (1893), Les empêcheurs de tourner en rond, Paris, 1999 et Maurizio Lazzarato, Puissances de l’invention) Dans la mesure où l’originalité n’est pas une donnée première – originelle - , mais se compose progressivement au fur et à mesure qu’on augmente le nombre et la variété des influences qui s’impriment en nous, plus j’imite (de modèles hétérogènes), plus je deviens original (puisque je suis alors le seul à imiter cet ensemble-là de modèles)". (4) Pp 106-107

Partir, donc, à la conquête de la liberté de penser par le pluralisme des expériences. 

 

Il faut y aller, ne pas avoir peur de dire des bêtises [C'est chose difficile, souvent.].

 

Etre capable de tout absorber pour en faire ressortir ce qui est intéressant. 

 

« Le hasard ne touche que les esprits préparés. »  Pasteur.

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(1) Le paramètre affectif est anormalement négligé à l'école.
( 2) Parfois, non, malheureusement.... Cf évaluation.
(3) Etienne Klein, Galilée et les indiens, café Voltaire Flammarion. P 48.
(4) Yves Citton , L’avenir des humanités, économie de la connaissance ou culture de l’interprétation ? La découverte, Paris, 2010.

 

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  Est-ce qu’on est capable de construire ensemble quelque chose ? (c’est ça l’important).

  S. Charbonnier.

   

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 08:09

« L’écriture est la peinture de la voix :
plus elle est ressemblante, meilleure elle est. »
Voltaire,
nina-catach en 1947Nina Catach,
(1), P 37.

 
 

 

 

  

La parole, la langue (orale ou écrite) sont non seulement solubles, labiles dans le temps mais détiennent un pouvoir politique.

 

Nina Catach, dans un livre consacré à « L’orthographe » (1), le démontre magistralement.

 

Elle y dénonce l’illusion d’une orthographe fixe, donnée une fois pour toutes, logique (issue de l’étymologique), dénuée d’arbitraire, d’erreurs interprétatives – ou pire exempte de « coquilles ». Bref, d’une orthographe « parfaite » - quasi « divine » comme par « hasard », la nôtre.

« L’orthographe n’est pas « naturelle » - n’hésite-t-elle pas à écrire - le langage lui-même, qui échappe à l’homme ne l’est pas. » (1) p 44.
Sa construction n’est qu’un perpétuel « aller et retour du « modernisme » au « conservatisme ».

« Première édition de L’Académie (1694).
C’est l’orthographe des greffes royaux qui est en principe choisie par la nouvelle Académie française crée par Richelieu en 1635. La prise de position de Cahiers de Mézeray, chargé par l’Académie de déterminer les règles d’orthographe à suivre dans le Dictionnaire, est suffisamment explicite à cet égard : « La compagnie, dit-il, déclare qu’elle désire suivre l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorans et les simples femmes… » (Note de bas de page : Les femmes avaient rarement droit au latin. Elles ont souvent lutté aux côtés des modernistes, depuis Marguerite de Navarre (protectrice des imprimeurs et des poètes) jusqu’à Mme de Rambouillet ou mme du Deffand. Leurs attaques agaçaient les grammairiens. Ainsi, l’orthographe des Précieuses, que F Brunot lui-même ne semble pas prendre au sérieux, n’était effectivement pas une invention de salon comme le prouve le dictionnaire de Somaize. Mme de Sévigné, brocardée traditionnellement pour son orthographe, et taxée (bien à tord) d’ignorance et de légèreté, mérite d’être réhabilitée : élève de Ménage, elle présente tout simplement les traits de la prononciation et de l’orthographe de son temps et de son milieu, avec un usage modernisé bien supérieur à la moyenne des manuscrits de l’époque (consonnes muettes supprimées en grand nombre, ainsi que certaines consonnes doubles, mots grecs francisés, ai pour oi, s pour z final, suppression du h, ex : orizon pour horizon ; an pour en, ex : tandresse, assamblée, etc. On retrouve aisément ici l’influence des réformateurs de son temps, eux-mêmes en accord avec les traditions du Moyen Age et de la Renaissance.) » P 32.

 

Elle conclut par une phrase pleine de bon sens … … il plaira à l’usage de modifier ou de proscrire.

 

La langue est variable, et c'est justement ce que nous explique Irène Rosier Catach dans cette vidéo :

 

  Remerciements à Irène Rosier Catach, Bruno Ambroise mais également

à l'inventeur de ces merveilleuses rencontres que sont les conférences de Cité philo, Gilbert Glasman, d'avoir si spontanément accepté la diffusion de ces "petites citations audio".

   

"Il faut simplement réguler la langue à un moment donné.

Les langues sont variables, elles sont le produit de la nature humaine.

Il faut construire - ensemble - une langue commune."

Irène Rosier Catach.

 

Naturellement, il nous appartient "de comprendre et de juger cet héritage, en perpétuel mouvement."

 

Et c’est – justement – le travail entrepris par la linguiste Irène Rosier Catach dans son étude du « Traité de l’éloquence en vulgaire », de Dante édité chez Fayard.

 

 

  (Article réalisé à partir de la conférence : 

 Cité philo,  26/11/11, intitulée : "L’importance politique de la langue commune." )

 

Contexte historico-culturel :                                 

 

 Rappel rapide des écrits de Dante...

 

                                 "Viva Nova"
Dante a écrit       "Le Banquet" pour ceux « qui n’avaient pas eu la chance de manger du pain des anges. »
Il éprouve la nécessité de parler en langue « vulgaire » même aux femmes.
                                 
1304Le "Traité de l’éloquence en vulgaire" (non médiatisé à l’époque).
                                                                               La "Comédia"
                                                                             De "Monarchia"

 

 1324 : reparaît le traité de l’éloquence au cours d’un contexte lié aux discussions à propos de la langue.

 

Précisions nécessaires :

 

Le traité de l'éloquence en vulgaire n'est pas une préparation à "la comédia", c'est un écrit indépendant.

 

Pour Dante le langage, c’est la « locutio » (le parler à autrui), il permet le commerce entre les hommes (autrement dit : l’interlocution).


A l’époque, on oppose deux parlers :
 

Le « parler vulgaire »                                   et le "parler réglé"... « regulata ».
(vulgaire = langage ordinaire)                        Secondaire
                                                                          ( celui des lettres, appris à l’école, figé)

 

Durant la période aristotélicienne, les savants ont posé les bases d’une « grammatica » : un latin savant pour se comprendre, pour développer les sciences, née du consensus des savants (Un parler élitiste – donc – à la fois d’inclusion pour les initiés et d’exclusion  pour le « vulgaire », la masse, le non-savant (Cf pour plus de précisions, la 3ème vidéo).

 

Chaque métier dispose de sa langue, de son langage. D’un quartier à l’autre, parfois, les hommes disposent de leur propre dialecte, ils ne se comprennent plus. Selon certains, se référant à la bible, cela constituerait une punition divine. La sanction ultime d’un Dieu courroucé envers des hommes pécheurs.

   

  Remerciements à Irène Rosier Catach, Bruno Ambroise mais également

à l'inventeur de ces merveilleuses rencontres que sont les conférences de Cité philo, Gilbert Glasman, d'avoir si spontanément accepté la diffusion de ces "petites citations audio".

 

"Il y a un renversement, là, absolument formidable."

Irène Rosier Catach.

 

A l'époque, il existe une hiérarchie des êtres, une hiérarchie des communications (les hommes tiennent leur place entre les animaux (régis par des instincts : Aristote, Avicenne) et les anges).

 

Dante se base sur Aristote et les commentaires d’Aristote (c’est-à-dire à partir de la philosophie) ainsi que sur la genèse (côté théologique) afin de bâtir son "Traité"… L’histoire linguistique des hommes passe forcément par la genèse où seul l’homme est doué de langage.

 

Mais il le fait à sa manière, c’est-à-dire d’une façon originale et subversive.

 

Pour Dante : Eve serait le premier être doué de locutio... 

 

Il revisite l’histoire biblique.

 
Pour Dante, c’est Eve qui est le premier être parlant lorsqu’elle s’adresse au serpent.

Il s’agit ici d’un « parler » infus/ inné/ d’un don de Dieu…

Imaginez le tollé qu’aurait provoqué cette assertion si Dante avait maintenu son hypothèse.

 

Mais bien vite – contraint ou terrassé par le poids de ses propres préjugés ? – il se reprend et efface l’idée d’une Eve porteuse de langage premier au profit d’Adam.
Les clercs ont dû respirer.

Là encore, il revisite – ou peut-être se crée-t-il une porte de sortie ?


Adam, aurait été le premier homme doué de langage en remerciant Dieu de l’avoir créé.

 

Autre coup de tonnerre : Dante, ardant défenseur du « vulgaire illustre ».

 

Le "Vulgaire illustre" de Dante :

 

C’est un vulgaire qui illumine. Illustre, voulant dire illuminer.
Pour lui, la variabilité des langues n’est pas un problème. 

En prenant les différentes langues vulgaires parlées dans les quartiers mais en se basant sur la pratique des poètes qui résident dans ces quartiers (et se faisant - pourtant - comprendre de tous), veut-il créer un « unum » qui n’empêchera pas la diversité.

 

Pour Dante, la langue des poètes doit « éclairer » les usages linguistiques. Elle joue un rôle politique. « Rhetor – rector » : le rhéteur doit être recteur.

Cela vient de la "police" d’Aristote (L’homme peut vivre dans différentes sociétés mais dans chaque communauté, il faut des « chefs ».  Des bergers qui serviront de guide.

 

La civitates (collectivités) c’est la communauté humaine.

L’important c’est de trouver une langue commune.

Convivencia (convivialité dans le sens de vivre ensemble, d’une coexistence harmonieuse).

 

 

 

"Le latin est la langue du savoir.

L'anglais est une langue économique.

Il faut s'entendre, mais ne pas imposer une langue commune."

Irène Rosier Catach.

 

"Un intraduisible, c'est quelque chose qu'on n'arrête pas de retraduire."

Barbara Cassin.

   

"C'est un idéal."  

________________________________________________________________________________

 

 (1) "L’orthographe », PUF, Que sais-je ? N° 685, Paris, 1997

 

        Dante, de l’éloquence en vulgaire, Fayard

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  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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