L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
Il est mille façons d’empoisonner le discernement.
Celui d’abord, dénoncé avec brio par Thomas Berhard : « En fait les gens, dans les musées, commettent toujours l’erreur de projeter trop de choses, de vouloir tout voir, si bien qu’ils vont, ils vont, et ils regardent, ils regardent, puis soudain, tout simplement parce qu’ils se sont gavés d’art, ils s’effondrent. […] Le profane va au musée et se le gâche par excès », écrit-il dans « Maîtres anciens » p 164. 1*
A cet emportement, cette précipitation ôtant la vue et brouillant la pensée du visiteur de musée, s’ajoute l’aveuglement dû à l’exposition même. Le procédé consiste à monumentaliser les entrailles de l’artiste, lesquelles trônent bientôt en Chef-d’œuvre.
Vertige assuré.
Tout est fait, il est vrai, pour élever le niveau.
Le tableau habillé d’or est accroché sur fond crème sublime ou rouge titanesque.
La composition aboutie, au fini équilibré, solide, sûr dans son exécution, impeccable, domine le spectateur tel le palais ou la cathédrale écrasant le sujet.
Ainsi l’œuvre frappe-telle - fait-elle autorité, règne en maître. Sceptre foudroyant d’un roi sacré par son excellence. Nous sentons sous le vernis, la pâte du génial artiste, son trait expert, rapide, n’ayons pas peur des mots, sa virtuosité, son inspiration Divine.
Le génie est né. Décalé, excentrique – c’est-à-dire hors centre, supra- ordinaire. Salvador Dalí au Veston aphrodisiaque ne démentirait pas.
La science de l’artiste se fait fulgurante - cosmique - infuse. Congénitale.
C’est qu’à « jouer au génie, on finit par le devenir ». Ses intuitions satinées imposent le respect. 2 *
La bêtise se caractérise par le ton péremptoire de l’auteur. On y lit une forme d’emportement, de lourdeur. Des notes faites de certitudes – sans questionnement - sans nuance. Une démesure.
C’est contre cette idée fort répandue de l’œuvre fusant d’un trait – aisément - sans travail, coulant d’une cervelle intarissable que se dresse l’exposition « Traits de génie ». Une démarche rare, une inversion 4* où les ébauches, l’appétit d’étudier, de tester, de comprendre, s’épanouissent en pleine lumière. Un événement, donc.
« Mes dessins réunis dans l’exposition sont comme une quête, une interrogation – énonce Ernest Pignon Ernest dans le guide de la visite – dessiner pour voir, dessiner pour comprendre. »
La peine du peintre, les esquisses hésitantes, ses doutes, ses menus effacements – la rouille obscure, le travail de fond – nous en discernons enfin la substance.
Tout cet itinéraire menant à la composition définitive, tout ce qui d’ordinaire nous échappe, nous le voici plaisamment balancé en un lieu en rien commun.
Le brouillon nous gagne là – au milieu du crâne – comme une morsure de rappel.
--------------------
1 * Thomas Bernhard – Maîtres anciens – Folio – Gallimard – isbn : 9782070383900.
2 * « Il n’y a pas de différence (au plus haut niveau) entre la froide intelligence spéculative et l’intuition de l’artiste. Il y a quelque chose d’artistique dans la découverte scientifique
et quelque chose de scientifique dans ce que les naïfs nomment les « géniales intuitions de l’artiste ».
(Umberto Eco, De Superman au surhomme, Paris, Livre de Poche, 1995) Claudine Cohen (1)
3* Musée des Beaux Arts de Lille.
4* « La mise à l’envers » p 55.
Il suffit d’inverser la hiérarchie et de faire un art dans lequel les évènements de la vie les plus infimes apparaissent au premier plan, soulignés avec un air monumental. […]
« Infraréalisme »
L’ascension poétique peut être remplacée par une immersion en dessous du niveau de la perspective naturelle. Les meilleurs exemples qui illustrent comment, en poussant le réalisme à l’extrême, on le dépasse – tout simplement en prêtant attention, la loupe à la main, aux choses microscopiques de la vie -, ce sont Proust, Ramon Gomez de la Serna, Joyce ?
[…] Le procédé consiste simplement à donner le premier rôle du drame vital aux bas quartiers de l’attention, à ce que nous négligeons d’habitude. Giraudoux, Morand, etc. appartiennent, chacun à leur manière, à la même équipe lyrique. P 52-53. José Ortega y Gasset – La déshumanisation de l’art – Allia
---------------------
Palais des beaux Arts - Document pédagogique.
Pour rappel ... (Pour plus de détails)
Bouleverser le regard :