L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
"C'est par la boulimie de la matière que Rubens échappe
à la rhétorique creuse des
peintres de cour.
Tout se passe comme si les empâtements
et les giclées de la couleur
avaient peu à peu entraîné le virtuose,
loin des pompes mytologoco-chrétiennes de son siècle,
dans un monde où ne compte plus que la substance pure...
Les fesses des Trois Grâces sont des sphères."
(Marguerite Yourcenar,
les Archives du Nord, Gallimard,
Paris 1977, p 83).
A R.C. Vaudey,
à son bel hommage
à Rubens.
Au sortir du lit, la jeune épouse de Rubens se drape négligemment et, ‘dans la légère fourrure qui l’ habille, étale l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde.’ *
Peter Paul Rubens – Hélène Fourment Vienne Kunsthistorisches Muséum.
A regarder cette peinture droit dans les yeux, on y trouve un je-ne-sais-quoi de particulier… Une singularité...
La trajectoire de l’œil suit le visage d’Hélène Fourment, fixe un instant ses yeux d’ange… longe ses formes voluptueuses. La composition contient des détails stupéfiants. Ca n’est ni la langueur démesurée du bras, ni cette peau d’ours enveloppante, pas plus que la familiarité du modèle avec le peintre. Alors quoi ? Les détails du grain, la blancheur de la peau, sa lueur, le caractère organique de la chair ?
On se sent attiré par d’infimes détails. Ces largesses montrées, déposées sur la toile. Quelles sont-elles ?
Ces matières accumulées traits après traits, ces épaisseurs habituellement moquées, gommées, cachées, expressément effacées, Rubens leur accorde un espace – visible - choisit de les laisser fleurir.
De fait, souligne La Directrice du Musée Départemental de Flandre, il n’existe aucune forme de séduction ici, aucun désir de plaire.
Sandrine Vézilier expose les principes de la peinture de Rubens : les corps sont saisis comme ils sont. Le nu pour le nu. La matière est rendue telle quelle, révélée. Il n’y a pas d’idéalisation. Ici, tout est représenté, même le déplaisant, même les chairs adipeuses.
Marguerite Yourcenar, dans l’éclat du texte lu par Sandrine Vézilier …
Rubens , c’est le mouvement saisissant de la peau contre la pause.
C’est l’inclination du sentiment qui s’oppose aux convenances, aux critères esthétiquement lisses, au dogme des conventions. Le détail contrarie le tout. De la répulsion première on passe à l’interrogation, de la réserve à la surprise, du déplaisant à l’étonnement.
Cette peinture d’une précision insensée agit non comme un miroir mais comme une photographie. Nous ne pouvons nous réjouir de cette contemplation, impossible de nous identifier à ce modèle - là.
L’extrême précision de Rubens est donc un témoignage fugace - le moment irréversible où l’intime prend place, où les chairs encore gorgées de vie sont en place, où la mort rode, où la matière du discours dévoile l’espace intime, le fil d’une histoire.
La fibre s’oppose au côté figé, impersonnel de la pose. Le réel s’infiltre.
Peu à peu, les formes se révèlent – s’incarnent, se marquent, s’inscrivent dans le temps d’une vitalité, d’une tonalité, d’un caractère. Les muscles lâches d’Hélène Fourment, abandonnés, sont autant de formes en délicatesse, en mouvement, tout en mollesse. La chair adipeuse soigneusement reproduite est une présentation ambivalente à la fois érotique, à la fois terriblement proche du réel épais. Rouge. Pétillant. Chaud.
Le tissu de l’épiderme prend chair – chaque repère infime, le moindre accident, sont autant de signes, de curiosités, d’indices, d’émanations sensibles, lesquels participent à la charpente d’une personnalité, à la lumière d’une humanité, composent une signature… non pas celle de la texture humaine mais d’un modèle encore plus beau – parfait - de ses imperfections..
Cette femme là, aux accents disgracieux, est reconnaissable entre toutes, unique. La dysharmonie sert la création de sa singularité, fait son unicité, la tire de la foule, des anonymes, exprime son identité - marque son authenticité.
Hélène Fourment n’a pas d’égale - identique à elle-même -, la jeune femme est faite de ces petits renflements, de ces plis fâcheux, obstinément disgracieux. Sa distinction nous frappe. Son existence devient palpable. On entrevoit si nettement sa réalité qu’on ne peut en douter. On accède… à l’harmonie de sa vie… aux atomes singuliers, pleins et emprunts de sa noblesse 2), celle que Rubens aimât 3).
La vérité de sa chair enveloppée, charnelle, décomplexée, offerte est cruellement chatoyante.
… Présence magnifique d’une figure inesthétique qui chante.
--------------
1) « Marguerite Yourcenar avait besoin d’avoir une érudition presque complète sur un sujet avant de le traiter. » Explique Sandrine Vézilier. « Elle a besoin de ces visuels. Absorbe, s’approprie puis, par émiettement, s’engage dans un processus de création. » La commissaire d’exposition ajoute : Si ce n’est Rubens qui - comme l’avance Marguerite Yourcenar – sera le premier à mettre en scène des féminités charnelles, décomplexées mais Van Hecke, au moins Rubens aura-t-il été un précurseur au sens d’une représentation nue, simple, sans appel au thème mythologique récurrent chez ses prédécesseurs.
2) Le noble, c’est le « connu », rappelle Ortega y Gasset dans La révolte des masses, celui qui se distingue, sort de la foule.
3) « J’essaierai de vous faire voir que l’expression est aussi une partie qui marque les mouvements le l’âme, ce qui rend visible les effets de la passion. » Le Brun p 83
*« Le visage mouillé de sueur, mais le corps frais dans la légère toile qui nous habille, nous étalons tous l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde. » Noce Albert Camus.
--------------------
---------------------
SITES