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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 11:49

 

188px-I_Wait-_by_Julia_Margaret_Cameron.jpg« Ceux qui rêvent éveillés

ont conscience de mille choses 

qui échappent à ceux

qui ne rêvent qu’endormis » 

Edgar Allan POE

 

Comme les habitués de ce blogue le savent, le Chêne Parlant se mêle exclusivement de pédagogie. Ici, c'est l'aspect de la sieste et de ses bienfaits au regard des recherches pointues de Madame Leconte dont il est question.

Il s'agit bien de contrer cette idée reçue selon laquelle la sieste ne serait d'aucune utilité ou serait l'apanage d'une âme paresseuse.

Toute autre grille de lecture serait erronée.

 

« La nuit porte conseil.»

« Il dort du sommeil du juste. »               P1100059.JPG

« Une bonne nuit rend les idées claires. »

 

Quel regard portons-nous sur ces phrases lancées à l’emporte-pièce ? 

 

Au mieux, leur bêtise nous submerge d’un sourire – par égard pour l’émetteur, aussi vite mordu au coin de la lèvre - au pire nous flanquons leur intelligence au rang de « Sagesse populaire ». Le compliment n’est pas mince. Produit de lieux communs sans fondements, cette friandise a la saveur du vulgaire vendu dans les foires. Confiserie rutilante et bon marché enrobée de caramel – cuites et recuites - voyant  une fois croquée le verni rouge leur date de péremption largement expirée. 

 

On éprouve – certes - une certaine satisfaction à dérouler ces affirmatives parfaitement creuses, parfaitement conditionnées. Il se peut qu’un concours d’expressions voit le jour lors d’une soirée où tous les chemins mènent au rhum, où le vin d’ici est préféré à l’eau delà. Le faste des idées pétries de rumeurs, ankylosées d’habitudes, abandonnées au passé, coule alors en un péroquisme opulent. Débordant ; 

 

Nous nous abandonnons – rire aux yeux – au charme d’une spiritualité primaire. Simpliste. Moyenâgeuse. Dépassée. 

 

« Pierre qui roule n’amasse pas mousse. »

« tant va la cruche… »

 

« Le sommeil est la moitié de la santé »

Et si cette sagesse populaire avait la clarté de l’évidence sensible  et pour fondement une observation bien menée ? Et si ces dictons, proverbes eu autres citations étaient la traduction d’une expérience réelle, le langage d’un vécu vrai, l’héritage d’une sagesse manifeste, l’expression – mieux – la révélation d’une lucidité ordinaire ? 

Manifestation d’une pensée traditionnelle – partagée, folklorique - penchant davantage du côté du récit bienveillant, de la psychologie de base – mais non basique - que de la psychologie de bazar et de la fable ? 

Reflet d’une des facettes de la ‘common decency’ , ce fair-play, cette entraide, « ce sentiment intuitif des choses » cette qualité présente dans  le roman de Georges Orwell – 1984 et reprise avec force conceptuelle par Jean-Claude Michéa. 

 

Professeur émérite de psychologie de l'éducation, Claire Leconte travaille, depuis plus de trente ans, sur l'aménagement des temps de l'enfant. 

 

 claire-lecomte---3.jpg   « Le monde appartient aux gens qui se lèvent tôt ? »  

Il s’agit bel et bien de « profiter de la clarté mentale » matinale  – souligne la chercheuse – relevé par Binet en son temps. Cet instant de concentration optimale.

 

« En début de nuit, le sommeil compte double ? » 

La période située en première partie de la nuit est effectivement le lieu d’un endormissement profond, générateur de récupération, régénérateur des tissus cellulaires (peau notamment), producteur d’hormone de croissance pour les plus jeunes. 

 

« La sieste est excellente après un repas. » Ce temps correspond effectivement à un état physiologique avéré, celui dû au « creux méridien ». 

S’asseoir dans un coin, se reposer

 

 

 

"Il n'existe aucune raison scientifique pour que ces messieurs soient de mauvaise humeur."

 

« Les femmes sont de mauvaise humeur une fois par mois ». 

Parfaitement inepte. Non ?

 

 Le réel est un long sommeil dont la science, un instant nous éveille. 

 

 

      Hiberner - à présent, vous aurez des excuses scientifiques.

 

Pour une pédagogie du sommeil

Repérer les instants propices au sommeil, une compétence malheureusement trop peu développée. 

Claire Leconte milite pour une large diffusion de cette formation essentielle.

De même, la sieste située juste après le repas (moment propice du creux méridien)  permet un bon endirmissement. 

    

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Ceci est un article léger ayant rapport au sommeil, à la sieste. 

 

 

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Une petite sieste pour le bien de votre entreprise...

 

 

Les idées reçues ont la dent dure, ici encore la sieste apparaît comme un "Hymne à la paresse". Ne serait-ce point plutôt le fait de "prendre le temps" de... le temps de voir, d'observer, de réfléchir, d'apprendre ? ... De penser ?

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9 juillet 2013 2 09 /07 /juillet /2013 09:00

Marcin-sacha---liberalisme.jpg

 

 

Photo : Marcin Sacha

 

 

 

« Chaque être humain est une fiction, 

nous vivons en étant immergés dans nos propres fictions, 

englués en elles »

Imre Kertész

 

 

 

Deux théories s'affrontent au sujet de la connaissance souligne le physicien Etienne Klein. L’une la pense comme comblement, tel un seau à remplir. L’autre l’imagine subjective : effet de la projection de notre intellect sur le monde. 

 

La première apparente le savoir à une substance, une matière - objective - coulant vers l’individu, c’est le sens de « l’esprit-seau » du Théétète de Platon 1*. «… notre esprit est un seau, à l’origine il est vide ou à peu près et des matériaux rentrent dans le seau par l’intermédiaire de nos sens, ils s’accumulent et sont digérés » En gros, ici, apprendre c’est combler un vide. Telle une masse de grains plantés, élevés, croissants, puis récoltés au fil du temps, l’élève est  nourri – ou gavé à l’entonnoir - à grands mouvements injectant la substance de l’extérieur vers l’intérieur. 

Au fond, les savoirs pharmacologiques liés aux remèdes et poisons ne se sont pas conçus autrement. 

Par observation des animaux - notamment des oiseaux - les primates se sont représentés peu à peu, les baies a priori toxiques ou bienfaisantes. L’absorption infinitésimale d’une partie la plante a fait le reste. Quantités parfois douloureuses,  à l’issue radicale, résumant assez bien l’intrusion d’un réel objectif -  extérieur sonnant et trébuchant - au sein de l’organisme.

 

La seconde fait des connaissances une vue de l’esprit. C’est la vision d’un monde projeté par les méninges sur le grand écran des paupières closes. Un univers à la Matrix où la réalité est pensée à partir des perceptions du sujet en un courant allant de l’esprit vers l’environnement. Idées éminemment spéculatives, subjectives donc, par essence. 

Platon dans Le Ménon et la République avec son allégorie de la caverne 1* reprend cette idée d’une connaissance prisonnière de la boîte crânienne du sujet (bien qu’ici, il soit possible d’en sortir). L’individu, croyant avoir affaire au réel est en réalité assis au milieu d’une grotte, observant un cortège de simulacres projetés sur la roche, visualisant un paysage aussi puissant qu’absurde – non dénué de séductions. Afin d’accéder au réel, il devra s’extirper de cette machine à phantasmes. Peu pourront s’en tirer, d’où leur caractère d’Elus. Platon les nomme ‘Philosophes Rois’. Seule voie possible : se saisir, posséder la pilule de l’esprit critique, laquelle est directement liée à l’intellect. 

 

Extrait tiré de l'Agora des savoirs - "Esprit-seau" du Théétète de Platon. 

Comment savons-nous ce que nous savons ? Étienne Klein.

 

 

 

En éducation, l’effet Pygmalion semble appartenir à cet ordre. Les psychologues Rosenthal et Jacobson savent transformer - sur plusieurs années tout de même - des enfants aux résultats passables voire médiocres en bons élèves, rien qu’en intervertissant des dossiers ou en collant l’étiquette ‘surdoués’ sur ces enfants en quasi échec scolaire. (L’expérience est attestée, ses résultats mainte fois vérifiés.)

Alors ? Suggestion heureuse ?

Effet miraculeux de qualités projetées sur la rétine des professeurs ? 

Des chercheurs n’hésitent pas à parler sérieusement de prophétie autoréalisatrice, sans déceler ni la part de magie ni l’enveloppe de mystère contenues dans ce vocable. Il suffirait donc de penser très fort… très positif… bon… excellent…  pour – telle la méthode Coué - voir l’élève changer d’état ? 

Il y a pire.  « Dans la journée – nous indique l’économiste Claudia Senik - ou dans la semaine donner  aux enfants l’impression que ce qu’ils font c’est bien. Qu’on est satisfait d’eux … ils engrangent le sentiment qu’ils sont performants. Que quand ils entreprennent quelque chose eh bien ça marche. Que c’est bien… de se sentir bon et assez sûr de soi. Apprendre la confiance en soi. Construire l’estime de soi.» 2*… 

Apothéose absurde, en enclenchant une énorme soufflerie à positivité, on augmenterait de manière significative les performances intellectuelles.

Dispenser un courant d’air à estime de soi serait non seulement bon pour soi-même - Comment pourrait-il en être autrement ? - mais suffisant pour neutraliser les mauvaises pensées ; indispensables au maintient de quelques sensations agréables - propices au dépassement, à la construction de la réussite, à la conservation de l'âme sensible - bénéfiques, enfin, à l’édification du bonheur. 

Se projeter vers le positif. « Dire aux gens la vérité et le faire avec enthousiasme. » 2* créerait-il un changement radical ? 

La « Fonction de transformation des circonstances en bonheur » 3* serait-il la clé de l’élève heureux, motivé, besogneux,  efficace dans son travail ? 

Valoriser constituerait donc la recette de la réussite scolaire ? 

 

C’est voir la chair de poule lorsqu’il s’agit d’étudier la peur qui l’a causée.

Autrement dit, s’attacher à l’effet de surface au détriment du phénomène. 

 Martin Sacha - Art limited

 

 

Primo, reconnaît volontiers Anne Chemin, « Les américains sont les plus confiants du monde. » Cette certitude  élève-t-elle leurs résultats et donc immanquablement ceux de leur système scolaire ? L’hyper confiance en soi-même agit-elle comme un moteur ou comme une glu ? Le sucre et le caramel ne satisfont-ils point les papilles de sorte qu’ils anesthésient tout autre recherche gustative ? 

Le système américain fortement inégalitaire, aux résultats moyens et hyper valorisant rend-il l’élève plus performant ou l’enferme-t-il dans un piège ? Celui critiquable du repus de lui-même, ne cherchant plus à se dépasser. Le français a patouillé lui-même dans la guimauve, lorsqu’il s’est agi dans les années 1970 - 80 d’apprendre l’anglais. Pourquoi se gorger de cette matière – barbare - quand la saveur fruitée du raffinement et de l’excellence nous submerge ? 

Il serait assurément stupide de changer de restaurant. On se gave de ces plats pétris de miel jusqu’à en devenir obèses de contentement. Mous.

 

Secundo, pour en revenir à l’effet Pygmalion, c’est bel et bien l’élève, qui, par une estime de soi augmentée mais aussi - et surtout - par loyauté* envers le maître ‘croyant en ses compétences’, que ce dernier va redoubler de travail et donc finir par accéder à la hauteur prédite.   

 

Connaître, pour Paul Claudel dans son Art Poétique, c’est naître avec. 

« Co-Naître » 4*. Naître à la réalité se conçoit à la fois comme une délivrance de la matière et un accomplissement de l’esprit. L’aboutissement d’un travail visible.

Cela revient à couper un morceau de pain entre pairs – ce qui est le sens du mot co-pain – compain, partager entre compagnons – à s’en nourrir, à en digérer la substance.

Mais également à « réaliser, souligne le sinologue François Julien, […] prendre conscience de l'évidence » 5*. Repérer le courant sous la vague, le bruissement du silence dans une mélodie, l’ombre attachée à nos pieds. Identifier la présence du spectaculaire sous l’ordinaire simplicité du quotidien, là, reconnaît Ludwig Wittgenstein 6 * dans ses remarques mêlées. Si proche, précisément, qu’on n’en discerne plus les contours. 

C’est-à-dire au milieu du sens qui s’impose naturellement ou au contraire de l’incommunicable, du vague, de l’indéfini, se saisir d’un éclairage, d’une précision qui nous rend non pas voyant – ce serait trop beau - mais capable d’appréhender momentanément une part du monde. 

De se représenter le réel un chouïa plus proche de ce qu’il est.

 

- Extrait tiré de l'Agora des savoirs - 'La coupure Galilléenne'

"Expliquer les lois physiques par l'impossible." Alexandre Koyré.

On peut avoir raison contre les faits.

Comment savons-nous ce que nous savons ?

      Étienne Klein. 

 

 

 Non pas en une réalité arrangeante, indulgente envers soi-même et les autres, se contentant de la surface, gnan-gnan, dirait Frédéric Schiffter mais en une cruauté à la Clément Rosset, de celle qui ajoute de manière éphémère à la distinction des phénomènes – sans complaisance 7*.  A voir ce regard en biais, saisir cette perspective – parfois et même souvent contre intuitive – cette coupure galiléenne permet d’avancer, de cheminer, de distinguer par le « sonner faux » ce qui se trouve sous nos yeux. 

 

- Extrait tiré de l'Agora des savoirs -

Comment savons-nous ce que nous savons ? 'Une loi physique sonne faux'.

Étienne Klein.  

 

L’objet réel prend la forme fantasmée par nos sens  et nos affects sans invalider sa présence effective. 

 

Dans ses  « quelques gouttes de phénoménologie », José Ortega y Gasset partage avec nous l’incroyable voyage de son esprit à travers la pensée. L’idée d’un monde visiblement différent suivant les perceptions du sujet est connue. On ne laisse pas de s’interroger sur la vision en noir et blanc des souris, les perceptions dichromatiques en bleu et rouge des chats,  les fossettes thermosensibles du crotale. 

 

L’analyse du philosophe est plus fine, lisez plutôt :

Une célébrité vit ses derniers instants, nous conte l'essayiste. Son épouse, son médecin, un journaliste et un peintre fixent la scène. La traduiront-ils avec la même émotion, parleront-ils le même langage ?  On en doute... La compagne du moribond vit les choses plus intensément, et prise de palpitations, elle accompagne l’âme souffrante dans un malaise généralisé - mélange de fièvre et d’horreur. Les cœurs du journaliste et du peintre, quant à eux, palpitent de la fièvre pénétrante d’un événement majeur auquel ils ont l’infime honneur d’assister.  Leurs excitations sont saturées du compte-rendu qu’ils vont pouvoir en tirer.

Enfin, le médecin est éreinté du poids de sa responsabilité - plein d’une tension fébrile ; torturé par la crainte de voir sa réputation entachée de la fameuse  ‘Erreur médicale’. Ecrasé de sa mission, le spécialiste fixe le moribond, tournant mille remèdes dans sa tête – confus des choix qu’il doit effectuer et de leurs possibles conséquences.    

 

« La différence – écrit José Ortega y Gasset - entre ce qu’il est pour la femme transie de douleur et pour le peintre qui, impassible, regarde la scène, est si grande qu’il serait presque plus exact de dire que l’épouse et le peintre assistent à deux faits complètements différents. » 

 

                On n’en finit pas de s’arracher au monde 

                  par les oscillations de notre esprit aux sensations vacillantes.  

 Julie-de-Waroquier---Discipline-JPG

      Merci à Julie de Waroquier de son gracieux accord. 

 

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* A mon sens, cet effet de loyauté est sous-estimé. C’est par loyauté envers des parents ‘croyants’ en eux que bons nombres de garçons s’engouffrent dans les filières scientifiques ou s’accrochent coûte que coûte aux études supérieures et redoublent d’efforts.  Attribuer la réussite à l’exclusive de l’attitude du maître est donc absurde. C’est bien par saisissement du sujet de son destin, lequel empreint de responsabilité va travailler d’arrache-pied que ce dernier va accéder à la réussite.   

 

1 * Pour Platon, apprendre c’est combler un vide.

Article de blogue écrit par Chevet dans le Philophore à partir du livre Des sources de la connaissance et de l’ignorance de Karl Popper (1960).:

« … c’est la théorie de « l’esprit-seau » : la connaissance n’est qu’une information reçue par l’intermédiaire des sens (thèse sensualiste déjà évoquée par Platon dans le Théétète) »

 

Pour Platon – apprendre, c’est d’abord se ressouvenir. La connaissance est réminiscence.

Article de blogue d'Eric Chevet 'Le Philophore' :

Chapitre 7 : Du platonisme : la théorie de le réminiscence et le mythe de la caverne. (p. 47à la page 57)

« En effet, selon le Ménon de Platon, (81b-d) l’âme humaine, avant de naître existait et pouvait en tant que pur esprit, contempler les vérités et connaissait toutes choses. En naissant, notre âme s’incarne, elle épouse un corps et delà oublie toutes ces vérités autrefois contemplées du fait que sa connaissance est prisonnière de la perception sensible. Mais par la philosophie (la métaphysique), par une ascension spirituelle vers les vérités universelles, nous pouvons aider notre âme à retrouver les vérités que nous savions auparavant. Nous reconnaîtrons alors la vérité parce que la connaissions déjà : la découverte de la vérité est chez Platon une redécouverte : comme le dit Popper page 52 : « toute connaissance est une re-connaissance » »

 

 

2* Claudia Senik: ''L'autoflagellation, cette exception culturelle française'' Claudia Senik » 

 

3* B* - Claudia Senik, auteur de l'étude "Le mystère du malheur français"

« Fonction de transformation des circonstances en bonheur ». 

Selon Claudia Senik, il y a un lien entre croissance et bonheur. 

« Les gens qui passent par l’école sont moins heureux. »

 

3 ** Ce mal français de la morosité - La Grande Table (1ère partie) excellente émission de Caroline Broué.  France Culture  .

Anne CHEMIN - Sylvie LAURENT - Mathieu POTTE-BONNEVILLE

 

4 * Claudel et l’étymologie, Marie-François Guyard – p 286 à  289 ; in revue Persée :

 L’ Art Poétique, Traité de la Co-Naissance au monde et à soi-même. (1904) Paul Claudel.

« Nous ne naissons pas seuls. Naître pour tout, c’est connaître. Toute naissance est une connaissance. 

     Pour comprendre les choses apprenons les mots qui sont dans notre bouche l’image soluble. Ruminons la bouchée intelligible. La parenté est certaine qui relie les idées dans trois langues d’ acquérir par l’esprit et de surgir ; genoumai et gignôsko, nasci, gignere, novi, cognoscere, naître et connaître. » […]

Claudel établit pour Marie-François Guyard, trois sortes de connaissances : 1) la connaissance brute, celle « de la constatation des rapports qui sont entre les choses. » . 2) La connaissance de constatation. 3) la connaissance intellectuelle. [Claudel et l’étymologie ; Marie-François Guyard  p 289]

 

5 * François Jullien. « est plus précis que le simple « prendre conscience » (qui vaut aussi pour la connaissance) : réaliser , c'est prendre conscience, non pas de ce qu'on ne voit pas, ou de ce qu'on ne sait pas, mais au contraire, de ce qu'on voit, de ce qu'on sait, voire de ce qu'on ne sait que trop – de ce qu'on a sous les yeux; réaliser, autrement dit, c'est prendre conscience de l'évidence » p 119

 

6 * « Comme il m'est difficile de voir ce que j'ai sous les yeux », 

« Les aspects des choses qui sont les plus importants pour nous sont cachés à cause de leur simplicité et de leur familiarité » (Recherches philosophiques, I). » Wittgenstein dans ses remarques mêlées éditées en 1940.

 

7* Clément Rosset – La force majeure – Les éditions de minuit – collection critique – isbn : 978-2-7073-0658-6

« Cioran remarque au passage, dans La chute dans le temps, que « la cruauté en littérature tout au moins, est signe d’élection ». J’ajouterai quant à moi que la cruauté est de toute façon marque de distinction, et ce dans tous les domaines, - à entendre bien sûr par cruauté non un plaisir à entretenir la souffrance, mais un refus de complaisance envers quelque objet que ce soit. » p 26.

 

«  … comme s’il pouvait suffire d’une découverte scientifique ou d’une meilleure organisation sociale pour arracher les hommes à leur nature insignifiante et éphémère, autant dire d’une amélioration de l’éclairage municipal pour triompher du cancer et de la mort. » p 29. 

 

8 * Lev Vygotski – Pensée et langage – p 235 : « La loi génétique supérieure – dit Gesell – est apparemment la suivante : tout développement présent est fondé sur le développement passé. Le développement n’est pas une simple fonction, entièrement définie par x unités d’hérédité plus y unités du milieu. C’est un complexe historique, reflétant à chaque stade donné le passé qu’il inclut. En d’autres termes, le dualisme artificiel du milieu et de l’hérédité nous fait fausse route. Il nous masque que le développement est un processus continu qui se conditionne lui-même, et non une marionnette tirée par deux fils. » A Gesell, Pedologija rannego vozrasta [pédagogie de la petite enfance], Moscou, Léningrad 1932, p. 218.

Lev Vygotski – Pensée et langage – La dispute. Paris 1997 ; Isbn : 2-84303-004-8

 

 

9 * Quelques gouttes de phénoménologie

Un homme célèbre agonise. Sa femme est à son chevet. Un médecin prend le pouls du moribond. Dans le fond de la chambre, il y a deux autres personnes : un journaliste, qui assiste à la scène mortuaire pour raison professionnelle, et un peintre, que le hasard a conduit là. Epouse, médecin, journaliste et peintre sont témoins d’un même évènement – l’agonie d’un homme – s’offre à chacun d’eux sous un éclairage différent. Ces angles d’approche sont si différents qu’ils ont à peine un noyau commun. La différence entre ce qu’il est pour la femme transie de douleur et pour le peintre qui, impassible, regarde la scène, est si grande qu’il serait presque plus exact de dire que l’épouse et le peintre assistent à deux faits complètements différents. 

Il en ressort donc qu’une même réalité se fractionne en une multitude de réalités divergentes lorsqu’elle est observée depuis différents points de vue. Et l’on en vient à se demander laquelle de ces réalités multiples est la réalité véritable, authentique ? Quelle que soit notre décision, elle sera arbitraire. Notre préférence pour l’une ou pour l’autre ne peut être fondée

que sur un caprice. Toutes ces réalités sont équivalentes, chacune est authentique selon le point de vue adopté. 

[…] la femme participe à la scène, elle en est partie prenante.

P 25 : L’épouse, donc, n’assiste pas à la scène, mais y est intégrée ; elle ne la contemple pas, elle la vit. 

Le médecin se trouve un peu plus éloigné. Pour lui, il s’agit d’un cas professionnel. [Il est impliqué professionnellement… le journaliste observe pour relater, il contemple, il fait semblant de vivre la scène pour mieux en rendre compte…Le peintre perçoit les couleurs, l’ambiance] p 23.

 

José Ortega y Gasset – La déshumanisation de l’art – éditions Allia.

 

Julie de Waroquier - Exposition Midi-Pyrénées.

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Etes-vous prêts à entendre la vérité, rien de plus ? 

 

Humour - Mozinor . 

 


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Published by Le chêne parlant - dans Recherche pédagogique - Sciences
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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 05:37

 

Bruegel--La-Parabole-des-aveugles--1568.jpgL’  «esprit et l'existence sont des reflets de la culture

et de l'histoire tout autant que la biologie

et les capacités physiques. […]  

La culture donne forme à l'esprit »,

Jérôme S Bruner,

Esthel, Paris, 1991

 

A chaque décennie, tout devient moins bien, les années retranchent, enlèvent, abaissent, rendent les connaissances imprécises. Montée en spectre des faiblesses, des retards, de l’inconsistance… Le temps est une malédiction où la matière est forcément perdante, où l’intelligence s’altère, où la cervelle se détache en cinquante nuisances de gris : flétrissure, ralentissement, fatigue, pensée trouble, paresse du souvenir, indolence, initiative en berne, frilosité...

 

Sauver – ce qui peut l’être encore. Eviter les plus graves inconvénients.

Combattre les sournois assauts à force de vitamine E, absorption de pilules et autres coaches sportifs employés à haute dose. Dieu merci, les machines et artifices de toutes sortes destinés à conjurer le ramollissement cellulaire - et à effacer les plis - existent. Investissement frénétique, pour se faire un masque acceptable. 

 

Est-ce que ça le vaut bien ? Ou est-ce repeindre les murs à l’or fin lorsqu’il y a des trous dans le plafond ?     

 

En archéologue du présent et en conservateur du porte-monnaie, l’homme finit par creuser la question. L’érosion est-elle inéluctable  ? Vivre longtemps constitue-t-il vraiment un inconvénient ? 

 

Fini l’artifice – l’espoir – direction la science  avec Catherine Vidal pour guide. 

 

Catherine Vidal – 1*

      Catherine Vidal  – La plasticité.

Conférence Citephilo du 20 décembre 2012 - Salle d'Anchin, Douai.     

"Chaque neurone est connecté à 10 000 autres.

Nous avons 100 milliards de neurones.

90% de nos synapses se fabriquent après la naissance.

L’interaction avec l’environnement et l’apprentissage sont primordiaux dans la construction de notre cerveau.

L’apprentissage entraîne un épaississement des régions du cerveau. Ce dernier est proportionnel au temps passé."

 

L’inconvénient se fragmente. L’âge résonnerait-il comme un avantage ? C’est le parti pris de Régis Debray 2* « le radoteur, à son insu, innove. C’est en oubliant qu’on répète, c’est en se souvenant qu’on invente. » p 107. La faculté de juger, la construction critique se forgent avec lenteur, savoir-faire. C’est moins la frappe de l’acier sur l’enclume qui révèlera les qualités insoupçonnées de la matière que la dextérité avec laquelle la main gauche tournera la lame, présentera le métal au travail du marteau ou l’en extraira. L’expérience fonde la réputation du forgeron. 

 

Parcourir le monde – en flânant, de large en travers – loin d’anéantir le savoir l’affine donc, aiguise la réflexion. La complexité des lieux s’archive dans les mémoires. 

« Archive, détail piquant – souligne Régis Debray - vient de archè, en grec, le début (continuons le combat). » p 46 

 

L’espace s’enrichit de perspectives. 

 

Catherine Vidal  - Déterminés par la biologie ou le culturel ? 

 

"Le développement du cerveau n’est pas contrôlé de façon stricte par un programme génétique."

 

Vidéo  - Interaction avec le monde social.

 

 « Chez l’adulte – souligne la Directrice de recherches au CNRS - on estime à un million de milliards le nombre des synapses ! Or, pour atteindre ces chiffres astronomiques, seulement six mille gènes interviennent dans la construction du cerveau. Ce n’est manifestement pas assez pour contrôler la formation de chacune de nos milliards de synapses. Ces observations montrent que le devenir de nos neurones n’est pas directement dépendant du programme génétique. » 4* p 26.

 

Sur la carte de l’intellect, un monde émerge. « Le cerveau se modifie en fonction des expériences de chacun… »     

 

 Redon et les astrocytes – Jean Claude Ameisen.

 

Le gai savoir s’inscrit en un parcours fait de pierres, de vie, de verdure, de ruines, de montagnes et d’ombres dont les plis donnent du relief – une densité - nous renseignent sur les obstacles, les couleurs du terrain, nous aident à nous situer. La carte, lentement dressée - a la puissance d’un plan Le temporel aigre-doux, courbe, borde et dégage la nature du sol. L’œil devient vision : mesure les distances, identifie les pièges et les précipices, prévient des égarements, permet les retours. La trajectoire devient visible – au moins jusqu’à l’horizon. 

 

             Au fond, l’âge – l’expérience –  dessinent l’accident sur lequel on se trouve. Un paysage où l’on se promène, s’abandonne avec lenteur au sens, au jugement sûr, où l’on verse vers la clairvoyance.  

 

                   La vieillesse, n’est-ce pas la liberté, n’est-ce pas marcher non aveuglément ? 

 

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      1 * « Quand le bébé humain voit le jour, il possède cent milliards de neurones qui cessent alors de se multiplier. Mais son cerveau est loin d'être terminé, car les connexions entre les neurones, ou synapses, commencent à peine à se former : seulement 10% d'entre elles sont présentes à la naissance. Les 90% restantes vont se construire progressivement jusqu'à l'âge de quinze-vingt ans. Dans un cerveau humain adulte, on estime à un million de milliards le nombre de synapses qui relient nos cent milliards de neurones ! En moyenne, chaque neurone est en communication avec dix mille autres. » p 66-67

 

 « … le cerveau n'est pas d'emblée câblé comme un  ordinateur et que rien n'est irrémédiablement figé. On parle de « plasticité » pour qualifier cette propriété du cerveau à se modeler en fonction de l'expérience vécue. » p 68.

 

« Cette plasticité cérébrale est à l'œuvre dans la vie quotidienne pour assurer l'apprentissage et la mémoire, mais aussi pour compenser des défaillances en cas de lésions cérébrales. Notre vision du cerveau est désormais celle d'un organe dynamique qui évolue tout au long de la vie. 

[…] Chez les violonistes, on observe un épaississement des régions spécialisées dans la motricité des doigts ainsi que dans l'audition et la vision. [G. Schlaug, « The brain of musicians : a model for functional and structural plasticity », Ann. NY Acad. Sci. Vol 930, 281-229, 2001.] De plus, ces modifications du cortex sont d'autant plus grandes que l'apprentissage du violon a commencé tôt. Le maximum est situé entre cinq et dix ans, c'est-à-dire à une tranche d'âge où la plasticité cérébrale est particulièrement prononcée. Mais, attention, cela ne veut pas dire que les enfants qui commencent le violon plus tard seront de moins bons musiciens. Simplement, d'autres stratégies d'apprentissage seront mises en jeu et d'autres régions cérébrales seront recrutées. » p 74.

 

« Les capacité d'apprentissage sont spectaculaires chez les enfants, mais peuvent l'être tout autant chez l'adulte. 

.. des individus qui apprennent à jongler avec trois balles : après deux mois de pratique, l'IRM montre un épaississement des régions spécialisées dans la vision et la coordination des mouvements des bras et des mains. Et si l'entraînement cesse, les zones précédemment épaissies régressent [B. Draganski et al., « Changes in grey matter induced by training », Nature, vo. 427, 2004, 311-312, 2004.].  Ainsi, la plasticité cérébrale se traduit non seulement par la mobilisation accrue de régions du cortex pour assurer une nouvelle fonction, mais aussi par des capacités de réversibilité quand la fonction n'est plus sollicitée. » p 75-76.

 

« L'ensemble de ces résultats illustre la dynamique du fonctionnement du cerveau dont les connexions se réorganisent en permanence dans le temps et dans l'espace, selon l'expérience propre à chacun.  [F. Ansermet, P. Magistretti, A chacun son cerveau, Odile Jacob, 2004.] Il en résulte qu'aucun cerveau ne ressemble à un autre. » p 78-79.

 

Sylviane Giampino et Catherine Vidal, « Nos enfants sous haute surveillance, Albin Michel, 2009, ISBN : 978-2-226-18999-8.

 

3*  Régis Debray - Le bel âge - Café Voltaire - Flammarion. 

 

4* Catherine Vidal, Hommes femmes, avons-nous le même cerveau ? Les petites pommes du savoir – Le pommier – Paris – 2012 – 978-2-7465-0625-1

 

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SITES

LDH Toulon

Citephilo - conférence salle d'Anchin à Douai du 20 décembre 2012 de Catherine Vidal.

Cerveau, sexe et préjugés. 

 


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Rien n'est joué.

 La plasticité cérébrale ou la régénérescence du cerveau:

Pierre-Marie Lledo at TEDxParis 2012

       

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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 18:33

      Norman-Rockwell--Shadow-Artist.jpg« Au début, un enfant, s'il doit se sentir libre

et devenir capable de jouer, 

a besoin d'être conscient d'un cadre,

 il a besoin d'être un enfant insouciant. » 1*   

Donnald Woods Winnicot 2 *

 

 

Quiconque entre dans une classe – a fortiori située en zone difficile - s’expose au déchaînement des passions humaines. Le vent des rires, le bruit des règles glissées, des stylos lâchés, des trousses ouvertes et vidées à grand fracas, des manteaux déplacés, des taille-crayons disputés. Les cris hystériques face à l’embryon d’une araignée, le duvet d’une abeille butant la vitre, la tempête des tempéraments, les éclats de voix, le son des chaises levées et claquées, le cliquetis des sacs ouverts/ fermés/ ouverts, peuvent venir à bout du plus patient des enseignants. Bref, la classe contraste spectaculairement d’avec la douce tranquillité d’une balade en forêt. Un retrait tactique n’étant guère envisageable, l’agitation perpétuelle difficilement supportable… Que faire ? Comment passer la tourmente sans la fuir ? Comment rassurer, générer un environnement stable sans se perdre en de futiles combats ?

 

Bienvenue en terra pédagogica.

Bienvenue ‘Entre les murs’. La fiction inspirée d’évènements réels, se pare d’une valeur symbolico-pédagogique.

François Marin (alias François Bégaudeau 3*   – les deux images se confondent) est la figure du démocrate par excellence. Tout le monde a envie de lui ressembler ou presque..

 

« Quand il y a quelque chose de bien, déclare-t-il, j’ai envie que tout le monde en profite dans la classe. » A l’écoute de ses élèves, compétent, le professeur tressaille, frissonne, se démène afin de transmettre des savoirs envers et malgré les difficultés rencontrées, lesquelles ne sauraient être minces en banlieue parisienne. Les échanges verbaux dans cette 4ème sont ouverts, sans être libres. Entre directivité et laisser-faire, François Marin propose, discute, réclame les carnets de correspondance,  oriente, guide sans étouffer ni – trop - baisser les exigences.

Marin, c’est la figure de l’enseignant actif - impliqué – celui qui livre le combat de la culture, au centre de l’action, aux premières loges. Son travail relève du sacerdoce, en sa présence le mot « vocation » s’extirpe d’une définition virtuelle et se matérialise pour de bon. L’ancien premier de classe – au curriculum impressionnant – reste humble et modeste, se jette dans le combat, prend tout dans les dents, rage et enrage pour défendre ses élèves, leur rendre une dignité, identifier leurs besoins, tenter d’y répondre. 

 

Idyllique ?…  Nous verrons.

         Barrington Kaye et Irving Rogers 4* ont apprécié l’influence qu’un leader pouvait produire sur le travail des éléments encadrés. Pour ce faire, les chercheurs américains se sont emparés de 3 figures : 

 

- l’autocrate, 

- le permissif,

- le démocrate. 

 

Bien évidemment, ces figures sont conceptuelles, leurs particularismes volontairement contrastés sont sans doute excessifs, leur nature distincte est probablement trop tranchée. Soulignons, enfin, un fait non prévu - à ma connaissance - par les chercheurs mais non moins prévisible, celui des troubles de l’âme amenant l’humain à adopter une attitude plutôt démocrate, plutôt permissive ou autocrate au gré de son humeur ou des évènements rencontrés. Ce qui frappe le lecteur des études pratiquées par Barrington Kaye et Irving Rogers - on le pressentait, mais encore fallait-il en avoir la preuve – c’est combien l’attitude et l’action de l’encadrant modifie les agissements de l’encadré.

 

Chez François Marin, le caractère démocrate domine, sans aucun doute. L’enseignant – aux prises avec le modèle auquel il tient – est animé par les jeux d’esprit voltairiens, « On est toujours l’imbécile de quelqu’un. », par le plaisir de la contradiction, use d’humour et d’ironie. Néanmoins, libérer la parole d’autrui n’est pas anodin. 

Etre « cool », compréhensif ; Jouer sur le  registre du familier, du proche – n’est pas exempt de danger. La potion génère des effets secondaires. La vivacité des échanges oraux, la parole libre et non codée, d’une nature apparemment ouverte se pare d’un brin de banalité, puis, rapidement, s’emporte en bouquet de familiarité, lequel roule en meule sauvage et sans entraves. « Vous charriez trop, c’est un truc de ouf. » ne manque pas lui reprocher Esméralda dans un langage se voulant hyper-moderne, en réalité, le contraire d’un esprit libre.

 

« Les esprits libres résistent au jeunisme. » dénonce Charles Coutel. Le philosophe ajoute :

« Les esprits libres résistent au fatalisme sociologique.

Les esprits libres résistent … au paradoxe de l’ignorant ou au paradoxe de l’illettré… « Moi j’ai deux mots à ma disposition et je crois qu’avec les 12 mots, 15 mots, je peux dire la richesse du monde. ..  Trop fort de ché trop fort. » 

Charles Coutel - L'éducation en questions 1/4: Condorcet: qu'est-ce qu'une éducation républicaine ? 03.09.2012 - 10:0

 

Danièle Sallenave 5* - grande connaisseuse des classes de collèges et lycée Marseillais, commente les écrits de François Bégaudeau : 

 

« C'est du reste un passage extrêmement drôle du livre de Bégaudeau où celui-ci tente de leur apprendre la  différence entre « insulter » et « traiter de » : « Monsieur, vous m'avez traitée !

- Non, on dit insulter. 

- Vous m'avez insultée de pétasse !

- Non, on dit traiter... » 

Allez vous y retrouver. C'est cela que j'aime dans son livre; ce que j'aime moins, c'est quand il entre dans le jeu, leur répond sur le même ton, et avec le même vocabulaire. Que lui aussi emploie ce mot affreux de pétasse » 

 

Le rêve triangulaire de l’échange sincère entre – professeur, savoir, élèves - dénué d’arrières pensées, l'utopie d'une liberté sans entraves, c’est-à-dire le confortable ‘ami-ami’ tourne rapidement au cauchemar. A gommer les clôtures, à rendre les frontières floues, impalpables, la ligne du « tout est permis » se rapproche. Le mouvement s’accompagne de pulsions moins idylliques, de volontés sombres, de jeux de puissances pas franchement amicales. 

Les élèves ont tôt fait de brandir l’arme de la ‘négociation’, de braquer vers le professeur le canon de la transaction comme outil d’asservissement. Le jeu d’oscillation entre la parole du sachant et de l’instruit se déséquilibre. Les règles d’écoute et de respect s’effacent. Les velléités de dominations se réveillent... A susciter les réactions, titiller par un dialogue direct, on peut se faire mettre en pièce.

 

Le ‘démocrate permissif’ passe dés lors rapidement du statut de maître à celui de laquais, contraint sans cesse à parlementer, enjoint pour un ‘oui ou un non’ à s’expliquer -  sommé de se justifier. 

Les vieilles violences retrouvent leur prime jeunesse. 

C’est qu’il n’est guère aisé de s’élever - comme l’indique Condorcet - au dessus de notre propre médiocrité.

 

Il dit à sa fille : « Si tu n’as point porté les arts à un certain degré de perfection. Si ton esprit ne s’est point formé, entendu , fortifié par des études méthodiques [élémentaires précise Charles Coutel] tu compterais en vain sur tes ressources. La fatigue, le dégoût de ta propre médiocrité l’emporteraient bientôt sur le plaisir. »

 la-guerre-des-boutons.jpg

Paradoxalement, explicitent Barrington Kaye et Irving Rogers, le leader permissif obtient peu de résultats. En absence de cadre, les éléments font montre de peu d’ardeur au travail, les initiatives sont pratiquement inexistantes. La description des chercheurs fait frémir : les rapports de force explosent : réactions de mépris, craintes, agressions se multiplient. La contestation gronde. Les esprits s’agitent. Les individus ne sachant comment s’accorder, développent des réactions d’hostilités et d’autodéfenses faites d’alliance, de soumission, d’animosité. Le danger pour certains éléments – paisibles, non aguerris à ce type de lutte - est réel. La figure de l’humilié fleurit dans cette diversité d’abus. C’est la défense, l’alternative répondant – sans doute – à l’angoisse du « libre jeu des passions de chacun », de l’exercice des intérêts privés. Le bouc émissaire cristallise l’ensemble des frustrations. S’en prendre à une nature sensible, canaliser les actes de puissance sur cette dernière, permet – fut-ce très momentanément, de dévier le champ de la violence,  bouclier fragile permettant de  se ‘sauver’ soi-même, de se conserver. 

 

Retour au film… 

Place à un moment de cours intitulé l’« Autoportrait. » :

Entre-les-murs.JPG

 

Souleymane se balance sur sa chaise. (La perfection du balancement est accompagnée de la rumination compulsive des muscles masticateurs.) 

François M. cadre : « Souleymane, tu arrêtes de te balancer et tu nous lis ton autoportrait… Je suis très curieux d’entendre ça.

- Hein ?

- Non pas de ha. Non.

- Moi, j’ai rien marqué, moi. Se défend Souleymane.

- Si, si. Je suis sûr que tu as marqué quelque chose, je t’ai vu tout à l’heure.

- J’ai rien marqué. 

- Si, si.

- J’ai rien.

- On t’écoute. Pose François M. d’une manière calme et sûre d’elle-même qui ne souffre pas de refus.

-  Je m’appelle Souleymane, lit-il en se jetant vers l’arrière, et je n’ai rien à dire sur moi car personne ne me connaît sauf moi.

Bravo, entonnent en cœur les élèves (applaudissements).

- Ca va… rétorque l’enseignant, quelque peu agacé par l’agitation. Très bien…Pose, avant que de reprendre : Peut-être un tout petit peu long, mais très bien… Comment ça se fait que les autres font l’effort d’écrire des lignes et toi une ligne suffit ? 

- Moi, j’aime pas raconter ma vie, c’est tout.  

- Et pourquoi les autres font l’effort de raconter leur vie ?

- C’est leur problème. Moi je raconte pas ma vie à tout le monde, quoi, à l’école. 

- C’est pas, il veut pas - objecte Esméralda en insistant sur la dernière partie de la phrase - Il sait pas écrire, voilà. 

La formule fait mouche. Souleymane riposte – avec un plaisir palpable : 

-  Qu’est-ce qu’elle ouvre sa gueule, la Keuf ?…Pourquoi tu parles avec moi, sale keuf […] Tu pues de la gueule ! 

- Ca suffit…Coupe François M. T’es pas obligé d’être vulgaire, Souleymane…Ca Souleymane, pour tout ce qui est insulte et pour l’oralité, ça, t’es très très fort, mais dès qu’il s’agit d’écrire, alors là, il n’y a plus personne.

- Mais il ne sait même pas écrire son nom ! déclare Esméralda, les bras levés en signe de limite.

(Les agressions fusent, les élèves se traitent en ennemis pour le coup, les attaques semblent interminables. Souleymane exhibe son tatouage. François M. l’invite alors à s’exprimer sur sa signification. ) 

- C’est quoi ce tatouage, Souleymane ? …Hé. Hé. Hé ! C’est quoi ce tatouage ?

- Ca veut dire ferme ta bouche, ferme ta gueule, intervient Boubacar.

- Ferme ta gueule, déjà ça veut pas dire ça. Rectifie Souleymane, très sérieux.

- Qu’est-ce que ça veut dire alors ? … Puisque c’est pas la bonne traduction, alors dis-le nous.

- Moi, j’ai pas envie de le dire.

- C’est toi qui le montres dans mon cours, donc tu vas nous dire ce que ça veut dire.

- « Si ce que tu as à dire n’est pas plus important que le silence, alors tais-toi. »

 

François M. interroge :

- Pourquoi c’est pas la même chose que ce que nous avait dit Boubacar ?

- Moi, je trouve que c’est plus beau.

- Oui, voilà, c’est mieux dit. .. Si seulement tu pouvais écrire des choses aussi intéressantes sur ta feuille que sur ton bras ce serait extraordinaire… Ca prouve bien que tu peux le faire. »

 

      L’originalité du dialogue tient sans doute dans sa violence. La pseudo liberté de parole (ou plutôt une parole libre) cache une parodie de dialogue. Le semblant d’échange 'démocrate' masque un réel rapport de force, une fausse sérénité, des tirs à vue, règlements de compte -. Esméralda, Souleymane et leurs affiliés ne s'entendent pas - aucune écoute - versent dans l’affirmation des passions de chacun, tentent de se distinguer, d’imposer leur point de vue, de rabattre l’autre, de prendre le contrôle, de mettre en poussière les esprits 6*. De triompher. 

 

« Chacun a gentiment  l’impression d’être supérieur à l’autre. » Explique Jacques Rancières. 

L’élève pense que le maître est un bouffon. Et le maître reprend les expression de l’élève.

                    Jacques Rancières*. Que doivent savoir les maîtres ? 

                    Nouveaux chemins de la connaissance. 06/09/12

 

 

Nous sommes ici en présence de pensées totalement inamicales, désunies, en lutte… La classe est un champ de force où s’expriment une variété de volontés singulières. 

 

John Dewey 7* dans son livre « expérience et éducation », pose les conditions d’une libération,  dessine minutieusement les contours d’un cadre* neutre et non permissif. Celui où « Aussi longtemps que le jeu se déroule sans accroc sérieux, les joueurs n'ont pas l'impression de se soumettre à une quelconque coercition interne... » Coexister, prendre en compte la puissance, l’inconstance, les désirs de chacun impose des barrières, l’établissement de règles, de lois.

 

       Ne pas poser de cadre, c’est laisser libre court aux puissances primitives, sauvages, négatives.

                      En d’autres termes, tel que Pascal 8* l’indique dans sa ‘Justice et raison des effets’ : à Ne pas faire que le juste soit fort, on fait que le fort soit juste.

                                         

                                                Laisser libre champ à...

 

                                                                                             La guerre civile des ego. 

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     * Un cadre libérateur. Billet à venir sur certaines modalités.

 

1 * D. W. Winnicot (Pédiatre, psychiatre et psychanalyste britannique préoccupé d’étudier l'équilibre psychique de l’enfant), L'enfant et le monde extérieur, Le développement des relations, Science de l'homme, Payot, Orne, 1990, P 168.

2 * Op. Cit. P168. « Des êtres humains aimants et un environnement stable sont particulièrement nécessaires pendant cette période et les personnes environnantes sont utilisées par l'enfant qui grandit, pendant ce processus de construction dans l'individu d'un surmoi plus personnel avec ses propres idées sur la discipline et la liberté... ».

 

3* Alias François Bégaudeau, Entre les murs, ed Verticales. ISBN : 2070776913 deviendra un film de Laurent Cantet. Palme d’or du festival de Canne.

 

4 * Kaye Barrington et Irving Rogers, Pédagogie de groupe dans l'enseignement secondaire et formation des enseignants, ed Dunod, 1971, P 89 – 93.

 

5* Danièle Sallenave, Nous on n'aime pas lire, Gallimard, 2009, P 88.

 

6 * « Le danger n'est ni à Londres, poursuit Marat, comme le croit Robespierre, ni à Berlin comme le croit Danton ; il est à Paris. Il est dans l'absence d'unité, dans le droit qu'à chacun de tirer de son côté, à commencer par vous deux, dans la mise en poussière des esprits, dans l'anarchie des volonté.Victor Hugo, « Le cabaret de la rue du Paon », pp 119- 120.

 

7* P 255, cité par  Anne Marie et Francis Imbert, in « L'école à la recherche de l'autorité », cf bibliographie. « les enfants aux récréations ou après l'école, jouent à des jeux depuis cache-cache jusqu'au football. Les jeux impliquent des règlements et ces règlements ordonnent leur conduite. … Sans règlement pas de jeu possible... qu'une querelle s'élève et le règlement sert d'arbitre... Aussi longtemps que le jeu se déroule sans accroc sérieux, les joueurs n'ont pas l'impression de se soumettre à une quelconque coercition interne... »

 

8* En d’autres termes, tel que Pascal, l’indique dans sa ‘Justice et raison des effets’ : Ne pouvant faire que le juste soit fort, on fait que le fort soit juste.

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  France Culture !

 

 

 Jacques Rancières*. Que doivent savoir les maîtres ? 

                    Nouveaux chemins de la connaissance. 06/09/12

 

 

 

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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 10:10

 

 

«  [La science] porte en elle un univers de théories,

d'idées, de paradigmes,

Cedric-Villani-Medaille-Fiels-Maths-Cedric-Villani.jpgce qui nous renvoie d'une part

aux conditions bio-anthropologiques de la connaissance

(car il n'y a pas d'esprit sans cerveau),

d'autre part à l'enracinement culturel, social, historique, des théories.

Les théories scientifiques surgissent des esprits humains au sein d'une culture hic et nunc.

La connaissance scientifique ne saurait s'isoler de ses conditions d'élaboration.

Mais elle ne saurait être réduite à ces conditions. » 

Edgar Morin,

(1) p 24-25

 

Il est de rigueur – lorsqu’on se veut scientifique, objectif, rigoureux – de ne pas faire appel à l’humour. Cette simple mention voue aux gémonies. Un blogue de chercheur en éducation se veut simple, net, dénué d’images – ou presque – subsistant quelques rares référents culturels, guère attrayants, il faut bien le reconnaître. 

 

Edgar Morin se fait l’écho des « principes occultes de la réduction/disjonction qui ont éclairé la recherche dans la science classique sont ceux-là mêmes qui nous rendent aveugles sur la nature technique, sociale et politique de la science, sur la nature à la fois physique, biologique, culturelle, sociale, historique de tout ce qui est humain. Ce sont eux qui ont établi et maintiennent la grande disjonction nature/culture, objet/sujet. Ce sont eux qui partout ne voient qu’apparences naïves dans la réalité complexe de nos êtres, de nos vies, de nos univers. » (1) p 30.

 

Ce dernier fait l’éloge de la « déviance », celle qui lie des concepts contradictoires en apparence, celle qui invente en faisant feu de tout bois, celle qui ne s’enferme pas dans sa propre matière mais « s’inspire » des arts (2), tel Cédric Villani et les arts plastiques ou s’empare du quotidien, tel Roland Bathes et ses « Mythologies » ou aujourd’hui, Raphaël Enthoven et ses « chant(s) des signes ». 

 

La mythologie, l’imaginaire pour solidifier le réel.

 

Penser autrement, ajoute-t-il, suppose de ne plus fonctionner selon le paradigme dominant. Lequel est assez basique : Etre sérieux, c’est comprendre ce qui est difficile, or analyser la difficulté ne saurait faire l’impasse d’un vocable complexe. C’est l’obsession de la complexité complexe laquelle s’oppose à la pseudo-science simpliste.

 

Exit donc, la philosophie simple et compréhensible.

Exit les expressions ordinaires. 

Exit le mélange des matières.

Exit l’intrusion du quotidien.

 Exit l’humour.

Faire fi de ces postulats – c’est être dans le décalage, le dérangeant -, c’est s’exposer à bien des ennuis. Cela a un coût lorsqu’on dispose d’une visibilité médiatique : celui de passer pour un déviant, un rigolo, un non sérieux.

 

«  Je connais beaucoup d'esprits originaux – écrit le sociologue - qui ont été virés. Je connais le docteur Gabel, n'est-ce-pas, qui est inclassable, qui a été viré, je connais Lapassade (qui est un peu fou mais, enfin, qui est un esprit très stimulant et intéressant) qui a été viré, Roland Barthes a été viré de la commission de linguistique parce qu'il faisait de la sémiologie. L'institution élimine normalement le déviant, c'est dommage. Moi, j'ai la chance d'être toléré. » (1) p 84.

C’est surtout ne pas répondre aux attentes universitaires, ne pas tendre la patte blanche du sérieux. 

                        Bref, c’est s’annihiler soi-même. 

 

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Édgar Morin, science avec conscience, éd du Seuil, point, 1990, ISBN : 2-02-012088-7,

 

(2) « Vous voyez du reste, dès qu'on pense à la recherche, avec ses activités de l'esprit, avec le rôle de l'imagination, le rôle de l'invention, on se rend compte que les notions d'art et de science, qui s'opposent dans l'idéologie dominante, ont quelque chose de commun. » Science avec conscience, p 48.

 

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Fabrice Luchini : "Ma rencontre avec Roland Barthes." 

"Ça fait sens."

 

 

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Présentation

  • : Le chêne parlant
  • Le chêne parlant
  • : L'éclectisme au service de la pédagogie & L'art de suivre les chemins buissonniers. Blogue de Virginie Chrétien chrétien. Maître formatrice en lien avec l'ESPE de Lille. Rédactrice chez Slow Classes. Partenariat : philosophie Magazine. Écrivaine : La 6ème extinction - Virginie Oak.
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Introduction.

L’éducation, dans son étymologie même, c’est : «Educere, ex-ducere, c’est conduire « hors de » rappelle le philosophe Henri Pena-Ruiz dans Le Philosophoire. Charles Coutel parle quant à lui d'[Educarea] ēdŭcāre ‘prendre soin de l’ignorance de l’élève’. "Le rôle de l’éducation - dit-il - c’est de me disposer à mon humanité en moi grâce à mon instruction." Ecoutons George Sand… « Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme était fortifiée en moi par des influences extérieures. » George Sand, La mare au diable, Folio Classique, 892, P 37. Ce blogue se propose de partager des outils pédagogiques, des moments d'expériences, des savoirs, des lectures, de transmettre des informations relatives à la pédagogie ordinaire et spécialisée, des idées d’activités dans les classes allant du CP au CM2 en passant par la CLIS. Enfin, on y trouvera aussi quelques pensées plus personnelles. « Notre savoir est toujours provisoire, il n'a pas de fin. Ce n'est pas l'âge qui est le facteur déterminant de nos conceptions ; le nombre de « rencontres » que nous avons eues avec tel ou tel savoir l'est davantage, ainsi que la qualité de l'aide que nous avons eues pour les interpréter... » Britt-Mari Barth, le savoir en construction. ________________________________________________________________________________________________ 1 Le Philosophoire, L’éducation, n° 33, P16 2 P 52, Britt-Mari Barth – Le savoir en construction – Retz – Paris – 2004 – Isbn : 978725622347

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